SCÈNE lY
LE COMTE , à part ^ en regardant Léar. Son œil ne me voit point, et parait s'égarer. Il recule ; et , plein de surprise et de compassion , il observe Léar dans un silence iminobile, LÉAR, promenant un regard vague autour de lui. vie n'aperçois pas Kent. Il plaindra ma misère : Il est né généreux : je le crois... Ciel! im père! Des monstres dévorants sont entrés dans mou sein. Quoi! ma fille! mon sang!... couronné par ma main 1 Oh I ma raison s'enfuit à cette horrible idée I Léar, lu n'es plus rien ; ta puissance est cédée ', Tu te repens trop tard... Sous quels traits odieux La perfide peignait l'innocence à mes yeux ! Avec quel art sa voix m'entraînait vers l'abyme ! J'ai proscrit la vertu pour couronner le crime. Helmonde, tu m'aimais!... Je sens deux traits brûlants S'enfoncer dans mon cœur : mes remords, mes enfants.
Avec un regard toujours vague.
Kent n'est pas dans ces lieux!
LE COMTE, te jetant au<v pieds de Léar.
0 mon prince! ô mon maître !
LÉAR
Je revois mon ami. Peux-tu me reconnaître?
LE COMTE
Ah ! puisqu'à moi , seigneur , vous daignez recourir, Kent ne vous quitte plus ; Kent est prêt à mourir. LÉAR.
Tu déchires mon cœur.
LE COMTE
Séchez , séchez vos larmes.
a52 LE ROI LEAR.
LÉAR
Tu me l'avais prédit. J'ai blâmé tes alarmes ;
J"ai ri de tes conseils : mon sort s'est accompli.
Ce front , par la couronne autrefois ennobli ,
Tu le revois honteux, souillé, couvert d'outrages.
Sans suite, sans honneurs, privé des avantages
Dont tout vieillard obscur jouit à son foyer.
Sous l'horreur du mépris il m'a fallu ployer.
Mon âge et mes bienfaits , rien n'a touché ma fille.
Dieux, punissez un jour l'ingrate Volnérille!
Tandis que son palais, brillant , tumultueux ,
Retentissait du bruit des festins somptueux-,
Tandis qu'avec éclat , sous des voûtes pompeuses ,
S'élevaient des concerts les voix harmonieuses ,
Seul, et dans l'ombre assis, confus, humilié.
Je mangeais, en pleurant, le pain de la pitié j
Encor me fallait-il cacher souvent mes larmes.
Pour ses barbares yeux ma peine avait des charmes.
Ce monstre avec plaisir préparait le poison -,
Elle irritait mes maux pour troubler ma raison ,
Payait les ris moqueurs d'une insolente troupe.
J'ai bu le désespoir dans cette horrible coupe.
Enfin de son palais je me suis échappé.
Mais d'un coup plus cruel je fus bientôt frappé :
Dans de vastes forêts, seul sous leur nuit profonde,
Le remords m'apporta le souvenir d'Helmonde.
J'observais tous les lieux , caverne, antre, rocher,
Où quelque dieu peut-être aurait pu la cacher.
Hélas ! je me peignais ses vertus et ses charmes,
La candeur de ses traits , la douceur de ses larmes •,
Son noble désespoir, lorsque , dans ses adieux ,
Ses yeuxchargés de pleurs cherchaient toujoursmes yeux.
Mon père , disait-elle , ô mon auguste père ,
Faut-il qu'à votre cœur je devienne étrangère!