LE DUC ET LA DUCHESSE DE CORNOUAILLES
LE DUC
Madame , il était temps que, servant mes desseins,
Oswald remît Léar et sa fille en mes mains ;
Quelques moments plus tard , je n'en étais plus maître :
Ils passaient dans un camp, sous les drapeaux d'un traître
Qui de son camp, déjà soulevé contre nous ,
Par leur présence encore aigrirait le courroux.
Il voit avec dépit, malgré sa vigilance,
Leur prompt enlèvement tromper son espérance.
Non , je ne crains plus rien.
RÉGANE.
Tous ses soldats troublés Dans ces sombres forêts sont, dit-on, rassemblés.
LE DUC
Vous les verrez bientôt me demander leur grâce.
Et d'un chef imprudent abandonner l'audace.
Mon camp, prêt à marcher, veille, et me répond d'eux.
RÉGAXE.
Léar pour nous peut-être est encor dangereux.
LE DUC
Que craindre d'un vieillard que réclame la tombe. Dont la raison s'éteint, dont le parti succombe •, Qui présente, immobile, à l'œil épouvanté.
5o2 LE ROI LEAR.
La misère , l'enfance et la caducité 1
Non, non, ce n'est point lui qui cause mes alarmes.
RÉGANE.
Est-ce Helmonde?
LE DUC
Elle-même, oui : ses soupirs, ses larmes, Des sujets toujours prêts à s'armer contre nous; Ces titres que le sang lui donne comme à vous , Son malheur, sa beauté, je ne sais quel empire Qui naît de ce mélange et dont le charme attire , Pour un père opprimé cet amour prétendu Dont le bruit imposant s'est partout répandu , Oui , jusqu'à son nom seul, tout excite ma crainte.
RÉGA.NE.
Ne pouvez- vous, seigneur, en repousser l'atteinte ?
LE DUC
Je le voudrais sans doute.
RÉGANE.
Eh quoi! douteriez-YOus Du forfait qui la rend criminelle envers nous ? N'est-ce pas elle enfin dont l'insolente audace Vient d'armer vos sujets, aspire à notre place. Qui d'avance en son coeur dévorait notre rang , Et va couvrir ses bords de carnage et de sang? Mais c'est peu d'un combat : craignez ses artifices. Votre cour, votre camp, sont pleins de ses complices ; Tout est danger pour nous. Voyez avec quel art Elle a, sans se montrer, séduit Lénox , Edgard! Je n'en cite que deux-, mille autres peuvent l'être. Vous savez si les cœurs sont aisés à connaître; Si près de nous sans cesse un zèle insidieux Y fait mentir la voix et le geste et les yeux. Un revers peut soudain tromper notre espérance. Et même contre nous tourner notre puissance.