ACTE I, SCÈNE II. i
Son choix a consacré vos droits au diadème ; Et je ne comprends pas comment dans votre cœur Il entre quelque doute ou la moindre terreur.
HUBERT
Sire , c'est un principe établi sur la terre
Qu'un fils dans tous ses droits représente son père.
Ainsi le jeune Arthur , le fils de Godefroi,
Par les droits de son père eût été notre roi ;
Mais Richard (je le veux), soit raison , soit caprice,
Vous a transmis son rang sans blesser lajustice.
Oublions le passé-, mais n'entendez-vous pas,
Pour réclamer Arthur, le vœu de ses états?
Vous-même examinez , voyez ce qu'ils prétendent :
C'est leur prince, leur duc , que leurs cris redemandent.
Ah ! c'est le retenir trop long-temps parmi nous.
Il est à ses sujets , sire, il n'est point à vous.
Rendez-leur cet enfant.
NÉVIL.
Mon avis est contraire.
Arthur est de la paix un garant nécessaire. Dans les plaines d'Anjou quand votre bras guerrier Vainquit ses généraux , l'arrêta prisonnier , Riche d'un tel otage, et dédaignant la gloire, Vous vîtes dans lui seul le fruit de la victoire j Dans Londres sur vos pas vous l'avez amené. Songez comme on plaignit ce prince infortuné , Comme on voulut bientôt vous enlever ce gage. De ses sujets, dit-on, ce complot fut l'ouvrage. Plus d'un Breton alors fut jeté dans la tour. Il faut d'un tel complot craindre encor le retour. Vous connaissez ce peuple. Ici , tout est orage. Ce prince est dans vos mains , gardez cet avantage. On peut vouloir encor l'enlever aujourd'hui , Et cette tour, du moins , vous répondra de lui.
HUBERT
Sire, eli quoi! cet enfant (je vous parle sans feinte) Peut-il à votre cœur inspirer tant de crainte? De lui si quelque chose était à redouter, Ce serait son malheur, qu'on aime à raconter. Sire, m'en croirez-vous ? sensible à sa misère, l»endez-lui , sans tarder, les états de sa mère. Qu'il retourne en Bretagne , où ses tristes sujets L'appellent chaque jour par leurs justes regrets. Si Constance respire , après sa longue absence , Elle ira, près d'un fils, bénir votre clémence, Sans vouloir vainement défendre, à l'avenir , Des droits qu'elle abandonne, et ne peut soutenir.
LE ROI
Eh bien! c'est cet enfant qu'il faut que je redoute. Ce n'est point un vain bruit , une erreur que j'écoule : On en veut à mon trône •, on vient de m'informer Qu'en sa faveur bientôt un parti doit s'armer.
NÉ VIL
Et que prétendrait-il? Croit-on que T Angleterre Place au trône un enfant privé de la lumière ? Car enfin c'est un bruit qui, par vos soins semé, S'est répandu partout, et partout confirmé. Sire , ce bruit heureux , quoiqu'il soit infidèle , Eteindra des Anglais et l'amour et le zèle. Ne vous alarmez point. Quel que soit ce parti , Yous savez leur complot , il est anéanti.
LE ROI
Mais le peuple est extrême et facile à séduire.
NÉ VIL
Il lui faut plus d'un jour pour vous ôter l'empire.
HUBERT
Il s'emporte aisément.
ACTEI, SCÈNE II. i5
\KVIL.
Il obéit toujours.
HUBERT
Mais vous n'avez pas, sire, entendu leurs discours. Quand Arthur est exclus du trône d'Angleterre, Hé pourquoi , disent-ils, lui faire encor la guerre? Fallait-il que son oncle , outrageant leur destin , S'armât contre une veuve et contre un orphelin? Né du sang de nos rois, est-ce pour la misère ^ Pour les murs d\m cachot qu'Arthur est sur la terre? Qu'a donc fait cet enfant , ce prince infortuné? Hélas ! est-ce un forfait pour lui que d'être né? Dix ans, voilà son âge-, et sa triste paupière N'ouvre plus dans ses yeux passage à la lumière. Ses yeux, quand le jour luit, privés de son flambeau, Semblent déjà couverts de la nuit du tombeau. Encore si sa mère, en aidant sa faiblesse, Donnait à cet enfant ses soins et sa tendresse ! Mais elle est loin de lui , sans asyle, sans cour; C'est en vain qu'il l'appelle, en appelant le jour. Ainsi ce bruit trompeur, qu'a semé votre adresse, Le rend encor plus cher, touche , émeut , intéresse ; Et les mères surtout , en regardant les cieux , Ne le nomment jamais que les larmes aux yeux. Non , sire , le pouvoir , la force n'est pas sûre. Craignez d'aigrir les cœurs, et d'armer la nature. Renvoyez en secret ce prince en ses états : La justice le veut , ne la repoussez pas.
LE ROI
Il n'est pas temps encore. Hubert , je vais attendre Un de ces factieux qu'on doit bientôt surprendre.
Il se lève.
Vous, Névil , suivez-moi. Vous, Hubert, de ce pas, Allez voir cet enfant, et ne l'instruisez pas.
Tous ses droits incertains, et qu'on agite encore , Il est à souhaiter, Hubert, qu'il les ignore. Qu'aucun autre que vous ne s'approche de lui.
Il sort avec Névil.