SCÈNE I
POLOiMUS, CLAUDIUS.
CLAUDIUS
Oui , cher Polonius , tout moa parti n'aspire , En détrônant Hamlet , qu'à ra'assurer l'empire. Ce prince, seul, farouche , à ses langueurs livré, Aime à nourrir le fiel dont il est dévoré. Norceste, dont surtout je craignais la présence, Semble aider mes desseins par son heureuse absence. En vain des bruits confus semés en cette cour Dans les murs d'Elseneur annonçaient sou retour. Tu connais pour Hamlet tout l'excès de son zèle : Je craignais , je l'avoue , un sujet si fidèle. Mais enfin, mes amis, prêts à s'armer pour moi. Sans obstacle bientôt vont me nommer leur roi.
POLONIUS
Je m'étais bien douté que leur valeur guerrière Aux yeux de Claudius paraîtrait tout entière , Et qu'en marchant sous lui , l'espoir d'être vainqueurs D'une ardeur aussi noble embraserait leurs cœurs.
CLAUDIUS
Mes discours dans l'instant ont enflammé leur zèle : « Amis, leur ai-je dit, quelle perte cruelle « A ressenti l'état dans la mort de son roi ! « Livré depuis ce temps à l'horreur, à l'effroi,
« Le Danemarck troublé semble avec la victoire
« Pleurer sur un tombeau son bonheur et sa gloire.
« Combien , présente encore à notre souvenir ,
« Sa mort nous menaça d'un funeste avenir!
« Le ciel, parlant soudain par la voix des orages,
« Etonna les esprits et glaça les courages.
« On eût dit que les vents , que les mers en courroux ,
« A son dernier soupir s'élevaient contre nous. »
Je leur rappelle alors la tempête effroyable
Qui signala du roi le trépas mémorable*,
Je leur peins l'Océan prêt à franchir ses bords ,
Ses gouffres entr'ouverts jusqu'au séjour des morts ,
Nos mers s'enveloppant de ténèbres profondes ,
La foudre à longs sillons éclatant sur les ondes,
Dans le détroit du Sund nos vaisseaux submergés,
Nos villes en tumulte , et nos champs ravagés ,
Chez les Danois tremblants la terreur répandue:
Ceux-ci croyant des dieux voir la main suspendue ;
Ceux-là s'imagiuant voir l'ombre de leur roi ,
Fuyant avec des cris, ou glacés par l'effroi;
Comme si , des enfers forçant la voûte obscure ,
Ce spectre à main armée effrayait la nature;
Ou que les dieux , pour lui troublant les éléments ,
Eussent du monde entier brisé les fondements.
A ces mots j'observais, empreints sur leurs visages ,
De leur sombre frayeur d'assurés témoignages :
Tant sur l'esprit humain ont toujours de pouvoir
Les spectacles frappants qu'il ne peut concevoir !
J'ajoute donc : u Je sais de quel sinistre augure
« Fut ce désordre affreux qui troubla la nature.
« Nos ennemis armés , leurs flottes , leurs soldats ,
« Le Nord autour de nous respirant les combats :
« Tout nous instruit assez , par cette triste marque ,
« Combien perdit l'état en perdant son monarque.
ACTEI, SCIINE I. i5
« Car enfin sa vertu, je le dois avouer,
« Moi-même , après sa mort , me force à le louer.
(K Combien de lui pourtant j'ai souffert d'injustices !
« C'était peu d'oublier mes travaux , mes services,
(( Le cruel, me portant les plus sensibles coups ,
« Jusque sur Ophéiie étendit son courroux :
« Il voulut que ma fille , à l'oubli condamnée,
« Ne vît briller jamais les flambeaux d'hyménée ,
« Jaloux d'anéantir , dans ce cher rejeton ,
(( L'unique et faible appui qui reste à ma maison.
<( J'approuve cependant les regrets qu'on lui donne.
<( Mais quel est l'héritier qu'il laisse à la couronne?
« Un fils, un roi mourant, triste, morne, abattu,
u Faible, et dont rien encor n'a prouvé la vertu;
« Qui, loin des champs de Mars, dans ce palais tranquille,
« A caché jusqu'ici sa jeunesse inutile ,
<(. Sans connaître ou chercher d'exploits plus glorieux
(( Que d'honorer en paix ou sa mère ou ses dieux.
« Que dis-je? sa raison souvent est éclipsée :
« Tantôt d'un seul objet occupant sa pensée,
« Immobile, interdit; tantôt saisi d'horreur,
« De son calme effrayant il passe à la fureur.
« D'Hamlet dans cet état que devez-vous attendre ?
« Autour de nous déjà voyez , pour nous surprendre ,
« Tous nos voisins unis , à nous perdre excités ,
« Sur ces bords malheureux fondre de tous côtés.
« Quelle main redoutable, aux combats aguerrie,
« De tant de bras armés soutiendra la furie?
« Et d'ailleurs que teuté-je en prétendant régner ?
« J'exclus un faible roi qui ne peut gouverner ,
« Une ombre , un vain fantôme inhabile à l'empire,
* Que consume l'ennui, que la mort va détruire,
a Et de qui le trépas , par les droits de n>on sang,
« Me transmet la couronne , et m'élève à son rang. »
i4 HAMLET.
Je dis , et tout à coup ces illustres rebelles
Jurent entre mes mains de me rester fidèles ;
Et, de'clarant Hamlet déchu du rang des rois,
M'en donnent hautement et le titre et les droits :
Et je me flatte enfin que , dès ce jour peut-être ,
Ces conjurés, ardents à me choisir pour maître,
M'immoleront leur prince , et m'oseront porter
Au trône d'où leurs bras vont le précipiter.
D'ailleurs , pour mes projets, d'un utile artifice
J'ai déjà su dans l'ombre employer le service.
Tu sais quels bruits heureux je fais courir tout bas
Pour tourner contre Hamlet le peuple et les soldats,
Pour prêter à ses cris , à sa fureur extrême ,
Des couleurs qui perdraient jusqu'à la vertu même.
Ces bruits sourds et cachés , ces germes tout-puissants
Me donneront leurs fruits quand il en sera temps.
POLONIUS
Peut-être qu'à ces bruits , qui se font toujours croire. Plus qu'à tous vos amis vous devez la victoire. Mais quels sont vos desseins I La reine veut en vous Donner un successeur à son premier époux. Sans doute elle attendait que notre antique usage Eut des regrets publics borné le témoignage. Et qu'enfin cet état , trop long-temps affligé , Dans la nuit de son deuil cessât d'être plonge. Combien n'allez-yous pas exciter sa colère , Si , refusant l'honneur qu'elle prétend vous faire , Vous armez contre vous son amour dédaigné I Peut-être son esprit , furieux , indigné , D'un trop juste soupçon recevant la lumière , Va de tous nos complots pénétrer le mystère.
CLAUDIUS
Va, je prétends bientôt, loin de vouloir l'aigrir, Au-devant de ces nœuds m'aller moi-même offrir.