‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 4 sur 489 · ACTE I, SCÈNE I. i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I. i

POLONIUS

Vous , seigneur ?

CLAUDIUS

C'est par là que ma prudente audace De mes hardis projets doit lui cacher la trace. Aussi-bien j'ai cru voir , depuis la mort du roi, Dans ses esprits troubles quelques marques d'effroi : On dirait qu'à mes yeux elle craint de paraître... Trop prompt à la juger , je m'abuse peut-être. C'est à moi , s'il le faut , d'employer en ce jour Tout ce qu'a la souplesse et d'art et de détour. Docile à tous ses vœux, jusqu'à l'instant propice, Je retiendrai ses pas au bord du précipice ; Aucun de ses secrets ne pourra m'échapper : Son cœur faible et crédule est facile à tromper. Mais t'avoùrai-je , ami , ce qui trouble mon âme? Ce ne sont point ces mers, ces foudres, cette flamme, Ce frappant appareil du céleste pouvoir, Ni ce spectre effrayant qu'un vain peuple a cru voir. Penses-tu que des dieux l'éternelle puissance Daigne aux jours d'un mortel mettre tant d'importance , Et que leur paix profonde interrompe sa loi Pour la douleur d'un peuple ou le trépas d'un roi? Auteur , le croirais-tu? de ma terreur secrète , Hamlet presque mourant m' alarme et m'inquiète. Par lui quelque projet contre moi préparé... Toi-même dans son cœur n'as-tu point pénétré ? îl a quelque secret qu'il s'obstine à nous taire.

POLONIUS

Je tenterais en vain d'expliquer ce mystère. Mais, des langueurs d'Hamlet si je sais bien juger, N'y voyez point , seigneur , un ennui passager. Je connais trop cette âme et profonde et sensible : Il cache un cœur de feu sous'un dehors paisible -,

ifî HAMLRT.

Et tous ses sentiments , avec lenteur formes,

S'y gravent en silence , à jamais imprimés.

Je l'ai vu quelquefois , dans sa mélancolie.

Fixer un œil mourant sur la jeune Ophélie-,

Ou tantôt vers le ciel, muet dans ses douleurs,

Lever de longs regards obscurcis par ses pleurs :

J'y remarquais empreint sous leur sombre lumière

Des grandes passions le frappant caractère.

Ne vous y trompez pas : ses pareils outragés

Ne s'apaisent jamais que quand ils sont vengés.

D'ailleurs , si j'ai bien lu dans le cœur du vulgaire,

Hamlet , n'en doutez pas , n'a que trop su leur plaire.

« 0 combien , disent-ils , un roi si généreux

« Aurait par ses vertus rendu son peuple heureux !

« Bon , juste , courageux , aux seuls méchants sévère ,

« Hélas ! nous aurions cru vivre encor sous son père. »

HâtODs-nous, croyez-moi, d'accomplir nos desseins.

La lenteur est surtout le péril que je crains.

Je vais voir nos amis , affermir leur courage j

Et, le moment venu d'achever notre ouvrage,

N'oublions pas , hardis à tout sacrifier ,

Que c'est au succès seul à nous justifier. CLAUDIUS.

J'entends du bruit : on vient. Laisse-moi : c'est la reine.

J'ignore en ce moment le motif qui l'amène*,

Mais ne t'éloigne point. Par moi bientôt ici

De tout cet entretien tu seras éclairci.

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