ACTE I, SCÈNE V
Quelques devoirs ailleurs demandaient sa présence. Je la voyais bientôt, abrégeant son absence, Revenir empressée, et, retenant ses pleurs, Reprendre, en soupirant , le fil de mes malheurs. Un jour, jour trop fatal I (souffrez que je poursuive) Dans un lon<j entretien, à sa pitié naïve J'offris tout le tableau des maux que j'ai soufferts. « Quoi I dit-elle, Othello , vous étiez dans les fers I « Vous , hélas ! dans les fers ! ah ! si sur ce rivage « J'avais vu sur vos bras les fers de l'esclavage, « (Je le crois ) quoique femme, il m'eût été trop doux (( De prendre votre place, ou de mourir pour vous. « Oh ! si jamais guerrier à ma main doit prétendre , « Dites-lui de me faire un récit aussi tendre : « Il aura découvert le chemin de mon cœur. » De ces mots innocents j'admirais la candeur, Et sa douleur soudain décolora ses charmes. Ses yeux en se baissant voulaient cacher leurs larmes. Je les vis : à ses pleurs mes pleurs ont répondu. Le secret de nos cœurs fut d'abord entendu. Sa pitié pour mes maux seule a produit sa flamme 5 L'aspect de sa pitié seule a touché mon âme : Voilà par quels moyens, par quel art dangereux , Un innocent amour nous a séduits tous deux.
SCÉ?nE vi.
moncémgo, les sénateurs, plusieurs
OFFICIERS, ODALBERT, OTHELLO, HÉDELMONE, HERMA>'CE.
Hédelmone est amenée par les deux ollieiers qui en on{ reçu l'ordre.
HÉDELMONE , à Hermance.
Arrête... Où suis-je?
84 OTHELLO
OD ALBERT , à sa plie.
Montrant Hermance.
Entrez, — et suivez votre guide.
Craignez-vous de montrer ce front jeune et timide ? Un si grand embarras sied mal à la vertu.
HÉDELMONE.
Mes yeux sont obscurcis , mon corps est abattu.
OD ALBERT , à Hemiance.
Et vous qui, partageant sa craintive innocence, Avez dans mon palais élevé son enfance , Je rends grâce à vos soins : ma fille , je le vois , N'a pas gémi par vous sous d'importunes lois.
HÉDELMONE.
Soutiens-moi, chère Hermance.
ODALBERT , à part.
' Enchaînons ma<;olère.
Haut.
C'est donc là votre époux ?
HÉDELMONE , à part.
Que répondre ! [Haut.) 0 mon père I
Je sais que ce guerrier , confondu devant vous ,
N'a point dû se flatter de se voir mon époux.
Mais partout dans Venise on vantait sa victoire -,
Vous-même tous les jours vous parliez de sa gloire.
Ses périls à son sort avaient su m'attacher.
Je ne le nîrai pas , je me sentais toucher
Des récits d'un héros que ma patrie honore-,
Je ne l'entendais plus, et j'écoutais encore.
Pourquoi, par sa valeur semblable à nos aïeux ,
N'est-il qu'un Africain, méprisable à vos yeux?
Tout le sénat l'estime , et le peuple l'adore.
Il a^auvé Venise, il le peut faire encore.
Ah ! que la voix du sang calme votre courroux !
Souffrez...
Elle va pour se jeter avyt pieds de sou père.