ACTE II, SCENE I
HERMANCE
Alors, loin de ces murs , livrée à la tristesse, Le péril de mon père occupait ma tendresse. Je lui donnai mes soins , il mourut dans mes bras , Et souvent ma douleur vous conta son trépas. Mais vous, jusqu'à ce jour, avez-vous pu me taire Tous ces traits si touchants de la mort d'une mère ! Eh ! comment votre coeur ne m'en a-t-il rien dit?
HÉDELMONE.
Je n'ose encore , Hermance , en ouvrir le récit. Depuis que mon amour, qu'un père m'épouvante, Elle est plus que jamais à mon esprit présente. J'aurai sans doute , hélas , mérité mes malheurs.
HERMANCE
Hédelmone, est-ce à moi que vous cachez vos pleurs ?
HÉDELMONE.
Témoin de tous mes pas, tu sais , ma chère Hermance ,
Dans quel calme profond s'écoula mon enfance"":
Sous les lois d'une mère et les yeux d'une sœur,
De leur tendre amitié je goûtais la douceur.
Ciel! devais-tu sitôt me montrer ta colère!
D'une mort trop précoce il menaça ma mère.
Tous ires jours , par degrés , je la vis s'aôàiblir ;
De son front jeune encor je vis l'éclat pâlir;
Chaque instant de sa vie en consumait le reste.
Je m'en souviens encor, près du moment funeste,
Son esprit s'occupait de quelque objet affreux;
Elle attachait sur moi son regard douloureux.
On eût dit que son âme, à son heure dernière,
D'un funeste avenir repoussait la lumière :
« Ma fille, me dit-elle avec un cri d'effroi ,
« Dans la paix du tombeau, viens, descends avec moi.
« Qu'entrevois-je , ô destin, dans ta clarté douteuse!...
« Hélas ! ma chère enfant , tu mourras malheureuse ! »
94 OTHELLO
A ces mots , tout à coup, on eût dit que ses bras
Tâchaient loin de mon sein d'écarter le trépas.
On eut dit , à son trouble , à son àme éperdue,
Qu'un fer levé sur moi se montrait à sa vue.
Ses bras faibles, tremblants, cherchaient à m'embrasser;
Sur son cœur expirant je me sentis presser.
Elle criait : « Ma fille I » Et sa voix douloureuse
Me répétait encor: « Tu mourras malheureuse 1 »
HERBIANCE.
Vous tremblez!
. Je crains tout, mon destin, mon amour. Ces mots, ces mots cruels s'accompliront un jour.
HERMANCE
Que dites-vous?
HÉDELMOXE.
Hermance , ah ! je n'ai plus de mère , Plus de sœur, plus d'ami , plus d'espoir sur la terre : Ne m'abandonne pas.
HERMANCE
Moi vous abandonner I Dans la tombe avec vous dût le sort m'entraîner, Jusqu'au dernier soupir je vous serai fidèle. Le respect , l'amitié , le courage , le zèle , Et tout ce qu'une mère, en vous donnant le jour, A senti dans son sein de tendresse et d'amour, Oui, je le sens pour vous. Si le ciel inflexible Vous faisait d'une erreur un crime irrémissible , C'est à moi seule , à moi qu'est dû le châtiment. Mais pourquoi vous troubler d'un vain pressentiment I Voyez dans Othello le bras de la patrie , Vainqueur dans nos climats , et vainqueur dans l'Asie ; Voyez ce nom si grand , (jui seul et sans aïeux S'est vengé tant de fois du sort injurieux.