ACTE III , SCÈNE IV. m
Vingt doges , tes aïeux , te parler de leur gloire , Te dire : « C'est par nous , du milieu de ses eaux, « Que Venise a soumis la mer à ses vaisseaux ; « Par nous, lorsque tombait Rome esclave et tremblante, « Qu'elle appela de loin la liberté mourante. » Entends ta sœur, si jeune entraînée au trépas, Ta mère en expirant te serrant dans ses bras. Sans secours, sans famille , égaré sur la terre. Voudrais-tu me punir du bonheur d'être père ? Pour toi , si tu le veux , de l'hymen le plus beau , Je puis encor, ma fille , allumer le flambeau : J'ai mes desseins.
HÉDELMONE,
Hélas!
OD ALBERT
Sortons.
HÉDELMONE.
Comment vous suivre !
Otliello, s'il me perd, va donc cesser de vivre I
OD ALBERT
Et c'est lui que tu plains !
HÉDELMOXE.
Je le sens aujourd'hui , C'est moi qui fus cent fois plus coupable que lui; C'est moi qui , sans dessein , l'instruisis à me plaire-, Qui troublai sa raison d'un charme involontaire; C'est moi qui, les regards attachés sur les siens, L'enivrai du poison de nos longs entretiens; C'est moi qui dans ses yeux, mêmeen versantdes larmes, Ai peut-être cherché le pouvoir de naes charmes. L'amour s'est , par degrés , dans notre âme affermi. Il était vertueux , triomphant , votre ami.
OD ALBERT
Voilà ce qui m'irrite et grossit mon injure.
,12 OTHELLO
Quand d'un accueil flatteur j'honorais le parjure,
Il choisissait sa place à me percer le flanc ;
Déjà contre moi-même il s'armait de mon sang.
Il a cru, pour calmer l'éclat qu'il voulait faire ,
M'imposer tôt ou tard un hymen nécessaire.
De son ingratitude il n'aura point le prix.
HÉDEI.MONE.
Mon père...
OD ALBERT
C'est assez. Tous mes conseils sont pris.
HÉDELMONE.
Songez...
ODALBERT.
Tu défendrais un perfide , un barbare I Je sens , à ce nom seul , que ma raison s'égare. Signe-moi ce billet.
Quel est votre dessein ?
ODALBERT.
Signe, dis-je, ou ce fer va me percer le sein.
HÉDELMONE', à part.
Que dois-je faire? ô Dieu !
Elle signe aveuglément et précipitamment, et remet le billet à son père.
ODALBERT.
Je suis content , ma fille.
Te voilà maintenant l'appui de ma famille , L'appui de mes vieux ans. Le ciel t'a réservé Un jeune homme , un héros , loin du crime élevé , Dans qui les passions, l'exemple et l'imposture Wont point encor flétri ni séché la nature; Qui de Venise encor n'a point vu la splendeur ; Qui de ses hauts destins remplira la grandeur; Dont le père à mon choix a laissé l'alliance^