‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 40 sur 489 · ACTE V, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IL

Ton erreur pour jamais romprait des nœuds si doux ! Il en est temps encor, prends pitié de toi-même ; JVe perce pas ce cœur qui t'accuse et qui t'aime. C'est ton amante en pleurs qui tombe à tes genoux. Sur l'auteur de mes jours suspends du moins tes coups. Songe , si quelque erreur t'entraînait dans le crime , Combien tes longs remords vengeraient ta victime I JN'e mets pas entre nous un rempart éternel , Et ne me réduis pas au supplice cruel D'avoir ma flamme à vaincre , et, que sais-je? peut-être De trahir eu t'aimant le sang qui m'a fait naître.

Ah! dans ce cœur plaintif , indigné, furieux,

Vois l'amour balancer et mon père et les dieux ,

Ces dieux qui m'ont parlé , ces dieux dont la puissance

Charge un simple mortel du soin de sa vengeance.

J'ai voulu cependant , les accusant d'erreur ,

Courir à tes genoux abjurer ma fureur.

Une effroyable voix , me rendant ma colère ,

M'a crié tout à coup : « As-tu vengé ton père? »

Je tirais ce poignard, l'amour m'a retenu.

Le ciel enfin l'emporte, et Tinstant est venu.

Enfin, mon père est mort , il faut que je le venge.

Un si saint mouvement n'admet point de mélange.

Nous pouvons l'un et l'autre éteindre notre amour \

Mais à mon père , hélas ! qui peut rendre le jour ?

Une semblable plaie est à jamais saignante.

On remplace un ami, son épouse , une amante ;

Mais un vertueux père est un bien précieux

Qu'on ne tient qu'une fois de la bonté des dieux.

OPHÉLIE

Hamlet .. écoute encore.

Epargne-moi tes larmes..

Je vois tout ton amour, ta douleur et tes charmes •■,

Mais quand l'amour plusfort, enchaînantmon courroux,

Aux autels malgré moi me rendrait ton époux ,

Du pied de ces autels reprenant ma colère,

De celte main bientôt j'irais venger mon père,

Verser le sang du tien , t'en priver à mon tour.

Et servir la nature en outrageant Tamour.

11 s'asàied.

OPHÉLIE

Ahl tu m'as fait frémir. Va , tigre impitoyable, Conserve , si tu peux , ta fureur implacable ! Mon devoir désormais noi'est dicté par le tien : Tu cours venfjer ton père , et moi sauver le mien. Je ne le quitte plus -, de tes desseins instruite, Je vais l'en informer , m'attacher à sa suite , Jusqu'au dernier soupir lui prêter mon appui , Et , s'il meurt, l'embrasser et périr près de lui. • JVon, je ne croirai point qu'Hamlct, impitoyable, Nourrisse avec plaisir un transport si coupable. Le temps , l'amour, le ciel, vont bientôt t'éclairer; Mais , si de ton erreur rien ne te peut tirer , Je n'entends plus alors , à te perdre enhardie , Que l'intérêt du sang qui m'a donné la vie.

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