ACTE I, SCENE IL aSy
On a vu quelquefois , dans d'exécrables guerres , Aux yeux des deux partis s'entr'égorger des frères-, Dans un même bûcher rencontrer leur tombeau ; Et Tisiphone même, au feu de son flambeau , L'allumant de sa main...
POLYNICE
Je bénis le présage , Si je meurs avec lui vengé de mon outrage.
Hé 1 seigneur.... c'est l'instant de vous le révéler :
Apprenez un secret qui vous fera trembler.
jVon loin de ces remparts , dans un désert horrible ,
Ces trois divinités ont un temple terrible.
D'ifs et de noirs cyprès un bois religieux
En couvre avec respect les murs silencieux.
De tout temps dans son culte Athènes les révère.
Leur nom seul prononcé trouble la Grèce entière.
A l'aspect imprévu de leur temple odieux,
Le voyageur tremblant passe et ferme les yeux.
Il semble , à leur aspect , à leur regard sauvage ,
Que l'horreur des mortels soit leur plus cher hommage -,
Et que, s'il est un cœur qui les ose adorer.
Ce n'est qu'en frémissant qu'on les puisse honorer.
Là , mon père, charmé, de ses mains triomphantes ,
Offrait des ennemis les dépouilles sanglantes.
On eût dit que de loin ces funestes autels
Uepoussaient avec lui ses présents criminels.
0 déesses ! dit-il, condamnez-vous ma gloire ,
Quand j'apporte à vos pieds les fruits de ma victoire I
Tisiphone , sortant de l'infernal séjour,
Viut répondre elle-même , et fit pâlir le jour.
A son aspect afïreux les autels s'ébranlèrent ,
D'une sueur de sang les marbres dégouttèrent -,
Notre encens s'éteignit , ou n'osa plus monter
IL 2i
258 OKDIPE A COLONE.
Une sourde fureur semblait la tourmenter.
Mais à peine au dehors elle allait se répandre ,
Qu'on vit tous ses serpents se dresser pour l'entendre.
Frémis V a- 1- elle dit, impito}^able roi !
Le sang de tes sujets va retomber sur toi !
Quel bien leur a produit la splendeur de tes armes?
Chacun de tes exploits fut payé par des larmes.
Porte ailleurs tes drapeaux, tes chants victorieux :
Les soupirs de ton peuple ont monté jusqu'aux- cieux,
Il est temps qu'à leur tour la mort des tiens expie
Le forfait éclatant de ton triomphe impie.
Sèche auprès du cercueil sans y pouvoir entrer :
\a , c'est là le bienfait que tu dois espérer.
Immobile à ces mots , muet dans ses alarmes ,
Mon père m'observa d'un œil fixe et sans larmes ',
Et par tous les témoins à cet oracle admis
Sur cet oracle affreux le secret fut promis.
Hélas depuis ce temps quelle est sa destinée I
Il traîne une vieillesse à gémir condamnée.
Son œil indifférent , lassé de sa grandeur ,
Du rang qu'il m'a cédé ne voit plus la splendeur.
Absent même à ma cour, dans sa retraite austère,
11 nourrit les langueurs d'un chagrin solitaire.
Il craint sans doute, il craint, peut-être avec raison ,
Qu'un grand malheur bientôt n'accable sa maison.
Après cela, seigneur, jugez si contre un frère
Je dois m'unira vous pour lui porter la guerre.
Et des filles du Styx réveiller le courroux ,
Quand leurs regards vengeurs sont arrêtés sur nous.
POLYXICE.
Ainsi les souverains, si fiers du diadème. Sont les esclaves nés de leur grandeur suprême. JX'esl-il donc plus permis, voyant des malheureux. De plaindre leur disgrâce , et de s'armer pour eux ?