ACTE III, SCÈNE V- ag
OEDIPE
Moi leur roi ! moi te suivre, ingrat 1 l'as-tu pu croire?
Eh ! dis-moi , que m'importe et Thèbe et ta victoire !
Penses-tu, malheureux, si je voulais régner,
Que ce fût à ta main de m'oser couronner?
Va tenter loin de moi tes combats et tes sièges -,
Transporte où tu voudras tes drapeaux sacrilèges.
Je plaindrai les Thébains s'il faut que pour leur roi
Le ciel n'ait qu'à choisir entre Etéocle et toi.
Mais un prince, dis-tu, t'admet dans sa famille.
Quel est l'infortuné qui t'a donné sa fille?
Certes , tes alliés ont raison de frémir
Si c'est sur ta vertu qu'ils doivent s'affermir î
Le trône t'est ravi par un frère infidèle :
Eh 1 ne régnais-tu pas quand ta voix criminelle
De mon pays natal m'exila sans retour ?
Tu m'as chassé , barbare -, il te chasse à ton tour.
Eh ! dans quels temps encor tes ordres tyranniques
M'ont-ils banni du sein de mes dieux domestiques?
Quand mon âme , lassée après tant de malheurs ,
Soulevant par degrés le poids de ses douleurs ,
Pour vous seuls d'exister reprenait quelque envie ,
Et du sein des tombeaux rem.ontait à la vie*,
C'est dans ce temps , ingrat , de ton rang enivré ,
Que tu m'as vu partir d'un œil dénaturé.
Ton devoir, mes bienfaits , mes sanglots , ma misère,
Rien n'a pu t'attendrir sur ton malheureux père ;
Et si ma digne fille, en consolant mes jours,
A mes pas chancelants n'eût prêté ses secours ,
Si ses soins prévenants , sa pieuse tendresse ,
Sur mes tristes destins n'eussent veillé sans cesse ,
Sans guide, sans appui, mourant, inanimé.
Sur quelque bord désert la faim m'eût consumé.
Va , tu n'es point mon fils 5 seule elle est ma famille.
^94 OELIPE A COLONE.
Antigone , est-ce toi ? Viens, mon sang: viens, ma fille ; Soutiens mon faible corps dans tes bras ge'néreux. Ton front n'a point rougi de mon sort malheureux -, Toi seule as de ce sort corrigé l'injustice. Voilà mon cher soutien , voilà ma bienfaitrice. Puisqu'il ne peut te voir, que ton père attendri Baigne au moins de ses pleurs la main qui l'a nourri. Toi , va-t'en , scélérat , ou plutôt reste encore, Pour emporter les vœux d'un vieillard qui t'abhorre. Je rends grâce à ces mains qui , dans mon désespoir, M'ont d'avance affranchi de l'horreur de te voir. Vers Thèbes sur tes pas ton camp se précipite : J'attache à tes drapeaux l'épouvante et la fuite. Puissent tous ces sept chefs qui t'ont juré leur foi Par un nouveau serment s'armer tous contre toi ! Que la nature entière à tes regards perfides S'éclaire , en pâlissant , du feu des Euménides ! Que ce sceptre sanglant que ta main croit saisir, Au moment de l'atteindre , échappe à ton désir ! Ton Eléocle et toi, privés de funérailles , Puissiez-vous tous les deux vous ouvrir les entrailles! De tous les champs thébains puisses-tu n'acquérir Que l'espace en tombant que ton corps doit couvrir ! Et, pour comble d'horreur, couché sur la poussière , Mourir, mais en sujet, et bravé par ton frère ! Adieu : tu peux partir. Raconte à tes amis Et l'accueil et les vœux que je garde à mes fils.
POLYNICE
Je ne partirai point.
OEDIPE
Qui ! toi !
POLYNICE
Non.
Téméraire !