‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 56 sur 489 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

JULIETTE

C'est Roméo.

FLAVIE

Qu'ai-je entendu I c'est lui î Lui , du plus noble sang l'espérance et l'appui I Le fils de Montaigu , de ce vertueux père , A qui l'inimitié fut toujours étrangère ! Citoyen généreux , qui , dans sa faction , Loin d'attiser la haine et la division, Condamnait ses fureurs , et jamais d'aucun crime Ne souilla ni sa main, ni son cœur magnanime; Et qui, depuis vingt ans trop vainement cherché. Dans quelque asyle obscur pour jamais s'est caché !

JULIETTE

Hélas ! loin des mortels , de ses fils en silence , Dans ses champs vertueux , il cultivait l'enfance , Lorsque , pour l'en priver , de coupables brigands Entreprirent deux fois d'enlever ses enfants. Roger les suscitait , Roger qui de mon père N'aurait jamais , hélas ! mérité d'être frère. Montaigu , combattant contre ces inhumains. Arracha Roméo de leurs sanglantes mains. Prodigue envers son fils des soins de la nature. Il avait vu déjà se fermer sa blessure , Quand de ces vils brigands l'effort inattendu Ravit enfin ce fils vainement défendu.

Ce père alla cacher, après ce coup funeste , De son sang poursuivi le déplorable reste. Il déserta nos bords, de sa perte indigné ; Et, de ses autres fils fuyant accompagné. Il emmena Renaud , Raymond , Dolcé , Sévère , Qui tous pleuraient la mort de Roméo leur frère. Depuis dans nos états il n'est point revenu. Roméo cependant , sans asyle , inconnu ,

Échappé , mais errant, jouel de la misère, Fut reçu par pitié dans les bras de mon père. Capulet , tu 1q sais , porte un cœur généreux , Il adopta sans peine un enfant malheureux. Moi-même , à son aspect , je sentis dans mon âme Un trouble avant-coureur de ma naissante flamme. C'est moi qui , sur son sort prompte à l'interroger , De son nom trop fameux compris tout le danger. Il connut son péril. J'exigeai , par prudence , Que sous un nom vulgaire il cachât sa naissance. Que te dirai-je enfin ? Par son bonheur sauvé , Il fut dans ce palais avec nous élevé. Le vaillant Albéric et Thébaldo mon frère S'unissaient avec lui d'une amitié sincère. Ce n'était point assez : le penchant le plus doux , Le besoin de nous voir l'enchaîna parmi nous. Oui, je m'applaudissais d'avoir en ma puissance Son âme, ses destins , ses vœux , son espérance. Je rendais grâce au sort , je rendais grâce aux lieux Où mon amant caché s'élevait sous mes yeux. Pourquoi, disais-je, hélas! déplorant nos misères, Le ciel, qui joint nos cœurs , divisa-t-il nos pères? Qui sait si sa bonté , pour les fléchir un jour, N'a pas dans ses projets fait entrer notre amour? S'il ne l'a pas permis, s'il ne l'a pas fait naître Pour calmer des fureurs qui cesseront peut-être : Tant les mortels souvent , dans leur marche incertains , Sont poussés par eux-même à remplir leurs destins !

FLAVIE

Mais si (le sort souvent par ses jeux nous étonne)

Ce vieillard ré- einment arrivé dans Véronne

Etait ce Montaigu , ce père infortuné ,

Qu'un sort Inexplicable eû-t ici ramené 5

Si, d'un fils. qu'il croit mort voyant la cicatrice,

Page 1