ACTE I, SCÈNE I
n l'allait reconnaître à ce fidèle indice ?
JULIETTE
Fia vie, ahi que dis-tu ?
FLAVIE
Madame , en ce moment "' J'en conçois malgré moi Theureus pressentiment. Voyez dès lors quel champ s'ouvre à votre espérance : Roméo reprenant les droits de sa naissance 5 Votre père et le sien , cbs rivaux généreux , Unissant leurs maisons par votre hymen heureux ; Et pour jamais enfin votre auguste alliance De leurs sanglants débats étouffant la semence.
Ah ! que mon cœur charmé saisirait ardemment L'espoir inattendu d'épouser mon amant ! Mais, quand je te croirais , quand ce vieillard austère Serait de Roméo le déplorable père, Qu'attendre d'un mortel qu'un horrible dessein Semble avoir fait sortir des bois de l'Apennin ; Qui peut-être , irrité par quelque énorme crime. Descend du haut des monts pour chercher sa victime , Et , calme en apparence , en effet furieux , Amène , à pas tardifs, la vengeance en ces lieux? Je ne sais , mais je tremble à cet affreux présage.
FLAVIE
Et quel sujet , madame , exciterait sa rage? De quelle haine encor sera-t-il animé En retrouvant un fils si tendrement aimé ?
JULIETTE
Mais de mon père , hélas ! si le barbare frère Avait sur ce vieillard épuisé sa colère : Car enfin c'est lui seul qui paya des brigands Pour perdre Montaigu, pour ravir ses enfants. S'il l'eût avec adresse observé dans sa fuite !
S'il se fût attaché pour jamais à sa suite !
Si , cachant sa vengeance , et lent dans sa fureur,
D'un forfait sans exemple il eût conçu l'horreur !
J'ignore ses complots ; mais on sait que dans Pise
Du prince à ses désirs l'âme était tout acquise.
Son art d'un tel créd't savait se prévaloir ,
Et pour commettre un crime il n'avait qu'à vouloir.
Depuis plus de vingt ans il a quitté la vie.
Le sang nous imissait j mais entre nous , Flavie ,
Je sentais , jeune encore , un invincible effroi ,
A son perfide aspect , me saisir malgré moi.
Je ne sais quel instinct , naturel à l'enfance ,
D'un monstre, en le voyant, m'annonçait la présence.
Mon cœur en frémissant se détournait de lui ,
Et son idée encor m'importune aujourd'hui.
Que je hais sa mémoire !
FLAViE.
Oui , je le vois, madame, Un vain pressentiment avait séduit mon âme. Si le sort eût conduit Montaigu dans ces lieux; , Par un autre appareil il frapperait nos yeux ; Il n'aurait pas pour suite un mortel méprisable , De ses destins obscurs compagnon déplorable ; Il soutiendrait le rang dans lequel il est né ; Ses fils, surtout , ses fils l'auraient accompagné. Je me trompais.
JULIETTE
Crois-moi , ma plus douce espérance Est de voir Roméo , de l'aimer en silence. Si le comte Paris prétendit à ma foi , Son amour dédaigné n'attend plus rien de moi. Jaloux de sa grandeur, mon trop superbe père A fondé son espoir sur l'hymen de mon frère. Ah ! qu'il voie en son fils renaître sa maison ;