‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 6 sur 489 · ACTE I, SCÈNE II. J · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II. J

Eût, en tranchant mes jours, respecté votre vie? Vous l'avez craint cent fois : triste , inquiet , jaloux , Le cruel....

GERTRUDE

Arrêtez : il était mon époux.

Il est juste qu'au moins nous lui laissions sa gloire.

Et quel reproche encor ferais-je à sa mémoire?

De sa mort , Claudius , rien ne peut m'excuser ;

C'est à vous de frémir , et non de l'accuser.

Si l'amour m'aveugla , le repentir m'éclaire.

Des nœuds sacrés d'époux effet involontaire !

Des jours du mien à peine ai-je éteint le flambeau j

Que pour le ranimer j'eusse ouvert mon tombeau.

Croyez-m'en, je suis femme, et la plus intrépide

Hésiterait long-temps avant son parricide ,

Si son cœur prévoyait , prêt à l'exécuter,

Ce qu'un pareil forfait doit un jour lui coûter.

Je vous fais voir , seigneur , mon âme toute nue :

Son crime la poursuit , les remords l'ont vaincue.

Voilà ce que je suis ; et , quand je tremble , hélas !

Ma fausse fermeté ne vous trompera pas.

L'aveugle ambition ne m'a jamais séduite.

Si la soif de régner eût réglé ma conduite ,

Eût-on pu m'empêcher , dès que j'aurais voulu ,

D'usurper sur mon fils le pouvoir absolu?

Peut-être une autre femme, et plus grande et plus fière ,

Voudrait , du Danemarck reculant la barrière ,

Et du Nord étonné se faisant applaudir,

Par des exploits pompeux chercher à s'étourdir.

Je n'ai plus qu'un projet : seigneur, devant vous-même,

C'est de voir couronner un prince , un fils que j'aime ,

De l'affranchir enfin de son pénible ennui ,

De veiller, par mes soins, sur son peuple et sur lui ,

De nourrir dans mon sein le remords que j'endure ,

De mériter encor de sentir la nature ,

De vous plaindre surtout. Après cela, jugez

Si nos cœurs par l'hymen doivent être engagés.

Le soupçon , je le sais, règne entre les complices :

De ces ménagements je hais les artifices ;

Et dans ma crainte au moins je prétends en ces lieux

N'avoir plus qu'à trembler sous le courroux des dieux.

CLAUDIUS

De ces justes remords loin de blâmer l'empire , J'admire vos desseins et voudrais y souscrire. Mais, madame , est-il temps de couronner im fils? Songez quelle langueur accable ses esprits. Peut-il de ses devoirs porter le poids immense? Craindra-t-on dans ses mains la suprême puissance? Et si partout enfin le murmure ou l'aigreur Jusqu'à désobéir..?

GERTRUDE

Qui l'osera, seigneur?

Près du trône placé , l'état, qui vous contemple, De la fidélité prendra de vous l'exemple-, Ou, si quelque sujet osait s'en affranchir. Je saurai, quel qu'il soit, le contraindre à fléchir.

CLAUDIUS

Mais enfin...

C'est assez : bientôt mon fils peut-être A vos yeux comme aux miens va se montrer en maître. J'espère que ces dieux, qui lisent dans mon cœur. Vont calmer ses tourments , vont finir sa langueur. Quand par un crime affreux je l'ai privé d'un père. Il est bien juste au moins qu'il retrouve une mère.

Un garde parait.

Garde , à Polonius annoncez à l'instant Que pour l'entretenir la reine ici l'attend.

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