ACTE I, SCÈNE lï
Je sais que jusqu'ici, sans l'appui d'uu époux, Tout l'état avec gloire a reposé sur vous. Tant qu'a duré la paix , vos soins , votre tendresse Pouvaient d'un fils mourant nous cacher la faiblesse j Mais la guerre, madame, est prête à s'allumer : Le soldat veut un chef-, vous devez le nommer. Si je brigue un honneur dont vous êtes l'arbitre , C'est à vous, par l'hymen, d'y joindre un autre titre, Et ses flambeaux tout prêts vont briller pour nous deux , Si cet espoir flatteur n'a point trompé mes vœux.
GERTRUDE
Jel'avoûrai , seigneur, j'ai cru que la prudence Contiendrait mieux l'ardeur de votre impatience. Quand tout respire encor la tristesse et l'effroi , Quand le peuple gémit du trépas de son roi , Quand sa cendre , à nos yeux , dans une urne amassée , Dans la nuit des tombeaux à peine est déposée, Irons-nous , de l'état outrageant le malheur , Par des feux indiscrets irriter sa douleur ? Songez sous quel auspice un semblable hyménée A votre sort , seigneur, joindrait ma destinée •■, Et n'autorisons point , par trop d'empressements , Des cœurs nés soupçonneux les secrets jugements.
CLAUDIUS
Hé ! madame, est-ce à nous à craindre le vulgaire? Espérez-vous qu'enfin le censeur téméraire Des actions des rois ne soit plus occupé? De vos raisons sans doute il peut être frappé;. Mais , dans l'ordre éclatant de nos hautes fortunes , Nous vivons peu soumis à ces règles communes. L'intérêt de l'état , sacré dans tous les temps , Seul de ces grands hymens doit fixer les instants. Ne m'alléguez donc plus un prétexte frivole : J'ai pour vous épouser reçu votre parole ;
i8 HAMLET.
Sur elle j'ai fondé mon espoir , mon bonheur :
La dégagerez-vous? Prononcez.
GERTRUDE
Non , seigneur.
Il est temps , je le vois , de déposer la feinte , Et je vais vous parler sans détour et sans crainte. Vous savez à quel pris j'ai cru vous acquérir : Le crime est assez grand pour nous en souvenir. Toujours, depuis ce temps, son horreur retracée. Ainsi qu'un songe affreux , a rempli ma pensée r Car ne présumez pas que , brûlant à mon tour , Je me sois occupée ou d'hymen ou d'amour. Périsse de nos feux la mémoire funeste! Seul bien des criminels , le repentir nous reste. Il en est temps encor , fléchissons , croyez-moi , Sous l'ascendant sacré d'un légitime effroi. Du pouvoir qui nous parle il est l'organe auguste. Je tremble, j'en fais gloire, et sans doute il est juste Que le ciel , qui nous met au-dessus de nos lois, Arme au moins les remords pour se venger des rois.
ChAUDIUS.
Si , malgré les terreurs dont votre âme est blessée , Je puis sans vous déplaire expliquer ma pensée, Ce crime, dont encor nous gémissons tous deux, Rappelez-vous les temps, paraîtra moins affreux. jMadame , oubliez- vous quel traitement sévère De mes nombreux exploits fut l'indigne salaire? Qu'ai-je reçu du roi pour mes travaux guerriers ? Avec crainte en ces murs apportant mes lauriers , Je tremblais qu'il n'osât , même après ma victoire , Quand je sauvais l'état , me punir de ma gloire. Déjà de noirs soupçons s'étaient fixés sur nous ; Déjà, cachant sa haine, il préparait ses coups. Qui sait enfin , qui sait si sa sombre furie