‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 60 sur 489 · CAPULET, ROMÉO, JULIETTE · texte numérisé non relu

CAPULET, ROMÉO, JULIETTE

ROMÉO

Souffrez que dans cet heureux jour, De ces drapeaux, seigneur, vous présentant l'hommage, Je m'honore à vos yeux du prix de mon courage. Formé sur votre exemple , élevé par vos soins....

CAPULET

De ta haute valeur je n'attendais pas moins. J'ai vu ton bras vainqueur, répandant l'épouvante , Porter partout la mort , et remplir mon attente : Je connais la vertu d'un cœur tel que le tien. Sois témoin , tu le peux , de tout notre entretien. A Juliette.

Ma fille , il en est temps , je viens pour vous apprendre Que le comte Paris va devenir mon gendre. Sans doute il en est digne ; et le ciel dès demain Lui verra pour jamais engager votre main. J'ai tout considéré, l'intérêt , la naissance , L'inestimable prix d'une illustre alliance. Vous savez vos devoirs , j'ai promis , et je crois Qu'il ne vous rests plus que d'accepter mon choix.

JULIETTE

Seigneur, j'avais pensé qu'en lisant dans mon âme Le comte avait éteint son espoir et sa flamme. Comment croire en effet qu'un mortel généreux Dût briguer un h}' men contraire à tous mes vœux ? Quel est donc cet amour qui contre moi d'avance Sîest armé du devoir de mon obéissance?

Ah ! seigneur, cet hymen , ou plutôt mon trépas ,

Je connais vos bontés, ne s'achèvera pas;

Non , vous ne voudrez point immoler votre fille.

CAPULET

Je veux contre le sort aflFermir ma famille.

Vous savez les forfaits et les séditions

Qu'ont produit jusqu'ici nos tristes factions :

Si Roger par sa mort , si par sa longue absence

Montaigu , parmi nous , apaisa la vengeance ,

Ces haines de parti , l'orgueil , la cruauté ,

Quoique avec moins d'excès , ont pourtant éclaté.

Le temps , qui détruit tout, n'a pas détruit leur cause ;

Dans son gouffre assoupi, c'est un feu qui repose.

Bientôt , si je m'en crois , ce volcan furieux

D'horreurs et d'attentats couvrira tous ces lieux.

D'un grand malheur prochain je ne sais quel augure

Dans mon cœur attristé fait gémir la nature.

Déjà les Montaigus se concertent entre eux.

Obscurs avant-coureurs de quelque orage affreux ,

D'incroyables récits , des bruits sourds se répandent.

J'ignore encor, ma fille , ou leurs desseins prétendent.

L'hymen , de leurs complots détachant votre époux ,

Nous acquiert ses amis et va l'armer pour nous.

Dans mon parti nombreux cette utile alliance

Fixera la faveur, le crédit, la puissance-,

Et, nos rivaux soumis, ma maison désormais

Va rendre à tout l'état sa splendeur et la paix.

JULIETTE

Comptant sur mon respect , sur mon obéissance , Vous n'avez ^s, seigneur, prévu ma résistance . Si j'osais cependant pour la dernière fois Élever jusqu'à vous une timide voix , Je vous dirais, seigneur, qu'à l'autel entraînée. Je vois avec horreur ce fatal hyménée ;

ACTEI, SCÈNE III. 95

Que le trépas présent serait moins dur pour moi Que l'aspect d^un époux qui vient forcer ma foi , A qui je promettrais dan^ mon âme infidèle, Au lieu de mon amour, une haine éternelle^ Seigneur, voilà quels sont mes secrets sentiments. Pour unir deux époux , le ciel veut leurs serments. Je frémirai pour vous du crime involontaire Qu'en attestant le ciel vous seul m'aurez fait faire. Pourrez- vous , m'arracliant de ce sein paternel , Me voir d'un pas tremblant avancer à l'autel? Le bonheur d'une femme est-il si peu de chose Que d'elle et de son sort au hasard on dispose? Je sais quels sont vos droits , je les connais trop bien -, Mais notre cœur lui seul est-il compté pour rien? Mon frère, dès ce jour, par un hymen illustre , De votre auguste nom doit soutenir le lustre. Laissez-moi ^ pour partage ^ heureuse auprès de vous , Couler des jours obscurs , sans chaîne et sans époux. Pour rompre un triste hymen , objet de mes alarmes , A'ous avez vu mes pleurs : je n'ai point d'autres armes. Ordonnez de ma vie , et daignez me montrer Que c'est un père , hélas ! que je viens d'implorer.

CAPULET

Rien ne peut difi'érer cet hymen nécessaire. Obéissez.

JULIETTE

Seigneur...

CAPULET

Quoi ! ma fille!...

JULIETTE

Ah I mon père !

Ainsi sans être ému vous regardez mes pleurs !

CAPULET

Crois-tu que je me plaise à causer tes malheurs?

Sous un ciel plus heureux , dans des temps moins contrair

J'aurais déjà , sans doute , exaucé tes prières 5

Mais je vois en tremblant que nos .deux factions

Vont ranimer leur rage et leurs divisions.

Il en est temps encor : que ton hymen prévienne

Les malheurs de l'état, le sauve , et nous soutienne..

Faut-il te rappeler les forfaits odieux

Dont nos cruels débats ont désolé ces lieux :

Ces massacres publics , cette horrible licence ,

Qui , par bonheur du moins, précéda ta naissance;

Le pouvoir échappant à nos ducs outragés j

Nos palais pleins de morts , biùlants et ravagés 5

Le rapt , l'assassinat devenus légitimes -,

Tousles moyens permis , dès qu'ils servaient aux crimes:

Nos partis renaissants tour à tour terrassés ,

Pour les tristes vaincus les échafauds dressés ;

Leurs fils placés près d'eux pour voir mourir leurs pères.

Des enfans poignardés en embrassant leurs mères ;

Du sommet de nos tours les uns précipités ,

Les autres dans les flots par l'Adige emportés-,

Le poison plus affreux dévastant les familles ;

Des vieillards poursuivis et livrés par leurs filles -,

Nos remparts démolis, nos temples enflammés,

Deux mille citoyens dans les feux consumés ;

Et tout ce que jamais la vengeance en furie

Aux mortels étonnés fît voir de barbarie ?

Voilà tous les malheurs que tu dois prévenir.

Attendrai-je en repos que, tout prêts à s'unir,

Les Montaigus...?

RO-MÉO.

Seigneur, qu'ils s'unissent ensemble :

Quel que soit leur complot , il n'a rien dont je tremble. Moiilrant les dsajieaux.

Vous voyez devant vous ces drapeaux glorieux

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