ACTE V, SCENE II
JULIETTE
C'est ainsi, tu le vois, qu'il pardonne aujourd'hui. J'ai fait par des yeux surs , attaches à sa suite , Epier ses projets , observer sa conduite ; On comptait tous ses pas : de fidèles amis, Surprenant ce billet , dans mes mains l'ont remis.
ROMÉO
Ah ! je cours, prévenant un mortel sanguinaire...
JULIETTE
Souviens-toi, Roméo, qu'il est toujours ton père.
ROMÉO
Quand sa fureur sur toi, sur l'auteur de tes jours...
JULIETTE
J'ai prévu les moyens d'en arrêter le cours.
ROMÉO
Que dis-tu ? quel dessein...
JULIETTE
Mon trépas nécessaire Va sauver à la fois ma patrie et monpSFëi Ma maison , tu le sais , ne vit plus que dans mot •■, La tienne maintenant n'existe plus qu'en toi. Entre ces deux maisons, soit ton sang, soit le nôtre , Il faut que l'une enfin n'importune plus l'autre; Et, pour n'avoir plusjjea de se persécuter^ Qu'un des deux4>.ailis cède en cessant d'exister. Voilà le seul moyen de terminer nos haines... C'en'est fait, Roméo, la mort est dans mes veines.
ROMÉO
Qu'as-tu fait? juste ciel I
JULIETTE
Tout est fini pour moi.
Mais mon père vivra , je revivrai dans toi. Montaigu voudra bien , délivré d'une fille, Permettre à Capulet de pleurer sa famille;
i44 ROMKO ET JULIETTE.
Et comme dans la tombe il est tout près d'entrer,
Lui laisser noblement le loisir d'expirer.
Tu frémis , je le vois , de tant de barbarie.
Vis pour moi, pour nous deux, pour sauver ta patrie.
J'entends et tes soupirs et tes gémissements.
Affermis mon courage en ces derniers moments.
ROMÉO
Qu'ai-je entendu , barbare ! et tu veux que j'achète Le bienfait de la vie en perdant Juliette j Qu'à cet horrible prix , à moi-même odieux , J'ose encor sur ta tombe envisager les cieux ! As- tu bien pu penser, quand tu cesses de v i yre , Qu'au cercueil Roméo put tarder à te SRiyre? De quel droit m'ôtais-tu , par cette trahison , La part que mon amour me donnait au poison? Tu n'as donc pas songé qu'unis dès notre enfance , Nous n'avons tous les deux qu'une même existence? Si tu m'avais aimé ^u n'aurais point, hélas ! Distingué de ta mort l'instant de mon trépas. 0 cher, ô digne objet de ma tendresse extrême ! Ne nous séparons point , surmontons la mort même -, Expirons , mais em emble^ Avant de m'assoupir, Que je te voie encore à mon dernier soupir.
Le temps . la mort, , ]p ripl , lipn nV^pindra ma flamyTTP .
Je vivrai dans ton cœur, tu vivras dons mon âme.
• JULIETTE
0 mon cher Roméo , quand je quitte le jour, Caobe-moi, par pitié , l'excès de ton amour. Conserve de nos feux la mémoire éternelle. Vis, j'ose l'exiger.
ROMÉO
A' a, ce fer plus fidèle , Au défaut du poison , servira mon dessein. Un désespoir tranquille a passé dans mon sein.