‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 3 sur 97 · FÉNÉLON · texte numérisé non relu

FÉNÉLON

JN OBLE et tendre Amitié , je te chante en mes vers. Du poids de tant de maux semés dans l'univers, Par tes soins consolans c'est toi qui nous soulages. Trésor de tous les lieux, bonheur de tous les âges, Le ciel te fit pour l'homme, et tes charmes touchans Sont nos derniers plaisirs , sont nos premiers penchans. Qui de nous, lorsque lame encor naïve et pure Commence à s'émouvoir, et s'ouvre à la natme ,

N'a pas senti d'abord, j)ar un instinct heureux, I.e besoin encbanteui-, ce besoin d'être deux, De dire à son ami ses plaisirs et ses peines?

D'un zéphyr indulgent si les douces haleines

Ont conduit mon vaisseau vers des bords enchantés ,

Sur ce théâtre heureux de mes prospérités,

Brillant d'un vain éclat, et vivant pour moi-même.

Sans épancher mon cœur, sans un ami qui m'aime,

Porterai-je moi seul , de mon ennui chargé .

Tout le poids d'un bonheur qui n'est point partagé?

Qu'un ami sur mes bords soit jeté par l'orage.

Ciel! avec quel transport je l'embrasse au rivage!

Moi-même entre ses bras si le flot m'a jeté.

Je ris de mon naufrage et du flot irrité.

Oui , contre deux amis la fortune est sans armes;

Ce nom répare tout : sais-je, grâce à ses charmes,

Si je donne ou j'accepte? Il efface à jamais

Ce mot de bienfaiteurs, et ce mot de bienfaits.

Si , dans l'été brûlant d'une vive jeunesse ,

Je saisis du plaisir la coupe enchanteresse ,

Je veux, le front ouvert, de la feinte ennemi,

Voir briller mon bonheur dans les yeux d'un ami.

D'un ami ! ce nom seul me charme et me rassure.

C'est avec mon ami que ma raison s'épure ,

Que je cherche la paix , des conseils , un appui.

Je me soutiens, m'éclaire, et me calme avec lui.

Dans des pièges trompeurs si ma vertu sommeille ,

J'embrasse, en le suivant, sa vertu qui m'éveille. Dans le champ varié de nos doux cnlreliens, Son esprit çst à moi, ses trésors sont les miens. Je sens dans mon ardeur, par les siennes pressées , Naître, accourir en foule, et jaillir mes pensées. Mon discours s'attendrit d'un charme intéressant, J£t s'anime à sa voix du geste et de l'accent.

Quelquefois tous les deux nous fuyons au village.

Nous fuyons. Plus de soin, plus d importune image.

Amis, la liberté nous attend dans les bois.

Sans nous plainch'e, et de 1 homme, et des grands, et des rois,

Nous déplorons sans fiel leur pénible esclavage.

De mes tilleuls à peine ai-je aperçu l'ombrage,

Mon cœur s'ouvre à la joie, au calme, à l'amitié.

J'ai revu la nature, et tout est oublié.

Dans nos champs, le matin, deux lis venant d'éclore,

Brillent-ils à nos yeux des larmes de l'aurore,

Nous disons : « C'est ainsi que nos cœurs rapprochés

« L'un vers l'autre , en naissant , se sont d'abord penchés. »

Voyons-nous dans les airs, sur des rochers sauvages,

Deux chênes s'embrasser pour vaincre les orages ,

Nous disons : « C est ainsi que, du destin jaloux,

« L'un par l'autre appuyés, nous repoussons les coups.

« Même sort nous unit, même lieu nous lassemble.

« Avec les mêmes goûts nous vieillissons ensemble.

« Le ciel, qui de si près approcha nos berceaux ,

« Ne voudra pas sans doute éloigner nos tombeaux.

« Sur nos tombeaux unis quelque beauté champêtre « Viendra verser des fleurs, et de? larmes j)eut-étre. « Heureux, en attendant, nous (joutons les loisirs, « Les Muses, le sommeil, les innocens plaisirs. " O doux séjour des champs! C'était loin de la ville Qu'Horace, dans Tibur, près du sajje Virgile, À son modeste ami , moins sobre en ce moment, Epanchait à grands flots le Falerne écumant; Entendait sur des fleurs le vers magique et tendre Qui fit plaindre Euriale, et peignit Troie en cendre. Tous deux ils parcouraient ces agrestes beautés. Ces grottes, ces ruisseaux que tous deux ont chantés. Trop heureux le mortel sensible et solitaire Qui s'aime en son ami , qui dans lui sait se plaire , Qui borne à son pouvoir les faciles désirs, Et dans le cœur d»'un autre a mis tous ses plaisirs! Suivez ces deux amis errans dans les campagnes , Sur l'émail de nos prés, au penchant des montagnes, Tantôt portant leurs pas vers des lieux fortunés , Tantôt dans un désert par leur course entraînés : Vous les verrez tous deux , ainsi que deux abeilles (^ui, sur le lis, le thym, sur les roses vermeilles, Pompent légèrement le doux nectar des fleurs, Dévorer des objets la forme et les couleurs , Laisser voler par-tout leur ame et leurs pensées Sur la nature entière au hasard dispersées ; Mais ils viendront bientôt , dans des chscours charmans , Rapporter leurs plaisirs , leurs goûts , leurs sentimens ,

ÉPITRES. a.-i

Rassembler dans leurs cœiirs, ravis de ses merveilles, Un miel cent fois plus doux que celui des abeilles. Leur travail est éfjal, leur trésor est commun, Leurs cœurs sont confondus, leiu- bonheur n'en fait qu'un; Et d'un bonheur si pur la nature est charmée,

Hclas! de maux obscurs notre vie est semée.

C'est un tribut secret que l'on paie en douleurs.

Sur ce vol dévorant, fécondé par nos pleurs,

D'où l'éclair de nos jours va bientôt disparaître,

Oii sous la ronce encor la ronce aime à renaître ,

Parmi tant de malheurs , dans sa tendre pitié.

Le ciel, qui les prévit, nous donna l'amitié,

L'amitié, baume heureux qui coule sur nos peines.

Sans doute il est un âge où, bouillant dans nos veines,

De désirs , de transports notre sang allumé ,

Dans ses étroits canaux avec peine enfermé,

Comme un torrent de feu court et se précipite.

L'esprit est agité , le cœur s'enfle et palpite.

Le jeune homme , à l'aspect de la jeune beauté ,

De surprise et d'amour soupire épouvanté.

Du pouvoir de l'amour faut-il des témoignages-'

Il entraîne Léandrc à travers les orages;

Ravit Diane aux cieux, Eurydice aux enfers;

D'Andromède expirante il détache les fers,

Couvre Renaud de fleurs dans les jardins d'Armide,

Fait tourner des fuseaux entre les mains d'Akide;

Il séduit, il égare, il endort la raison.

Trop seml)lal)le à Circé, V^cnus a son poison. De ce poison charmant la jeunesse est avide; Elle épuise à lon^js traits ce breuva^je perfide, Se consume d'amour, s'enivre de désir, Et court avec fureur aux tourmens du plaisir.

Mais déjà, comme un son{{c, a passé la jeunesse. Je vois fuir loin de moi cette ilc enchanteresse, Cette île où mon regard , trop long-temps arrêté , Avec un long soupir cherche encor la beauté. A travers mille écueils, à travers les tempêtes, Je touche enfin ce bord où , brillant sur nos têtes. Ces deux astres amis, les Gémeaux radieux, M'éclairent sans fatigue et consolent mes yeux. Que de fois j'ai béni leur clarté douce et sûre ! Amitié, don du ciel, flamme invisible et pure, À mon dernier soupir échauffe encor mon sein ! Et vous que des plaisirs le dangereux essaim Etourdit d'un tumulte et d'un éclat frivole , Vous qui ne soupirez. que pour l'or du Pactole, Et vous qui dans les cours volez avec ardeur Après ce rien brillant qu on a nommé grandeur, Conservez, s il se peut, vos trompeuses ivresses; Montez à la faveur, grossissez vos richesses ; Non, je ne vous vois point d'un regard ennemi , Je vous plains seulement, vous n'avez point d ami. Dans ces salons pompeux où la richesse assemble Tous ces mortels brillans , ennuyés d'être ensemble ,.

ÉPÏTKKS. 27

Je me sens accabler dti ])oitls de leur lan/jneur. En vain j'y clierche un hojnnjie , et j'y tleinandc un cœur. Dans son palais rempli le riche est solitaire; Tout du besoin d'aimer conspire à le distraire. Plus loin, voyez ce pauvre. Au mépris condamné, Traînant sous des lami>eanx son sort infortuné, Sans famille et sans nom, sans épouse et sans frère, Il lui reste un ami, son chien suit sa misère : Son chien marche , s'arrête et vaille auprès de lui ; Il l'aimera demain comme il l'aime aujourd'hui; Il défend son sommeil, il flatte sa vieillesse : Amis, ils ont tous deux besoin de leur tendresse. ,Tai vu, faut-il le dire? un riche avec de l'or, Qui voulait à ce pauvre arracher son trésor. Marchandant cet ami qui caressait son maître. « Cet animal, dit-il, qui t'affame peut-être, « Tu peux, en le vendant, soulager tes malheurs. >/ « Eh ! qui donc m'aimera » ? dit le vieillard en pleurs ; Et son chien dans l'instant suit sa voix qui l'appelle. O symbole touchant d'une amitié fidèle , Que ton accueil est vrai! que tes transports sont doux! Tu chéris nos foyers, tu vieillis près de nous. Et ton dernier regard est encor pour ton maître.

Le ciel à notre argile a trop mêlé peut-être

Un esprit inquiet, ime a(;tive vigueur.

Qui lassent notre tête et troublent notre coRur.

L'homme, ainsi tourmenté j)ar son génie extrême,,

Tourmenta ses égaux, l'univers et lui-même; Mais parmi les transports dont il est dévoré, Parmi tous ses excès, il en est un sacré. Que toujours on chérit, et toujours on admire : L'amitié le produit. Amour, sous ton empire, Pourquoi tes noirs soupçons, tes dépits orageux, Portent-ils la terreur et la foudre avec eux? Comment ce même amour peut-il donc faire éclore Les poisons de Médée, et les parfums de Flore? Amour, peux-tu cacher, sous des ris et des fleurs, Les haines, les dégoûts, le désespoir, les pleurs? Combien la seule Hélène alluma d'incendies! Mais faut-il des héros montrer les perfidies, Ariane aux déserts contant son abandon , L'air s'éclairant au loin du bûcher de Didon , Sapho, qui, s'élançant au sein des mers profondes. Nommait encor Phaon en flottant sur les ondes? Faut-il peindre l'amour terrible, ensanglanté, Ou la coupable audace outrageant la beauté? Voyez- vous ce Centaure emportant Déjanire? Dans ses muscles tremblans la volupté respire. Comme à travers les flots, d'un cours précipité. En regardant sa proie il s'enfuit enchanté ! Les yeux brillans d'amour, les yeux tournés sur elle , 11 s'enivre, en nageant, d'une charge si belle. Sous ce pied délicat qui cherche à s'affermir. Son cou nerveux s'embrase, et fléchit de plaisir. Nessus , dans les transports de ton extase avide .

ÉPITRES. i9

Tu ne crains ni les dieux ni la flèche d'Alcide; Mais la flèche d'Alcide est déjà dans ton flanc.

Ainsi par les excès, par les pleurs et le sang,

Par-tout l'aveugle amour signala son passage.

Oh qu'Achille jadis, emporté par sa rage,

Achille, en apparence oubliant la pitié.

Par un excès plus noble honora 1 amitié !

De ce lion sanglant que la fureur est tendre!

Ce cri , « Patrocle est mort » ! ce cri s'est fait entendre.

Achille oublie alors qu'Achille est outragé.

Il court. Patrocle est mort! Il faut qu il soit vengé.

Hector déjà trois fois, sous sa main meurtrière.

Trois fois, derrière un char, a rougi la poussière.

Sur ce corps déchiré, sensible et furieux.

Il s'écrie : « O Patrocle ! » Il le demande aux dieux.

Il va bientôt enfin , vaincu par sa prière ,

Rendre un fils qui n'est plus à son malheureux père.

Il se lève, il menace, il repousse ses pkurs.

Il promène à grands pas ses féroces douleurs ;

Il appelle Patrocle ; et , dans un tel délire ,

C'est encore en tremblant l'amitié que j'admire.

Amitié j qui, sans toi, porterait ses malheurs?

Hélas! nés pour souffrir, mêlons du moins nos pleurs.

Malheureux ! Quoi ! faut-il , sur ce globe où nous sommes , Quand on veut les,aimer , craindre toujours les hommes I Se dire en gémissant , mais éclairé trop tard :

3o ÉPITRES.

« Les voilà tous ensemble, et les cœurs sont à part! » Hélus! la mort déjà m'entraînait dans l'abyme, Quand le ciel , par degrés, ranima la victime. Sur des rocs déchirans soudain précipité, C'est là que, sans couleur, mourant, ensan{jlanté, De deux pauvres vieillards j'excitai les alarmes, Et des yeux du passant fis tomber cpielques larmes. Mais mon péril n est j)lus. Pourrpioi le retracer Quand je sens mon ami dans mon sein s'élancer? C'est lui que je revors. Oh ! qrae de pleurs coulèrent! Comme en mes faibles bras ses bras s'entrelacèrent! Appuyé sur ton cœur, renaissant sous tes veux, Dans quelle extase, ami, }e contemplai les cieux! J'admirai leur azur, je regardai la terre; Je crus me ressaisiT de la nature entière. Ah! sortartC de la tombe où l'on fut endormi, Qu'il est doux de revoir le ciel et son ami !

Mais ce rocher fatal va bientôt disparaître.

Emporté dans tes bras , sous ton abri champêtre ,

Je vois cette cité , long-temps chère aux Césars ,

La reine du commerce et l'amante des arts;

La Saône, près d'Oullins , d'un flot lent et tin^ide,

Grossir le Rhône ému, qui s'enfuit plus rapide.

Déjà sous tes berceaux je vais , dès le matin ,

Respirer, à pas lents , et la rose et le thvm;

Et plus loin, dans ton clos , mon œil veut voir encore

Si d'un plus vif éclat ton raisin se colore.

ÉPÎTRKS. 3f

Tu vas bientôt loin d'eux chercher d'autres chmats. iNico , où le nord jamais n'a soulïlc ses iriinas, Où la losc entretient sa Iraicheur éternelle, INice attend ta présence, et son pyrintemps t'appelle. Là tu verras fleurir, en dépit des hivers, Ces rians orangers, ces myrtes toujours verts; La mer, dans son bassin doucement agitée, T'offrir l'éclat tremblant de sa moire argentée. Tu pars. Climats heureux! je le confie à vous; Zéphyrs, apportez-lui vos parfums les plus doux; De vie et de bonheur chargez l'aii* qu'il respire; Pour prix de vos bienfaits, vous entendrez sa lyre. Ohl que ne pouvons-nous, unis jusqu'au tombeau, Ensemble de nos jours voir s'user le flambeau ! Ensemble!... Ah! quand déjà, dans notre ame ravie. Nous confondions nos vœux, nos penchans, notre vie; Quand un espoir si doux consolait nos adieux, Tu souris, je t'embrasse, et tu meurs à mes yeux. Tu meiirs , toi , mon ami ! toi qui , dans tes alarmes , Donnas à mon péril des soupirs et des larmes ! Toi que de irron malheur le bruit fit accourir Sur ce rocher sanglant où j'aurais dû mourir! Ah ! du bord de l'abyme où je t'ai vu descendi'e, Mon bras , mon faible bras vers toi n'a pu s'étendre.

Mais quaud l'homme s'éteint, tout prêt à nous quitter. Sous quels augTistes traits viens-tu te présenter ! D'avance sur ton front commence à m'apparaitre

Cette immortalité qui s'attache à notre être. Son rayon luit déjà sur ce front abattu, Qui ui'oflre avec; candeur quai ante ans de vertu. Qu'il est grand ce tableau de la vertu mourante ! Oui, je l'entends enccJr cette voix consolante Du pontife attendri, qui, plein de nos douleurs, T'annonça ton péril en te cachant ses pleurs. Montazet, oui , ta bouche, avec l'accent d'un frère, Lui peignit, lui montra, sous l'image d'un père, Ce dieu dont ta vertu nous fait bénir le nom ! Avec quel saint respect , quel touchant abandon Mon ami lui prétait son cœur et son oreille! Je crus voir Fénélon parlant au grand Corneille.

Un peu de terre , hélas ! a caché pour jamais L'ami dont en ces lieux je cherche encor les traits. Oullins ! ô triste Oullins 1 que ton temple modeste A laissé dans mon cœur un souvenir funeste ! Ah ! conserve à jamais ce dépôt précieux Qu'ont avec tant de peine abandonné mes yeux ! Au pied de cet autel où mon ami repose , Si , pour toi , notre deuil est encor quelque chose , Ah! laisse-lui passer nos soupirs et nos pleurs. Son ombre, hélas! peut-être entendra nos douleurs. Il les mérite bien, cet ami si fidèle. Qui mourut en chrétien, qui peignit Marc-Auréle. Oh ! comment honorer son génie et ses mœurs ! Donnez-moi, mes amis, des lauriers et des fleurs;

Je l'en veux accabler, j'en veux couvrir sa cendre. Mais son cercueil frémit, ma voix s'est fait outeiKlre. Oui, mon ami, c est moi, mon accent t est connu; C'est moi que tout sanglant ton bras a soutenu. Quoi ! c'est moi qui renais ! Quoi ! c'est lui qui succombe ! Hier contre son sein , aujourd'hui sur sa tombe !

Page 1