‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 4 sur 97 · CONTRE LE CÉLIBAT · texte numérisé non relu

CONTRE LE CÉLIBAT

Quid leges sine moribui

fiance proficitmt.

HoR., lib. m, od. xviii.

Toi, par qui nous vivons, nous chérissons le jour, Sentiment enchanteur que l'on appelle amour, Quand tout plaît , s'embellit , s'anime par tes charmes , Faut-il qu'un nom si doux inspire les alarmes? Ce cœur si calme encor, mais prêt à s'enflammer, De quels tourmens bientôt il va se consumer. À peine entrevoit-il ce bonheur qu il soupçonne, Qu'il doute, espère, craint, transit, brûle, frissonne. Mais à ces prompts transports, à ces vœux effrénés, Tous les cœurs amoureux ne sont pas condamnés. Regardons ces bergers , ravis , sous ces ombrages , D'habiter du Poussin les touchans paysages; Qui de nous ne voudiait soupirer avec eux? La vertu fait sur-tout le plaisir de leurs feux.

j:imtri:s. :;.:,

Oui, le ciel qui dans nous la ^ra\e en traits de flamme A fait de la vertu la volupté de l'ame; Et cette volupté qui se mêle à l'amour Y porte un nouveau charme, et l'y puise à son tour. Heureux qui dans soi-même a laissé l innocence Entre lame et les sens former cette alliance ! Il n'a plus qu'à jouir, dans un accord si doux, Des deux biens les plus chers que le ciel fit pour nous. Philémon et Baucis ensemble les goûtèrent; Tous deux jusqu'au tondîeau tendrement ils s'aimèrent : Aussi par Jupiter leur toit lut protégé; Leur toit , après leur mort , en temple fut changé : On voit encor leur clos, la source jaillissante, Le jardin où courait leur penhix innocente; Leurs vases les plus cliers, d'argile et non d'airain, Qu'à riiospitalité faisait servir leur main; Leurs pénates entiers, paternel héritage; Leur table , dont les pieds du temps marquaient l'outrage , Que couvraient , par honneur, les fleurs de la saison , Quand le maître des dieux soupa chez Philémon. « Quoi! me dit un censeur, viens-tu, par ce langage, « En faveur de l'amour, prêcher le mariage, « Et vanter, en t'armant d'une triste vertu , « L'austérité des mœurs? « — Oui , sans doute ; et crois-tu . Pour diffamer le vice et ses noires maximes, Si je tenais en main la liste de ses crimes, Que mon vers courageux, osant la dérouler, Toi-mênie à cet aspect ne te fît pas trembler?

Écoute. Quand les vents de leur coupable haleine,

Favorisant Paris et la parjure Hélène,

Loin de Sparte emportaient leurs j)erfides vaisseaux.

Écoute ce qu alors ISérée au sein des eaux

Criait au ravisseur enchanté de sa proie : Tu la tiens, insensé, tu pars : mais devant Troie Vingt peuples et vingt rois, pour la redemander, Avec mille vaisseaux sont tout près d'aborder. Tu n'échapperas point à ton juste supplice. Déjà sont descendus Agamemnon, Ulysse, Achdle, Ménélas, et Teucer, et Nestor; La Grèce est là. Crois-tu, quand l'intrépide Hector Cent fois du sang des Grecs fera fumer la terre. Crois-tu qu'avec les sons de ta lyre adultère, Et Vénus dont la voix t'assura le secours , D'Ilion assiégé tu défendras les tours?

Que de maux et de pleurs, Paris, sont ton ouvrage! Mais Dioméde accourt; il accourt, et sa rage Cherche , écume , menace , et va te découvrir. Tu le vois : tel un cerf que la peur vient saisir, A l'aspect d'un lion a déjà pris la fuite. L'hetlre viendra pourtant (les Parques l'ont prédite), L'heure où , vaincus sans peine et vainement armés , Tes bras, tes beaux cheveux encor tout parfumés. Des cruels champs de Mars essuîront la poussière. Regarde autour de toi Tisiphone et Mégère. Vois tous ces corps épars; tes sinistres amours Sur l'Europe et l'Asie appelant les vautours ;

« Priam, Héciibe, Hector, Cassandre, Polyxène,

n Pour ta cause égorges ou mourant dans leur chaîne;

« Et ta patrie en cendre, et ce long souvenir

« Qui va , de siècle en siècle , effrayer l'avenir. "

«.Je n'ai point, diras-tu, provoquant ta colère,

« Prétendu lâchement excuser Fadultère;

* Mais si j'ai fui l'hymen , pour toi si précieux ,

« Dois-je enflammer ta bile; et serai-je à tes yeux

« Un mortel sans vertu, sans morale?» — Au contraire,

Je te crois un honnête , un doux célibataire ,

Que d'un nœud plein d'attraits, trop souvent profané,

Les vices de ton siècle ont sans doute éloigné ,

Tel qu'en ses vers charmans nous l'a peint d Uarleville.

Eh bien donc ! par l'ennui ramené dans la ville ,

Quittant nonchalamment ton bonnet de velour,

Tu vas donc seul bientôt bâiller au Luxembourg.

Qui sait si, caressant ta langueur et ton âge.

Dans ton hymen prochain lorgnant ton héritage.

Quelque madame Evrard n'a pas , dans ses desseins ,

Déjà donné la chasse à tes nombreux cousins?

Mais enfin raisonnons. Tes cheveux qui blanchissent.

De la course du temps chaque jour t'avertissent ;

Déjà vient la faiblesse, et la vigueur a fui ;

Ta santé veut des soins, ta main veut un appui :

Que deux fois la Balance ait ramené septembre ,

Te voilà seul et vieux. Je te vois dans ta chambre

De gouttes, de neveux, tristement assiégé.

Et dans la léthargie un beau matin plongé..

Eh! qui te répondra que ton valet peut-être

N'ose sous tes habits faire parler son maître?

Je t'entends au réveil te récrier en vain

Contre un faux testament qu'aura dicté Crispin.

Des vieux garçons mourans, des vieux célibataires,

Les fripons, de tout temps, sont nés les légataires.

« Mais suis-je, diras-tu, dans ce triste abandon?

« Quoi ! personne pour moi ne s'intéresse? » — « Non.

« Telle est, telle est ma loi , te répond la Nature.

« Tu repousses mes dons, je venge mon injure.

« Tu voulus vivre seul : dévore donc l'ennui

« Du désert dont l'horreur t'environne aujourd hui.

« Demande à ce désert de t'aimer, de te plaindre.

« Mais tourne ici les yeux : vois doucement s'éteindre,

« Sans crainte , sans remords , ce vieillard vertueux

« Qu'entourent en pleurant ses fils respectueux.

K II donna pour tribut aux siens, à sa patrie,

» Soixante ans de travaux, de vertus, d'industrie.

* Il n'a point seul , à part, sur un plan dangereux,

« En dépit de mes lois, voulu se rendre heureux.

n C'est moi qui, sans éclat, sans livre, sans système,

« Sans parler de bonheur, sans qu'il y songeât même,

« A ce bonheur si pur l'ai conduit par la main.

« Il vécut courageux, patient, juste, humain;

« Il suivit sans effort cette agréable route.

« Ce n'est point la vertu, c'est le vice qui coûte.

« Au banquet de la vie, admis pour quelque temps,

" Il laisse sans regrets sa place à ses enfans. »

Pourquoi le tendre Amour a-t-il reçu se. armes Tant Je -races, d'attraits, de puissance et de charmes: Pourcmoi le chaste Hymen rassemhla-t-il pour nous Les rapports, les besoins, les devoirs les plus doux? Est-ce afin qu'ennuyé, sauvage, solitaire, Sans but, rhomme un moment végctât sur la terre, Et, stérile habitant, laissât vide après hii Ce fécond univers dont il n'eût pas joui^' Sans l'hymen, sans ses fruits, sans ce précieux gage, Dans vos jeunes enfans verriez-vous votre rniage! Au moment qu'une mère enfin a mis au jour Le don, ce don si cher d'un mutuel amour, Regarde son souris : sur ses lèvres charmantes, De joie et de douleur encor toutes tremblantes. Son époux suit de l'œil ce souris fortuné. D'où leur vient cette joie? Un enfant leur est ne. Qu'OEdipe offre à nos yeux son auguste misère, Tu le plaindras bien plus si le ciel t'a fait père ; Mais si sa fille est là, consolant ses malheurs , Malgré toi dans l'instant tu sens couler tes pleurs. Est-il avec Orphée un cœur qui ne gémisse À ces cris déchirans : Eurydice! Eurydice! À l'amour, à l'hymen , oui , l'homme est destmé ; Sous son joug nécessaire il veut être enchaîné. Pour lui du vrai bonheur ce joug même est le gage ; À sa vertu plus ferme il assure un otage. Sans lui l'amour le trouble ou sa langueur labat. De l'affreux égoisme est né le célibat ;

io ÉPI TRES.

Mais son joug plus pesant venge le mariage. Dans le vice une fois riionime à peine s'engage, Qu'il n'est plus tians ses fers qu'un esclave agité, Et, pour vivre plus libre, il perd sa liberté.

Ce discours te surprend , t'embarrasse et t'attriste.

Mais je vois s'avancer un autre antagoniste.

Un franc célibataire, égoïste achevé,

Aimable, jeune encor, dans l'aisance élevé.

« Je suis libre, dit-il; et la loi, juste et sage,

n N'a forcé jusqu'ici personne au mariage.

« Qu'un autre aime ses fers , j'y consens ; mais pour moi ,

« J'entends vivre et mourir sans engager ma foi. »

— Fort bien, je te comprends : sans peines , sans alarmes ,

Pour toi la vie est douce, et le jour a des charmes.

Déjà, pour te nourrir, tenant son aiguillon,

Le laboureur actif commence son sillon.

Déjà mille ouvriers, quand tu vois la lumière,

Pour t'offrir ses métaux descendent sous la terre.

C'est pour tes goûts oisifs que l'art , en ce moment ,

Dessine ce tableau , polit ce diamant ;

Que le génie invente et redouble ses veilles

P<nir charmer ton esprit, tes yeux et tes oreilles;

î.orsque enfin nos guerriers , tant de fois triomphans,

Défendent tes foyers, nos femmes, nos enfans,

La loi veille à ta porte, et met, par sa présence,

Ta richesse, tes droits, tes jours en assurance;

Et tu trouves très bien , dans ton facile emploi ,

ÉPITRES. 4t

Qu'on sème, qu on travaille, et qu'on meure pour toi.

Mais pour tant de bienfaits qu^autour de toi rassemble

La nature, le ciel, et la patrie ensemble,

Que leur donnes-tu? Riun. Pour prix de leurs bienfaits

Tu choisis tes plaisirs, tu dors, tu vis en paix;

Mais cet esprit charmant, ces grâces dont tu brilles,

Ont peut-être déjà désolé vingt familles,

Séparé de sa femme un malheureux époux ,

Des traits du désespoir percé son cœur jaloux;

Ont, après son trépas, réduit à la misère

Ses enfans orphelins du vivant de leur mère,

Qui , trahie à son tour , dans l'opprobre et les pleurs ,

Paîra de courts plaisirs par de longues douleurs.

Qui sait (car tourmenté de feux illégitimes,

Un libertin bientôt ne compte plus les crimes),

Qui sait si , poursuivant de timides appas ,

Peut-être en cet instant tu ne tenterais pas ,

Sous l'espoir d'un hymen promis avec mystèr^

D'enlever en secret une fille à sa mère?

Mais que dis-je, en secret! c'est la publicité,

C'est l'éclat qui sur-tout plaît à ta vanité.

Voilà du célibat l'esprit et la maxime :

.Te jouis aujourd'hui, demain que tout s'abyme,

Que le néant sur moi traîne tout aujourd'hui.

Oh! quand le noir chagrin, quand 1 incurable ennui

Viendront-ils , t'accablant de dégoûts , de tristesse ,

Épaissir sur tes jours leur vapeur vengeresse !

Ce temps, ce temps viendra. Par la satiété,

Au défaut du remords, je te vois tourmenté, Aigri par l'impuissance, usé par la mollesse, Mort avant le trépas, vieux avant la vieillesse, Dans ton ame indigente appeler le plaisir. De la nature avare implorer un désir.

Et seul sur cette terre, à tes regards flétrie, Sans la trouver jamais, chercher par-tout la vie : Ou hien si, plus actif, superbe, ambitieux. Pour grossir tes trésors, pour éblouir nos yeux , À des projets hardis tu commets ta fortune, Soudain de créanciers une foule importune Venant à t'assaillir, sans crédit, ruiné. D'amis voluptueux bientôt abandonné.

Mais voulant avec art, sous un rire infidèle, D'un malheur trop certain démentir la nouvelle, À ton dernier festin je te vois, l'air joyeux, Parmi les vins brillans, les mots ingénieux. Les chants, les jeux, les fleurs, le luxe des orgies. L'éclat des diamans, des cristaux, des bougies, Promenant tes regards sur vingt jeunes beautés, Quand le morne dégoût s assied à tes côtés , Quand la mort tient la coupe, y boire avec ivresse Du désespoir cpii rit l'effroyable alégresse : Mais lorsqu'on nous charmant, l'aurore de retour Dans tes veux consternés a fait rentrer le jour, Te vodà dans ta chambre; et là, seid, en silence. Maudissant le soleil, le sort et l'existence, Je te vois, pour tromper la fortune en courroux,

Croyant que tout s'éteint, que tout meurt avec nous, Armer tranquillement d'une amorce homicidf' T.e fatal instrument d'un affreux suicide, L'approcher de ton fixant, qui, dans quelques momens. Le coup part. — Malheureux ! tu n'avais pas d'enl^ns ; Non , tu n'en avais pas : on ne voit point les pères Recourir au trépas pour finir leurs misères.

Un père infortuné du moins, dans ses douleurs, Lève les yeux au ciel, laisse couler ses pleurs. Gémit-il sous le poids de la triste vieillesse, Sa compagne pour lui s émeut et s'intéresse; Sa tendresse inquiète a prévu ses besoins; Il ne peut plus parler, mais il bénit ses soins ; Il met encor sa main dans cette main chérie ; Il jette avec plaisir un regard svir sa vie : Tous ses jours n'ont été qu'un tissu de bienfaits; Il voit dans ses enfans les licuieux qu'il a faits. Si son fils est ingrat, si son fils l'abandonne. Dans sa fille pjeut-être il trouve une Antigone : Sur ce bras qui lui reste il aime à s'appuyer ; Ces larmas qu'il répand , il les sent essuyer ; Ou bien si le remords, toujours inexorable. Tremblant à ses genoux ramène le coupable, Je l'aperçois déjà, se laissant entraîner, A l'exemple du ciel , tout prêt à pardonner. Rien peut-il épuiser la tendresse d'un père? ^ous devons à l'hymen ce sacré caractère.

Par lui de nos enfans formant les jeunes cœurs, INous sentons mieux le prix, l'utilité des mœurs; JNous savons cjiic leur œil nous juf^e ot nous contemple On son(je à ses devoirs, quand on en doit loxeniple. Long-temps chez les Romains, ce peuple de pasteurs. On ignora le luxe et les arts corrupteurs ; Rome, si pure alors sous sa rustique écorce. Vit des l)ymens sans nombre, et pas un seul divorce. Combien pour la pudeur leur respect éclata ! Ils oli raient, comme à Mars , leur encens à Vesta : Vers l'autel du dieu Mars le fils suivait son père ; Vers l'autel de Vesta la sœur suivait sa mère. Pudeur ! oh ! qu'on s'incline à ce nom révéré ! Pudeur ! oui , c'est par toi que l'hymen est sacré. . Heureux , heureux le peuple à la pudeur sensible ! Chez les premiers Romains que son cri lut terrible ! Lucrèce , ton honneur dans Rome est offensé : Rome n'a plus de maître, et Tarquin est chassé. Son indignation, déjà républicaine.

Fait sortir de ton sang la liberté romaine, Sur les débris du trône arbore ses drapeaux, Devant le fier Brutus fait marcher les faisceaux, Et promet à Vesta, que Mars par-tout seconde , Six cents ans de vertus et le sceptre du monde. Ainsi , chez les Sabins , leurs fils respectueux Apprenaient la vertu sur leurs fronts vertueux. On voyait dans leurs champs , au sortir de la guerre , Les vainqueurs de Carthage obéir à leur mère;

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Ils lui portaient le soir, de leur charge excédés,

Les amas de rameaux qu'elle avait commandés;

Le soir leur soc actif ouvrait encor la terre ,

Et lorsque, par degrés retirant sa lumière,

Le soleil, las comme eux, fermait enfin le jour,

Du repos, du sommeil bénissant le retour.

Ces vainqueurs retournaient sous un humble héritage,

Où leur mère et leur sœur apprêtaient leur laitage.

Le bonheur se mêlait à cette austérité :

L'hymen gardait les mœurs; les mœurs, la liberté :

La famille et le chef, sous la chaumière antique,

Environnaient gaîment une table rustique.

Le soir y ramenait, après de longs travaux.

Les pères, les enfans, les pasteurs , les troupeaux.

L'Amour n'était pas loin; mais, quoiqu un peu sévère,

Il avait son souris, son regard, son mystère,

Sur-tout sa longue attente et ses heureux momens.

Vénus , ah ! tu rendais , pour ces chastes amans ,

Leurs feux plus enchanteurs , ta volupté plus pure ,

Et c'est Vesta pour eux qui tressait ta ceinture.

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