MON CABARET
Dans Orléans on m'a conté (Dieu merci, c est la vérité) Qu'au fond de sa forêt antique, Fond ténébreux, sourd, aquatique.
En troupe , vers la fin du jour. Les sangliers de ces montagnes Descendaient avec leurs compagnes Et les chers fruits de leur amour.
C'est là , parmi des roches creuses ,
De vieux troncs, des marres nombreuses, Que nos amis avec gaîté.
Au rendez-vous toujours fidèles.
Vont dans ces coupes naturelles Boire ensemble à la liberté.
Entre ces confrères paisibles Il n'est pas de tien ni de mien :
Aussi sont-ils incorruptibles.
Si leurs défenses sont terribles , C'est pour le chasseur et le chien.
Leur port , leur mine est un peu dure • Mais passez sans leur faire injure, Ils ne vous diront jamais rien.
Robustes et francs par nature , Leur brusque humeur, leur fier maintien , Leur coup de boutoir, je vous jure , Convient assez aux gens de bien.
Et moi qui , d'une ardem^ extrême ,^ Sans projet, sans déguisement, Dans l'amitié tout bonnement N'ai cherché que l'amitié même; Et moi qui , dès l'enfance épris De Jean La Fontaine et d'Horace, Des bons cœurs et des bons esprits.
Ai quelquefois trouvé ma place A ces soupers où des amis.
Leurs coudes sur la table mis , Entre le rocfort et la poire y
'2jS POÉSIES DIVERSES.
Sans avoir un aii- trop jaloux, Semblaient goûter ce bien si doux De s'aimor, s'entendre, et se croire; A ces soujîers où tout \ous rit, La beauté, la grâce , et Tesprit , Et dont le bon goût se fait gloire , Oii tout plaît et vient vous charmer, Et cet œil bleu qu'il faut aimer, Et ce vin d'Aï qu'il faut boire; Amis, quand vous me ravissez.
Quand mon cœur de bonheur s'enivre,.
Quand il s'ouvre, et parle, et se livre. Quoi! c'est vous qui me trahissez.
Allons, fuyons, c'en est assez.
Que l'or et le plaisir vous dure :
J'emporte avec moi ma blessure Et le trait dont vous me percez :
Mes songes heureux sont passés , J'ai vu trop clair dans la nature.
Adieu donc, ô jeunes attraits \ Vieillesse d'un vin toujours frais.
Bal masqué, brillante imposture, Cœurs si faux que j'ai crus si vrais , Des braves gens de nos forêts Je vais voir la marche et la hure!
Oh ! que j'aime tous ces halliers , Tous ces épais genévriers , Et ces rocs, et cette ombre noirel
Adieu, mes amis. Je vais boire Au cabaret des sangliers.