‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 37 sur 97 · A MA MUSETTE · texte numérisé non relu

A MA MUSETTE

Confidente sensible, et rarement muette, Compagne du pasteur, fardeau cher et léger, Pour la première fois dont je vais me charger Quand mes moutons sont prêts à suivre ma houlette,

O ma chère et tendre musette !

Allons, viens avec moi, je me suis fait berger. De mon utile état je prends la douce marque , Sans qu'on s'en aperçoive, et sans qu'on le remarque. Le village Tignore : on n'en dit pas un mot. Pour nous , mes chers moutons , on ne fait point de fêtes. Aux yeux de l'homme ingrat vous n'êtes que des bêtes ,

Et moi je ne suis que Pierrot.

Pour servir un monarque en ses vastes conquêtes , Qu'on reçoive un guerrier, pour lui le tambour bat : Son grade est proclamé dans le plus grand éclat.

Environné de baïonnettes, L'autel d'un Dieu de paix voit bénir des trompettes , Des piques, des drapeaux, instrumens des combats.

Eh ! pourquoi ne bénit-on piis

2Bù POÉSIES DIVERSES.

Les chalumeaux et les musettes, De même qu'on bénit les outils du trépas? Mais puisque tout pasteur prend un pouvoir suprême Sur lo peuple hélant (car c'est un peuple enfin), Quoi ! ne pourrait-on pas , comme ou dit Charles-Quint ,

Dire aussi Pierrot-Quatrième?

Pourtant , houlette en main , quand un pasteurnouveau

Marche en télé de son troupeau , N'est-ce donc pas pour eux une pompe assez belle Que la voûte des cieux, l'encens de mille fleurs, liC chant de mille oiseaux, et cette aurore en pleurs Où , dans un point brillant, l'œil du monde étincelle? Moutons , mes chers moutons , vous voilà dans des prés , Gras, riionneur du printemps, de ruisseaux entourés : Ces ruisseaux sont couverts de saules dans leur fuite; C'est pour vous, en jouant, que Zéphyr les agite. Là bas , vienne l'été , quand l'herbe brûlera ,

Quand le midi s'embrasera, Sur vous, couchés en rond, délicieux asile, Arbre cher aux trou-^saux, ce grand chêne étendra, Large et riche en fraîcheur, sa forêt immobile. De nos chiens haletans l'œil lui seul veillera; Mais quand nous parquerons dans les nuits de l'automne , C'est alors que sur-tout leur garde sera bonne ; Car il est des méchans conjurés contre vous. Il en existe , hélas ! pour tous tant que nous sommes : Danslesbois, dans leseaux,dansles airs, chez les hommes; Comme ils ont des moutons, ils ont aussi des loups.

Mais j'ai de braves chiens, peuple innocent et doux : Do cette vieille {juerre ils ont déjà Tusa^e; Avec eux de herser j "ai fait l'apprentissage. Mon doigt, dès qu'il leur parle, est obéi soudain. Ils ont des yeux d'Argus, aux pieds ils ont des ailes,

Dans le combat des dents cruelles; Par eux le loup vous guette et vous attaque en vain. Qu'ont-ils reçu de moi pour prix de tant de zélé, Ces bons chiens, mes amis, votre garde fidèle? Un mot, une caresse, avec un peu de pain. Oh ! que je hais les loups , ces ardens meurt-de-faim , Trop doués de vigueur, desprit, de patience, Tous ligués pour la proie, et se mangeant entre eux ; Si bas quand ils sont pris, féroces sans vaillance, Lgorgeant avec joie, hardis s'ils sont nombreux. Ils attendent le soir, scélérats ténébreux;

C'est l'heure où le meurtre commence :

Leur gueule est infernale, et leur œil est affreux. Le ciel, pour nous punir, en a permis l'engeance. Mais j'entrevois l'hiver, le bon temps des hameaux. La pesante charrue est enfin dételée.

L'herbe est dans les bercails par-tout amoncelée. Les enfans bien couverts dorment dans leurs berceaux.

C'est le nioment de la veillée, Avec ses jeux, ses tours, ses contes, ses fuseaux. J'entends jusqu'aux éclats rire Chloé, Lisette.

INIessieurs les pasteurs de troupeaux, Ouvrez-moi , s il vous plaît, je suis pasteur d'agneaux;

Regardez plutôt ma musette; J'en sais jouer sur tous Jcs tons.

C'en est fait, ma fortune est faite. Que le ciel me donne une Annette, Et je me borne à mes moutons.

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