DE M. DE BOUFFLERS
Avant de lire les vers de M. Ducis(i), M. Campenok a dit :
Messieurs, ,
L'Académie française avait lieu d'espérer que M. Ducis lirait dans cette même séance les vers que vous allez entendre.
Le public eût sans doute reconnu avec quelque joie, dans nos rangs, cet illustre vieillard, dont les accens tragiques ont tant de fois excité sur la scène des impressions si terribles et si douces, et dont le caractère se montra si remarquable par la fidélité de ses attachemens, et la persévérance de ses aversions.
(i) Ces vers de M. Ducis ont été lus à la séaace publique Je l'Institut, du 24 avr\l 1816.
4o2 RÉPONSE
La maladie la plus rapide dans ses progrès vient de ronlevcr aux Muses françaises, dont il fut un des plus nobles interprètes; à l'amitié, qui sent profondément ce qu'elle perd; à l'Académie, qui s'était flattée qu'il occuperait quelque temps encore dans son sein une place qu'elle eût voulu ne jamais voir vacante.
L'impression que j'éprouve, au moment de lire ces vers tracés par une main respectable et chère, sera sans doute partagée de tous ceux qui vont les entendre. Eh! qui pourrait se défendre du sentiment le plus douloureux, en songeant que le poète éloquent qui les écrivit, et l'ingénieux académicien qui les inspira, sont tous deux disparus du milieu de nous, dans un espace de temps si court; que naguèi'e encore l'un et Tautre donnaient entre eux l'exemple de ces douces relations où l'amitié s'embellit du commerce des Muses; que tous deux enfin, par leur esprit, leurs talens si divers, auraient pu, aujourd'hui même, contribuer si noblement à l'éclat de cette solennité!
Une autre voix s'élèvera bientôt dans cette enceinte pour vous entretenir de tout ce qui fonde les droits de M. Ducis à une réputation durable: en développant les beautés mâles et touchantes de ses écrits, qu'elle vous dise aussi, cette voix, tout ce que la passion des lettres avait entretenu de sentimens généreux et désintéressés <lans cette ame d'une trempe si ferme; tout ce que la religion v laissa de tolérance; tout ce que le malheur y trouva de force, et la pauvreté de résignation; tout ce que les bienfaits du Roi sont venus y porter enfin d'espérance et de consolation.
L'hommage que M. Ducis recevra de la bouche de son
À M. DE no U FI L ERS. 4o3
successeur, M. de Houfflers ne V-.x poinl encore obtenu, et ce retard, sans être un sujet de reprocli.; pour personne, devient un motif de regret pour l'Acadéniie. lùlle a d^nc cherché à se dédommager elle-même, en consacrant sa première séance à la lecture d'une épître en vers, adressée par M. Ducis à M. de Boufflers, il y a quinze mois au plus. Dans ce morceau de peu d'étendue, l'auteur (ÏOEdipe chez Admète semble s'être plu à louer en M. de BoufUers les dons brillans d'un esprit aimable et cultivé, et les qualités plus solides d'un caractère digne de regrets.
Que l'ombre de M. de lîoufflers recneille au moins en ce jour le tribut d'éloges qui ne lui est plus décerné, hélas! ■ que par une autre ombre!
Voici les vers de M. Ducis.
BouFFLEKs, en l'adiiiiiaiit , j'ai lu la noble épître Oii ta tendre amitié m accorde lui si haut titre. La grâce, la raison, l'esprit, le sentiment, Y coulent, en beaux vers, dans un accord charmant. Au sympathique attrait quand le cœur s'abandonne, 11 prend sans trop comj)tor ce que le cœur lui donne; Mais quand l'envie en deuil , qui cranit tant d'applaudir Voit si bien nos défauts, et sait les aj^randir, Souffrons que simple et bonne . en se trompant sincère , S'il est du bien dans nous, l'amitié l'exagère.
Prodigue de bons mots , ton esprit enjoué
4o4 RÉPONSE
Sur les roses du Pindc en naissant s'est joué.
Un sylphe, de ton front caressé par ses ailes,
Fit jaillir la saillie en vives étincelles.
Apollon m'a conte qu'Amour et les neuf Sœurs
T éveillaient parleurs chants, l'endormaient sur les fleurs;
Tu fus, dès ton berceau, l'objet de leur tendresse;
Et leurs folâtres jeux t'environnaient sans cesse.
Mais bientôt à leur cour par Ilamilton conduit,
De sa main dans leur temple en secret introduit,
Ton talent y puisa dans les sources antiques ;
Tu manias la lyre et les pipeaux rustiques,
Et joignis l'agréable et l'utile en tes vers.
Des vergers des neuf Sœurs fruits heureux et divers.
Aussi, quand le printemps, ranimant nos bocages,
De nids et de concerts a peuplé leurs feuillages ;
Quand ton œil, s'égarant sur la campagne en fleurs.
Voit l'épi se gonfler, la vigne fondre en pleurs;
À ta maison des champs tu couis marquer ta place.
Là, tu prends ton Ovide, ou relis ton Horace;
Horace, humble, élevé, charmant, fêté toujours;
Ce sage en négligé, qui chanta les amours,
Le vin, les fleurs, la table; et, sans perdre un sourire,
Eut toujours pour la mort une corde à sa lyre.
« À peu de frais, dit-il, amis, vivons contens.
« Il faut si peu pour l'homme, et pour si peu de temps !
« Regardez ce cyprès : pourquoi, sur le rivage,
« Tant de vivres , d'apprêts , pour deux jours de voyage? »
À M. DE BOUFFLERS. /^uS
Mais le plus violent, le preiDicr de nos vœux,
Ce n'est pas le bonheur, c'est de paraître heureux.
La sotte vanité, voilà notre misère.
Nous voulons tous briller dans notre foin inilière :
Toi, ce bien des mortels, ce bonheur précieux.
Tu l'as mis dans ton cœur, et non pas dans leurs yeux.
Quant à nos vers, laissons le temps sur le Parnasse
Leur marquer, comme à tout, leur véritable place.
Ce vieillard juge à froid de ce que nous valons.
Il met dans son creuset nos fastueux galons ;
En sépare l'or pur; le faux, il le rejette.
Il compte, pèse, écrit, paie à chacun sa dette;
À Pradon, peu de chose; à Racine, beaucoup;
Des monts d'or à Molière; aux Cotins, rien du tout :
Mais il faut de sa part que chacun se contente.
Heureux de sa raison qui suit toujours la pente ; Qui, sans chercher au loin un bonheur hasarde, S'est avec son destin sans peine accommodé; Craignant, désirant peu, modeste, sans système, Sachant trouver tout fait son bonheur en soi-même, Ami des champs, de l'ordre, et de la simple foi! Qui connaît l'homme à fond aime à rester chez soi. Qu'à son gré la fortune ou le cherche, ou l'évite, Ce qu'il veut , c'est la paix , le sommeil dans son gîte, C'est qu'il n'ait point la ruse à craindre à tout moment. JNi du mensonge en face à subir le tourment.
4o6 RÉPONSE
Par-tout, sur le bonheur, JiéUis! que d'imposture! Faut-il , pour être heureux, se mettre à la torture? Oh! qu'il est d'ennuyés, d'ennuyeux innocens! Et sous un front serein que de cœurs gcniissans! Ce qui nous suit par-tout, c'est notre caractère. Tel ne vit qu'isolé, qui se croit solitaire.
Aux champs j'ai désiré, Boufflers, te voir chez toi.
Soidini , mon voisin , sur la route avec moi ,
(Chacun de nous n ayant que l'autre pour escorte)
M'offre un bras , m'accompagne , et me quitte à la porte.
Il remontait tout seul le val de Feuillancour;
Mais tu cours après lui ; tous deux en ton séjour
iSous rentrons; nous trouvons les trésors de Pomone.
Bacchus d un jus nouveau voyait fumer sa tonne.
Ta compagne était là, rangeant ses fruits, ses fleurs.
La santé la parait des plus vives couleurs.
À grands traits sur ton front brillait la paix écrite :
Voilà, dis-je, à ce signe, un véritable ermite!
Il rêve ou fait des vers, content, près de son feu.
Le conjugal amour ici n'est point un jeu.
Les livres n'y sont pas une vaine parure.
Ici d'aise et de luxe abonde la nature.
Mais la table a paru : notre appétit joyeux
Y savoure des mets, un vin délicieux;
Le dessert nous enchante ; et Soidini dévore
Un muscat parfumé dont il me parle encore.