LETTRE XIX
Lyon, ce aS mai ijSS.
J'ai reçu aujourd'hui, mon cher ami, la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire. Je me hâte de vous répondre, pour que vous soyez instruit de notre marche et de notre séjour, dans le cas où vous quitteriez promptement Chambéry. Nous venons de louer une maison de campagne pour notre été, à une petite lieue de Lyon, dans un endroit nommé OuUins, où est située la maison de campagne de l'archevêque: elle est au delà des tra-
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vaux de Perraclif, ft, pour v arriver, il faut passer un bac qui est sur le llhônc. La maison appartient à M. Fleuri : on vous ri ndiquera aisément. C'est là, mon cher ami, que vous trouverez un appartement et des amis prêts à vous recevoir. Nous allons nous y établir samedi au soir, 28 du mois. Là, vous avez aussi un frère et une sœur, et une maison qui est à vous. Nos cœurs et nos btas vous attendent. L'archevêque de Lyon, notre confrère à l'Académie, qui est dans ce moment à sa campagne, vous verra sûrement avec plaisir. Il a de très beaux jardins, où vous pourrez rêver à votre aise; mais vous n'y trouverez pas les horreurs imposantes et le caractère sacré des rochers de Saint Bruno. Votre imagination, qui vous sert à merveille, pourra transporter le désert au milieu des bosquets du prélat: pour la première fois ils s'étonneront de se trouver ensemble. J'ai été à une séance de l'Académie de Lyon : votre nom y est honoré et chéri, tant pour votre caractère que pour vos talens. Il paraît, mon cher ami, que vous avez essuyé à Chambérv une maladie assez forte. Mon dieu! que je vous plains de tout l'ennui que voas avez dû éprouver pendant des heures si longues et si tristes, seul et abandonné dans une auberge! Heureusement tous ceux qui vous ont approché pour vous donner du secours ont dû devenir vos amis; vous n'aviez pas besoin pour cela de votre réputation , qui n'aurait attiré près de vous que la vanité et une curiosité importune. Vous aviez mieux que cela, une ame douce et forte, qui a dû intéresser tous ceux qui vous ont connu: c'est là ce qui n'est étranger nulle part, et avec ces qualités on est de tous les pays. L'homme aime par-tout à trouver les qualités qui font le véritable mérite de l'homme; c'est par ces points que les âmes se touchent et se reconnaissent. Si je n'a-
vais pas le bonheur de vous connaître depuis lonjjtemps, je sens encore qu'au bout d'une demi-heure je serais votre ami :
Utrumque nostrum incredibili modo Consentit astrum.
Venez donc, mon cher ami, venez nous joindre; venez parmi nous achever votre convalescence. Saini-Lambert a dit:
Je reprenais ma place en ce vaste univers.
Faites mieux; venez reprendre votre place à côté de vos amis; venez nous rendre la nôtre auprès de vous. Nous vous attendons tous trois avec impatience. Je vous avertis que nous ne serons pas aisément disposés à vous laisser partir. Ainsi, arrangez-vous d'avance sur les contrariétés de notre amitié, qui fermera sur vous portes et barrières. Adieu, mon cher et excellent ami; je vous embrasse bien tendrement, et du fond d'un cœur tout à vous. Ma sœur et M. de La Saudraye vous disent aussi mille choses tendres , que nous aurons tous bien du plaisir à vous répéter.