LETTRE XVIII
Lyon, ce i3 mai 1785.
Je suis depuis quelques jours à Lyon , mon cher ami. Êtes-vous encore à Chambéry? Pourrai-je avoir le plaisir de vous embrasser et de vous voir? Vous avez sans doute reçu la lettre que je vous ai écrite avant mon départ de Nice. Mes projets sont de passer l'été dans les environs de Lyon, et d'y prendre, avec ma sœur, une maison de campagne jusqu'au mois de septembre. Je la choisirai probablement sur les bords de la Saône, qui sont très agréables et très champêtres : j'y vivrai tranquille et obscur, et le plus loin du bruit qu'il me sera possible, comme je fais par-tout: j'y travaillerai avec ardeur, car le temps me presse et les années fuient. Si vous pouviez au moins y passer quelque temps avec nous, ce serait un (,rand bonheur pour nmi : il est si difficile et si rare de trouver des personnes que Von aime et dont on soit aimé! Mon cher ami, nous nous connaissons déjà depuis long-temps, et nos cœurs se conviennent: les amis ont si peu de temps à vivre l'un pour l'autre! on meurt en foule à Paris; on ne mande de toutes parts que des maladies et des morts. Vous savez peut-être déjà la mort du duc de Choiseul, qui est expiré dimanche à midi, entre quatorze médecins et trente amis qui remplissaient son hôtel. La reine, le dernier jour, y eiivova six fois de Versailles, pour savoir de ses nouvelles; il la lit remercier do ses bontés, et la pria de
ne plus envoyer, parcequ'il inoiirrait la nuit suivante. M. Dubreuil est mort à Saint-Germain, au milieu de trente femmes de la couf qui étaient chez lui, et habitaient sa cuisine, ne pouvant tenir toutes dans sa cliamhre. J'ai trouvé la santé de Madame Necker très affaiblie: cette malheureuse femme ne peut dormir, et est tourmentée sans cesse le jour et la nuit: elle est encore ici pour quelques jours. M. Wattelet perd ses forces soits une fièvre qui depuis long-temps le mine et le consume. Madame Ilelvétius a pensé n)ourir : elle a été dans le plus grand danger, d'une fièvre catarrheuse et bilieuse. Il souffle à Paris un vent de nord dont la sécheresse prolongée cause un grand nombre de maladies. Voilà tout ce qu'on me mande: des malheurs, et des craintes qui sont elles-mêmes des malheurs. Venez nous voir, mon cher ami, si vous le pouvez; venez embrasser un ami qui vous tient à jamais par le plus tendre attachement. Nous sommes logés à l'hôtel d'Artois, près de la place Bellecour. Adieu; je vous embrasse mille fois.