EN CINQ ACTES, EN YERS
Reprësentëe pour la première fois, sur le théâtre Louvois,
le aS janvier i8of ;
Et reprise , au théâtre Français, le a8 juin 1817.
0/ si umam argeniifors quà mihi morts fret, utilli, ^/lesauro invento, qui mercenarius agrum Illum ipsum mercatus aravit, dipes amico Hercule / *
Ce sont ces vers d'Horace et une pièce de Plante, Trinummus {le Trinumme, ou les Trois ecus)y qui m'ont fait naître l'idée de composer ma. comédie du Trésor,
J'ai cru qu'en mettant sur la scène cet avare qui demande au ciel la grâce de découvrir un trésor enterré , il serait d'un eflFet comique d^attiser ses désirs , d'enflammer ses espérances, de lui faire croire qu'il va trouver , qu'il tient presque sous sa main ce trésor, objet de tous ses vœux ; de l'amener jusqu'à sacrifier , par avidité , le certain à l'incertain , et de renverser enfin tout l'édifice de ses sots projets au
♦ Oh ! si j'avais ce champ pour doubler mon jardin ! Si je pouvais un jour, en fouillant mon terrain , Découvrir un trésor, comme Theureux Tibère^ Qui, de pauvre fermier, devint propriétaire !
Trad, de M, le comte Dam.*
4 PRÉFACÉ.
dénouement, où il se reconnaîtrait dupe de lui-même encore plus que des autres.
La cupidité , la fureur d^accumuler est un vice assez commun chez la race humaine. Il y a même des espèces d^animaux qui font des amas de provisions bien au-delà de leurs besoins ; il est vrai qu^ensuite elles les oublient et les laissent perdre; en quoi elles sont moins avares, ou, si Ton veut, moins prévoyantes que nous.
Certaines gens décorent leur avidité du nom plus relevé d^ambition ; ces gens-là croient de très-bonne foi qu^il n^y ^ rien de si beau , rien de si admirable que d^être riche ; qu^on ne saurait jamais Pétre assez ; et que la richesse seule donne des droits réels à la considération et à Pestime des autres hommes.
ï^ous avons vu , de notre tems , régner une manie de faire fortune promptement, en un an y en six mois , en vingt-quatre heures , et cela moins pour posséder de grands biens, que pour en faire étalage ; ç^a été un des travers du siècle , et je ne pense pas qu^il en soit corrigé. On veut de Vargent , on en veut beaucoup, et toujours, et par tous les moyens, pour le prodiguer , pour se procurer toutes sortes de jouissances , et wr-tout celle de bril-
1er , dé se faire regarder, et de penser qu^ou excite Tenvie.
On peut voir dans ma comédie ces différentes nuances du même vice ; chez M. Jaquinot , c^est le pur an^our de Pargent ; chez madame son épouse , Tavarice est mêlée de sotte vanité. J^ai eu soin de montrer que ces personnages , déjà riches , n^en sont pas plus satisfaits, n^en vivent pas en meilleure intelligence ; qu^ils ont mal élevé leur jeune fille , qui marche sur les traces de sa mère , et n^a pour elle aucun respect, etc. , etc,
A ce tableau hideux et ridicule , j*ai opposé celui d^un homme heureux ,- parce qu^il est raisonnable ; d^un homme qui a préféré à la richesse , presque toujours accompagnée d^emb^rras , de servitude , de dégoûts, de désirs sans fin , et quelquefois de bassesses et de remords, une honnête médiocrité avec la paix de Pâme , la santé , la liberté et Pestime de soi-même ; enfin d^un homme qui, ayant bien exaipiné
Quid pure tranquillei, àonos ne turpe lucellum An secrefum iter, etfallentis ^emita pitœ,*
* Si c'est pfir les honneurs, la gloire, les trésors , Ou dans une retraite obscure,
a choisi , en connaissance de cause y le secretum iter.
Quoique je ne pense pas quUl soit d^obliga^ tion rigoureuse pour un poète comique de se proposer , dans chacune de ses pièces ^ un but moral , il me semble cependant qu^une comédie a un mérite de plus , lorsqu'elle offre de sages leçons sous une forme agréable.
Cette pièce du Trésor^ jouée en janvier i8o4 ^ au théâtre de Louvois , y a réussi ; et pendant un assez grand nombre de représentations elle a paru intéresser et divertir les spectateurs.
Lors de Pexamen solennel qui fut fait en 1809 et 18 10 des ouvrages de littérature , de sciences et d'arts qui avaient paru dans les dix années précédentes, la classe de la langue et de la littérature française donna son suffrage à cette comédie , et la jugea digne de Pun des prix décennaux qui avaient été annoncés.
Voici littéralement le jugement qu'elle porta sur cette pièce :
« Le Trésor , pièce en vers par M. An-
pue notre cœur s'anoblit et s'épure , Et qu'on trouve , exempt de remords , L'estime de soi-même et la volupté pure.
Trad. de M. le comte Daru^
» drieux , s^est attiré Pattention particulière
y> de la classe par des conditions caractéris*
» tiques de la pureté du genre. On n*en rc-
» nouvellera point Tanalyse. On se borne à en
» définir les qualités distinctives. La plus sen«
)> sible est le ton aisé , spirituel et juste du
» style , et la couleur gracieuse et variée qaMl
» répand sur le dialogue ; qualités qu^ont trop
)> négligées la plupart des écrivains comiques
7> d^aujourd'hui , comme sHls ignoraient que
» la diction seule fixe les ouvrages dans un
» rang éminent et garantit leur durée. La classe
i> de la langue française accorde par cette rai-
» son la préférence au Trésor sur les autres
» objets de son choix , afin de rendre témoi-
» gnage des efforts qu^elle oppose à tout ce
» qui pourrait amener la décadence de Part
» d'écrire. L'exposition de cette comédie ,
» faite par deux frères d'un caractère opposé;
» l'un savant, doux, honnête et désintéressé;
» l'autre , négociant cupide et aveuglément
» sot, rappelle le contraste des Adelphes
» latins, et les formes élégantes de Térence.
» L'exécution générale de l'ouvrage participe
^> tantôt de la facile abondance et de la douce
» gaité de Collin-d'Hàrleville ; tantôt de la
» foCe aimable et de Tironie enjouée de » Regnard. On peut dire que Tauteur, dans » cette pièce , se place continuellement entre » tous deux. Ce que sa fable contient d^in- » vraisemblable n^y est imaginé que pour lui » prêter une piquante <H*iginalité. Le person- » nage déguisé en sorcier, et les coups de » baguette divinatoire , en fournissent des » exemples ; rien de si piquant sur-tout que la » scène où Tun des frères vend à son co^pro* » priétaire la moitié d^une maison à partager » en leur héritage. L^avide commerçant , pern suadé qu^un trésor y est caché , pousse Ten- » chère bien au-delà de la valeur de Tim-- » meuble , et risque de sacrifier ainsi sa for- » tune réelle à Tappât d^un gain imaginaire.
3» Cette leçon plaisante et morale n^est pas la » seule dont on rie utilement dans cette comér » die , à laquelle pourtant manque un nœud » plus solide, une contexture plus forte, et des » caractères plus approfondis; néanmoins le » goût pur qui Ta dictée , la simplicité de sa » conduite , le style de son dialogue, dans le* » quel on trouve Pesprit qui se montra digne » de retoucher la Suile du Menteur de Cor- » neille , enfin , sa ressemblance aux bons ma-
» dèles , Pont fait désigner à la classe comme » ayant le mieux mérité le prix. »
Ceux qui me connaissent savent combien je suis incapable de solliciter, en pareil cas, un jugement favorable , de faire même la moindre démarche pour Tob tenir ; aussi n'ai-je comiu celui-ci que lorsquUl a été communiqué à la classe par les commissaires qui Pavaient préparé. *
Les éloges ne m^ont point aveuglé , et j'ai tâché de mettre à profit les observations critiques dont j^ai bien senti la justesse.
J'ai trouvé un moyen , à ce quHl me semble , de rendre pbis forte la contexture de la pièce, et d'y répandre un intérêt plus vif.
Dans la pièce , telle que je Pavais d'abord composée , ce n'était qu'au commencement du cinquième acte que Latour &isait à Cécile la confidence du véritable trésor dont elle est la légitime propriétaire ; ainsi, pendant les quatre premiers actes , le spectateur, ne soupçonnant pas même qu'il y eût un trésor dans la mabon ,
* Lors de cette communication ^ je combattis les conclusions du rapport qui m'ëtait favorable, et je proposai de couronner Fume funéraire deGollin<l'HarteYilIe. Cette proposition me paraissait de bon goût et de toute justice. On objecta les fermes de la loi , qui ne pernieltait d'ad)ugev le prix qu'à une
ne pouvait regarder la fable jmagînée par Germain et ses associes que comme une supposition en Pair , et qui cesserait quand les inventeurs de cette fable ne voudraient pas pousser Tamusement plus loin.
Maintenant^ j'ai trouvé moyen de placer cette confidence importante dans le premier acte ; la connaissance de ce fait justifie , dès le commencement de Faction , les bruits qui: ont couru de Texistence d^un trésor caché dans la maison ; bruits que les intrigans de la pièce ont saisis pour en faire un des fondemens de leur invention ; la fable acquiert ,par-là plus de vraisemblance. D^un autre coté , le spectateur doit craindre que les fripons , en courant aprèà le trésor imaginaire ^ ne découvrent et ne
comédie publiée dans les dix années antérieures. Le rapport fut adopté par la classe, et devint ainsi l'expression de son opinion. L'article concernant le Trésor avait été rédigé par mon confrère M. Lemercier , auteur d*un Cours de Littérature dramatique qui a été entendu avec plaisir et avec intérêt à rAtbénée de Paris , et qui va paraître imprimé (i) ; cet ouvrage de critique , plein de vues neuves , profondes et justes , ne peut manquer d'ajouter à la grande réputation que Fauteur s'est faite , comme poète dramatique , dans les deux genres de la tragédie et de la comédie.
(i) Le premier yolnme » para.
dérobent le véritable. Ainsi les faits se trouvent mieux liés entre eux , et présentés de manière à occuper , à intéresser davantage.
A cette correction principale , j^en ai ajouté d^autres , et la pièce a reparu sur le théâtre Français en juin 1817.
J'ai eu l'avantage de retrouver à ce théâtre M. de Vigny, qui avait joué d'origine au théâtre Louvois le rôle de Jaquinot , et qui s'y est fait applaudir de nouveau par de la franchise , du mordant, par de la force comique sans exagération et sans chaîne ; tous les autres rôles ont été fort bien remplis , et la pièce jouée avec cet ensemble qui distingue le théâtre Français ; M. Baptiste aîné , dans le rôle de Latour , a montré cette profonde intelligence qui lui appartient ; une aimable bonhomie , une sensibilité douce , de l'esprit et du savoir sans pédanterie sont les traits qui caractérisent le personnage ; ils ont tous été sentis et rendus par ce comédien consommé dans son art.
La pièce a fait plaisir , et a reçu des éloges presque unanimes; je pense qu'il m'est permis d'espérer qu'elle restera au répertoire du théâtre Français.
J'ai dit des éloges presque unanimes ; il
faut que j^ajoute , pour dire toute la vérité , qu^elle a aussi subi des critiques ; mais si , avec les défauts qu^elle a sans doute , il se trouve que cette comédie amuse et fasse rire ; si elle contient de bonnes vérités dites gaîment , ce succès me suffit , et je n^en veux pas davantage.
Pourquoi n'avouerais-je pas qu'en même tems que je songeais à présenter aux autres une morale utile y enveloppée dans une action comique, j'avais aussi pour objet de m'entre tenir moi-même d'idées qui me plaisent , de sentimens qui sont les miens , de principes sur lesquels j'ai toujours réglé ma conduite et fondé mon bonheur?
Qu'on ne croie pas cependant que j'aie eu l'intention de me peindre dans le personnage de Latour ; je n'ai pas tant de vanité ; c'est plutôt un modèle que je me suis proposé à imiter et à suivre.
C'est par un pur hasard qu'il se trouve aujourd'hui entre lui et moi une ressemblance de profession; j'ai composé le Trésor en i8o3 , et dès-lors je me suis avisé de faire de M. Latour un professeur au Collège royal de France ; la pièce a été jouée en janvier i8o4 ; or , à
PRÉFACE. i3
cette époque, je ne soupçonnais pas même que je dusse jamais être appelé à m'asseoir dans une chaire publique ; ce n^est qu^en décembre i8o4 que j^ai commencé h donner des leçons à TËcole polytechnique ; et ce n^est que dix ans après , en 18149 que j^ai été nommé à la chaire que j^occupe actuellement au Collège royal.
Cette noble et douce occupation , qui me fait un devoir d*étre utile à une jeunesse aimable et studieuse dont la bienveillante estime est ma plus précieuse récompense , convient à mon âge , suffît à mon ambition ; et je dis , du fond du cœur^ avec Horace et M. Latour :
Quod saiU est, cui contingii, nil a/nplius optet» *
* Quand au seul nécessaire il sufBt d^aspirer, Au-delà de ce point qu'est-il à désirer ?
Trad, de M, le comte Dam.
PERSONNAGES
M. JAQUmOT, marchand à Vitry-le-Français,
Madame JAQUINOT , sa femme.
CELESTE, leur fille.
LATOUR , frère de Jaquinot.
GERMAIN , homme de loi , j
ADOLPHE, jeune militaire, J ^^ ^^ ^*^"'*-
CÉCILE DE MÉRY, pupiUe de Latour.
ÛURBANT , avoué , conseil de Jaquinot.
HOMBERT , jeune Prussien.
DUPRÉ , musicien.
DEFRANCE, notaire.
La scène est à Paris, chez Latour.
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