EN TROIS ACTES, EN VERS
Keprësentëe pour la première fois , par les comédiens français ordinaires du Roi , le 6 mars 1816.
Cette comédie , qui à été représentée au théâtre français en mars i8l6, avait été composée en i8[i , et jouée à la campagne sur un théâtre de société, au mois de juillet 1812.
Une très-aimable actrice du théâtre Feydeau , madame Belmont , avait eu la complaisance de se charger du rôle principal; les trois rôles d'hommes étaient remplis par trois hommes de lettres , mes amis , et aujourd'hui mes confrères à PAcadéraîe : M. Picard était l'un des trois; il jouait Gouvignac. Cette représentation pouvait piquer la curiosité ; cependant les choses avaient été arrangées de manière que . parmi les quatre à cinq cents spectateurs qui y assistèrent , il n'y en avait qu'un très-petit nombre qui fussent dans le secret ; la plupart, inconnus à l'auteur, ne le connaissaient point , et ne savaient pas même , quand on leva la toile, quelle pièce on allait leur donner : on
s'était prêté en cela à mon désir d'essayer Pouvrage sur un auditoire dont aucune prévention n'altérât l'impartialité : cet essai fut avantageux à ma comédie , et l'on ne manqua pas de terminer les complimens que l'on voulut bien m'adresser par me dire qu'elle réussirait sûrement au théâtre Français.
Les journaux du tems parlèrent de cette représentation, et invitèrent aussi l'auteur à donner sa pièce au public.
Toutefois, je ne me pressai point , et ce ne fut qu'à la fin de i8i4 que je lus ma pièce aux comédiens français. Cet ouvrage , qu'on a depuis accusé d'être une apologie beaucoup trop, flatteuse de leur profession , leur en parut , à la première lecture, une sanglante satire , tellement que, par ce seul motif, j'éprouvai quelques difficultés pour sa réceptioii, et qu'il s'en fallut de peu que ma pièce et moi ne fussions très-poliment éconduits.
J'avais eu tout simplement l'intention de m'amuser et de faire une comédie dont le sujet et les détails pourraient piquer par leur nouveauté ; et il est si rare et si difficile de trouver du nouveau !
On a essayé quelquefois de mettre sur la
scène la manière de vivre des comédiens chez eux et entre eux , les prétentions , les rivalités , etc on y a rarement réussi ; j'espérais
en sortir à inon honneur , et il me paraissait gai de composer une pièce dans laquelle les comédiens , qui divertissent tous les jours le public aux dépens de toutes les classes de la société y le feraient enfin rire une fois à leurs propres dépens.
La situation de mon major , sévère pour autrui, mais indulgent pour soi ; condamnant le projet de mariage de son neveu avec la fille d'un comédien , et se décidant lui-même à épouser une comédienne , me semblait offrir un contraste qui ne pouvait manquer d'amener quelques scènes comiques.
La morale de la pièce , si morale y avait , devait être celle de la fable de VÉcrevisse et sa. Fille :
Mère ëcrevisse un jour à sa fille dîsoît :
Gomme tu yas , bon Dieu ! Ne peux-tu marcher droit?
£h ! comme vous allez vous-même ! dit la fille.
C'était encore, si l'on veut, la fable de la Besace :
Tous tant que nous sommest , Lynx envers nos pareils , et taupes envers nous.
Le fabricateur souverain Nous créa besaciers tous de même manière , Tant ceux du tems passé que du tems d'aujourd'hui 5 n fit pour nos défauts la poche de derrière , Et celle de devant pour les dé&uts d*autrui.
Ma comédie ayant eu du succès , il a bien feUu fouiller dans la poche de devant pour lui trouver des défauts. Encore, si Ton se fiit borné à des critiques littéraires !
Mais on a prêté à Tauteur des intentions qu^il n^avait point eues , et qu^on a pris soin d'envenimer et de noircir ; on a traité la chose avec une gravité bouffonne ; on a voulu faire du succès un scandale , et de la pièce un délit.
D'abord elle avait été composée exprès pour les circonstances de 18 16; cela était évident.
L'auteur avait ridiculisé , avili M. de Gouvignac , un gentilhomme périgourdin , et par conséquent, il avait voulu jeter du ridicule et de l'odieux sur tous les gentilshommes et sur l'institution de la noblesse.
J'ai heureusement, pour détruire la première inculpation , le fait connu et public que ma pièce était composée en i8i i ; qu'elle a été joiiée devant cinq cents personnes en 1812;
donc elle n^a pas été faite exprès pour les cir-^ constances de 1816.
M. de Gouvignac, dans ma comédie, est bien un peu ridicule , sans doute ; et pourquoi ne le serait*il pas ? Le Misanthrope Test bien ! Quel est le but de la comédie , sinon de faire rire ? Pour avili , il ne l'est point assurément , à moins qu'on ne s6it vil pour aimer une femme aimable jusqu'à en avoir la tête tournée.
On n'avait pas cru , jusqu'à présent , que cela rendît un homme méprisable ; et beaucoup d'honnêtes gens , beaucoup de gens d'esprit savent , par expérience , qu'on peut même , en pareil cas , être une dupe , sans être un sot.
Que serait-ce donc , si j'avais fait Pourceaugnac? Si j'avais mis sur la scène le baron de Soiemnlle , et cet homme de qualité , Dorante, qui parle dans la chambre du Roi, et qui vient jouer chez M. Jourdain le rôle d'un vil escroc? Et tous les marquis de Molière ne sont-ils pas très-ridicules et très-impertinens ?
Et ne rit-on pas tous les jours du gentilhomme Ménechme , qui se vante si grossièrement et si plaisamment de son ignorance ?
Je n'ai jamais mis le nez dans un livre ; £t quand un gentilhomme , en commençant à TiTre^
aSe PRÉFACE.
Sait tirer en yolànt-, boire et signer son nom p Il est aussi savant que défunt Cicëron.
Il serait aisé de trouver cent autres exemples.
Si donc j^avais mis sur la scène un gentilhomme excessivement ridicule et sot^ si je Tavais même avili , je n^aurais fait que suivre Texemple donné par nos prédécesseurs et nos maîtres ; ;è n^aurais fait qu'user du droit ac* quis à tout auteur comique. Si chaque classe de la société, si chaque profession avait le privilège de ne jamais fournir à la comédie un personnage ridicule, où" la comédie irait -elle chercher ses modèles? Qui que ce soit ne peut raisonnablement se fâcher de peintures générales y qui ne sont le portrait de personne en particulier.
Que fait à Pinstitution de la noblesse quUl y ait ou qu'il n'y ait pas, dans une comédie en trois actes , un gentilhomme qui veut empêchet* son neveu de Ëdre ce qu'il appelle une sottise , et qui en méihe tems se dispose à en faire une plus grande ? Quand cette comédie aura été applaudie , la science du blason serat-elle en péril? et les nobles qui se conduiront noblement seront -ils moins respectables et moins respectés ?
On a accusé ma Comédienne d^êtrenne pièce de circonstance ; franchement , ce sont la plupart des critiques qu^on en a faites qui ont été de circonstance ; dans un autre tems , on ne s^en fût pas avisé.
Je citais tout à Theure des vers des Menechmes; ils me font souvenir de la pédaiitesque importance qu^un journaliste a voulu mettre à un vers assez comique de ma pièce :
Cicëron!.... Gicëron n'était pas gentilhomme.
Il a pris des airs dMrudit , et il a essayé de prouver gravement que Gicéron était d^une £aimille noble , ancienne ; qull était patricien , et que par conséquent il ne&llait pas rire de ce que dit M. de Gouvignac.
Je soupçonne mon docte critique d^avoir oublié ce qu^il a dû apprendre au collège ; pour le remettre sur la voie , je lui citerai le fameux et admirable passage de Ju vénal:
Hic nopus jérpinas , i^nobilis et mode Romœ
Municipalis eques *.
(Sat. Vin, V. 357.).
« Cet homme nouveau d^Arpinum, cet hom-
* n ne faut pas que le mot eque9 {cà^uaUer) induise en er-< IL 17
» me d'une basse origine , ne cheyalier d'une » petite ville monîcipsile , établi nouyeUement jk à Rome , » fut celui qui saura la patrie de la fureur des Catilina etdes Géthëgus , descendus des plus nobles aïeux.
Je ne veux pas faite le savant ; on n'a pas besoin de l'être pour avoir au moins entendu dire qu^à la vérité quelques écrivains ont donné à Gicéron une origine illustre et même royale ; mais que , d'après l'autorité des meilleurs historiens, ^ d'après Cicéron lui-même, il était homo no^us^ un homme nouveau : on appelait ainsi celui dont aucun ascendant n'avait rempli une des premières magistratures qui donnaient droit à la chaire
l'einr. Ce nota ^ qtti était aratrefois parmi nous- rëaenrë aux pobles f désignait chez les Romains des citoyens qui i/élaient ni sénateurs , ni patriciens. Leur fonction principale ëtait de faire rentrer les deniets publics. On pouvait être placé dans Tordre des chèTàliers , â Rome , quand on possédait ilne fot" tune de 4oo mille sesterces , un peu plus de 4o mille francs de notre monnaie. H en fallait indins j^ur être cheyalier dans une ville municipale , comme Arpinum , lieu natal de Gicéron.
* Plutabque. F'ie de Démosiàène ( au comjnencement ). Sàixitst. De Béllo CûtiL VhftÈAan.. Lia. lï , eap. 34. GiGKRO. De LegB agrarid contra Rullum^ II (In exord.). Bru$. seu de Clar, oràiof,^ ibap^ k%, etc. etc.
curule ; Cicéron était dans ce cas ; sa famille était seulement assez ancienne dans Tordre des chevaliers.
Je n'ai pu m'empécher de sourire de la bévue de mon aristarque , qui parait n'avoir pas soupçonné qu'entre un patricien romain , un sénateur, un consul de Rome et un gentilhomme des tems modernes et de féodale origine 9 il y a beaucoup et de très-bandes difie* rences. Cela pourrait Étire croire qu'il a oublié l'histoire romaine et la nôtre , comme il a oublié ses auteurs latins;
Lorsqu'il s'agit de Cicéron , c'est-à-dire d'un des plus grands hommes qui aient existé , il y a une sorte de ridicule à s'occuper de savoir s'il était noble de naissance. C'est cela même qui rend plaisant le vers sur lequel on m'a lait une si mauvaise querelle. Homère, Pythagore^ Platon étaient-ils ce qu'on appelle des hommes comme il £iut , des hommes de bonne maiscKi ? Voilà de belles questions , et que je recommande aux savans. Youdra-t-on savoir quelque jour si Corneille et Voltaire ont été gentilshommes ? Et si l'on vient à prouver qu'ils l'étaient , leur tiendra - t *- on grand compte de cette qualité? Qu'estoc? qu'elle
26o PRÉFACE.
ajoutera à leur gloire ? Pourrait - on me le
dire ?
Mais laissons cette digression , et revenons.
Ce n^est pas d^aujourd^hui qu^on tourmente ainsi les auteurs comiques , et que , pour les punir d^avoir amuse par leurs ouvrages , on calomnie leurs intentions. Boileau noHS a con* serve , dans son Eptire à Racine , le souvenir de ce qui se passait du tems de Molière aux représentations de ses chefs-d'œuvre : ^
Le commandeur voulait la scène plus exacte ; Le vicomte indigne sortait au second acte -, L'on , défenseur zélé des bigots mis en jeu , Pour prix de ses bous mots le condamnait au feu ; L'autre , fougueux marquis , lui déclarant la guerre , Voulait venger la cour immolée au parterre.
On m'a intenté une autre accusation presque aussi grave et tout aussi bien fondée que la première.
J'ai trop relevé , a-t-on dit , la profession de comédien ; j'en ai trop fait l'éloge ; j'ai paru désapprouver et combattre le préjugé qui , parmi nous , était contraire à cette profession.
Il me semble que je puis répondre aux censeurs : Vous blâmez précisément ce que vous
PRÉFACE. a6i
devriez approuver ; n^avez*vous jamais appris dans Horace , dans Boileau , qnie Pauteur comique doit faire parler ses personnages d'après leur âge , leurs mœurs, leur situation ,, leurs passions ? Examiner un peu quels sont les acteurs de ma pièce qui donnent des éloges k Part du comédien , dans quelle situation ils se . trouvent au moment où ils les donnent , et vous conviendrez que j'ai suivi le précepte : Noiandi sunt iibi mores*
Ne connaîtriez-vous poipt , par hasard , la tragédie de SainUGenesi, comédien et martyr, par Rotrou ; V Illusion comique , de P. Corneille; l'Impromptu de Campagne, de Poisson ; Esope à la ville , de Boursault , etc.
Dans toutes ces pièces, et probablement dans d'autres encore que je ne me rappelle pas pour Pinstant, Part du comédien est élevé fort haut dans de belles tirades, qui sûrement étaient très-applaudies par les spectateurs , quoique le préjugé eût alors plus d'empire qu'il n'en conserve de nos jours , où il Êiut convenir qu'il est fort affaibli , sinon détruit entièrement.^
Molière , avec tout son génie et tout son talent , hé fut point de l'Académie française ; et
il paraît que s^il n^y fat pas reçu , ce fut seulement parce quUl était comédien*
Mais dans le dix-huitième siècle , TAcadé* mie fit en quelque sorte réparation à sa mé« moire ; et elle s^honora elle-même en plaçant le bttste de ce grand homme dans le lieu de ses séances , avec cette inscription : Molière , MCidérmcien après sa mort. *
L'Académie se mit , en cela , au-dessus du préjugé , ou , pour mieux dire , elle ne fit que cuivre les progrès de Topinion.
On ne sera pas obligé de faire cette réparation tardive à la mémoire de ceux de nos académiciens vivans qui ont été de la profession de Molière , et qui \ aysunit aussi composé des comédies , ont marché sur ses traces avec succès.
Il ne faut <pie jeter les yeux autour de nous , pour juger par mille autres circonstances qu'on ne pense plus quUl y ait de la honte à exécuter en public , à embellir par le jeu et par la diction d^ ouvrages quUl y a de la gloire à com^ poser.
Je n'ai pas eu certainement Tintention de
* On y ajouta ce vers :
Rien ne manque à m gloire ; il manquait i la nfttre.
déni^er une profession qui exige des talens rares et fort dignçs de louange et d'estime ; ,ç^ dénigrement, de Ja part d^un auteur draïuati* que , Aérait une absurde ingratitude.
Je ne m'ea suis pas rendu coupable ; mw j^ai composé ma ^ble de manière à n'avpir pas besoin de discuter le préjugé en Ibi-méme : mon dénouement laisse la question indécise. Re^ marquez donc, s -il vous plaît , mes chers censeurs , que la jeune personne recherchée par Sainville n^est point comédienne et ne Ta jamais été ; remarquez qu^elle est seulement I^ fille d^un comédien, mort depuis plusieurs années , laissant la double réputation d^un grand talent et d^une hon&éteté parfaite ; remarquez que M. de Gouvignac n^épouse point madame 'Belval ; remarquez que dans le petit rôle de Cléofile , dans celui de la femme de
chambre, il y a quelques traits ; mais vous
avez assez d'esprit pour qu^il nç faille pas tout TOUS dire.
Malgré les contrariétés par lesquelles on a voulu me faire expier la réussite de ma comédie , je ne suis point fâché de Savoir composée ; son succès a surpassé mon attente mo« deste ; il est vrai que j'en dois restituer une
grande partie aux acteurs , et je fais cette res^ titution avec plaisir ; il est injpossible de porter plus lain la perfectian de Part et le charme de Fillusion que ne Va fait M^'^ Mars daûslerôle de madame Bçlva) ; tout ce qu^on dit d^agrëable à celle-ci dans la pièce a paru convenir si bien à Paetrice , qu^on n^a pas doute un instant que je n'eusse fait ce rôle exprès pour elle , et qu'on ne manque jamais de lui appliquer, par des applaudissemens unanimes , des vers et des mots qui pour une autre ressembleraient à des flatteries , et qui pour elle ne sont que des vérit(és. J'avoue hautement toutes les obligations que j'ai à cette inimitable actrice ; je pourrai chercher.à en contracter de nouvelles, en lui offrant d'autres rôles à embellir , à moins que le bon sens ne me revienne tout-à-fait , et ne me guérisse de la maladie de travailler pour le théâtre. Il est un peu dur , en effet , de se voir attaqué , harcelé , signalé comme un ennemi de l'ordre public et de la morale, et cela pour une malheureuse comédie qui a eu le bonheur de réussir!... En vérité , quand j?y songe, il me semble que pour s'obstiner à suivre une carrière dans laquelle on est condamné à marcher sur des épines, il faut être atteint soi-même
d^une manie assez ridicule , et que Pauteur devrait commencer par se mettre en comédie.
Après tout , il y a beaucoup d^autres folies moins gaies et plus malfaisantes que celle-là.
P. S. Sainville n^a pas toujours été un militaire; j^en avais &it d^abord un avocat. J^ai craint ensuite que Thabit de cette profession ne parût trop grave chez madame Belval ; et il m'a semblé plus naturel que le neveu de M. de Gouvignac fat militaire comme lui. Toutefois il faut convenir que Pespèce de plaidoyer que fait le jeune homme en faveur de Part de la déclamation , que son enthousiasme pour Cicéron et les éloges qu'il prodigue à ce grand orateur étaient mieux placés dans la bouche d'un avocat. Plusieurs de mes amis sont âchés que j'aie fait quitter à Sainville la robe pour l'épée , et prétendent que la contexture même de ma pièce y a perdu quelque chose* Pour les satisfaire , et peut-être aussi pour conserver quelques détails que j'avais été obligé de sacrifier ^ je rétablis , dans des variantes , le rôle de Sainville , a^focat ; si jamais on s'amuse à jouer la pièce en société , l'acteur qui se chargera de ce rôle pourra choisir entre les deux costumes.
PERSONNAGES
Madame BELTAL, première ftetrice du théàlTe de Bordeaux.
lif . DE GOOYIGNAG , ancien major d'infanterie.
SAINVILLE , son neveu , jeune officier.
DARICOUR , directeur da th^tre de Bordeaux , et jouant les financiers.
HENRIETTE, pupille de Daricour , aimée de Sainville.
GLÉOFILE , jeune actrice du théâtre de Bordeaux.
AGATHE , femme de chambre de madame Belval.
La scène est à Bordeaux , chez madame Belyal.
COMEDIE