COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN VERS
OUYKAGE POSTHUME DE COLLIN-D^HARLEYILLE ,
Le 17 novembre 1808.
AVERTISSEMENT
C'EST Pusage , en Angleterre , que chaque première représentation d'une tragédie ou d'une comédie soit précédée d'un Prologue , et même suivie d'un Epilogue ; ce sont des pièces de vers plus ou moins longues, c'est quelquefois un dialogue ou une suite de quelques scènes ; leur objet est de fiiire l'apologie de l'ouvrage nouveau, d'aller au-devant des critiques , de gagner les suffrages des spectateurs. On cite le beau Prologue de Pope pour le Caton, tragédie d'Âddisson.
Ce qu'il y a , dans cet usage , de fort honorable aux poètes anglais , c'est que très-souvent l'auteur de la tragédie ou de la comédie ne compose pas lui-même son Prologue et son Epilogue; il trouve un ou deux de ses confrères pour lui rendre ce service ; et , à son tour , il en fait autant pour eux dans l'occasion. Ces preuves d'estime et d'attachement réciproques valent mieux que la mésintelU-
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gence et les petites jalousies. Les gens de lettres seraient plus honores , s'ils vivaient pi as unis. Eh! qu'ont de mieux à faire des hommes qui courent la même carrière , et une carrière si difficile , que de s'y soutenir l'un l'autre , de se faire valoir réciproquement, de montrer que l'émulation n'exclut pas l'amitié ?
L'administration du théâtre auquel la comédie des Querelles des Deux Frères avait été présentée m'ayant fait proposer de mettre un Prologue au-devant de cet ouvrage posthume de CoUin - d'Harleville , j'aurais cru manquer à un devoir sacré , si je n'avais pas tenté, en cette circonstance , d'intéresser et d'émouvoir les spectateurs en faveur d'un ami , qui fut non-seulement un excellent poète comique, mais, ce qui vaut mieux, un excellent homme, à qui j'ai eu tant d^obligations , qui me manque tous les jours > et dont tant de motifs me font si souvent ressentir et déplorer la perte. Cùm prœsertîm non^modb nunquàm sit aut illius à me cursus impeditus , aut ab îllo meus , sed conirà sernper aller ab altéra ad^ jutus et communicando et monendo et fai^endo.... * Cùm ego mihî illum, sibi me ille
* CiCERo. Bruto seu de clar. orntor, N° S.
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ùnteferret , conjunctissimè vêrsati sumus. * Cicéron , dont j'emprunte ces mots touchons ^ était un des auteurs favoris de Collin , et Ton en trouvera une citation employée avec beaucoup d'art et d'originalité dans la comédie même pour laquelle a été fait ce Prologue.
Le fond en est réel ; il est très - vrai que la pièce intitulée Les Querelles des Deux Frères, ou la Famille bretonne , a été retrouvée , chez un épicier , parmi des paperasses achetées à la livre par ce marchand; il est trcs-vrai que quelques mois avant sa mort , et par une triste prévoyance , CoUin voulut supprimer beaucoup de papiers inuti** les , et qu'il chargea Véronique, sa' servante , de les brûler ; mais que celle-ci , déterminée par l'appât d'un petit profit , alla les vendre au poids. Soit intention , soit imprudence de CoUin ou de la domestique , la pièce dont il ô'agit se trouva enveloppée dans la proscription ; et voici par quel heureux hasard elle en fut sauvée quelque tems après la hiort de l'auteur.
M. Godde , architecte , se trouvant chez le marchand qui avait fait l'acquisition de ces
* Ibid, N« 535.
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papiers , y jeta les yeux satis dessein ; il vit que c^étaient des vers , et des vers bien faits ; il reconnut des scènes et des morceaux qu^il «savait être de Collin-d^Harleville. Bientôt il aperçut le titre d^une comédie nouvelle pour lui : c'étaient les Querelles des Deux Frères. Cette découverte piqua sa curiosité ; il témoi* gna au marchand , son ami , le désir de parcourir ces papiers j celui-ci , pour lui en rendre la lecture plus facile:, lui permit de les emporter tous , et lui en fit présent. De retour chez lui , M. Godde se fit aider par son fils , et ils trouvèrent , en morceaux qu'ils réunirent avec un peu de peine , la comédie tout entière. Possesseur de ce trésor qu'il sut apprécier 9 cet artiste , ami des lettres , voulut en &ire jouir le public , rendre à CoUin un titre de plus à la gloire, et à sa famille une propriété. C'est lui seul qui a fait , avec autant de zèle que de désintéressement , toutes les démarches nécessaires à la représentation.
On pourra , d'après ce récit exact, juger en quoi j'ai conservé les faits , en quoi je les ai altérés , quand j'ai mis en scène cette aventure.
Je serai trop heureux , si , en réveillant chez les spectateurs et fchez les lecteurs les senti:
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mens de cette bienveillante estime que CoUin inspirait si généralement et à si juste titre , je puis les disposer favorablement pour son dernier ouvrage. Quel que soit le sort de mon travail , on en approuvera du moins Tintention ; elle est si pure , que je sacrifierais de bien bon cœur le succès du Prologue à celui de la Comédie. *
* Ceci était écrit ayant JU représentation. Le Prologue fit plaisir -, la CSomédie eut un très-grand succès.