‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 245 sur 253 · DE COLLIN-D'HARLE VILLE · texte numérisé non relu

DE COLLIN-D'HARLE VILLE

XS a5 FEVRIER 1806.

Une mort prématarëe vient de raVit iin frire à des frères et sceurs désolés , à Tlnstitut un de ^t% membres les plus illustres, à moi, Tami de mon enfiince, de ma jeunesse , de toute ma vie.

CoIlia-d^Harieville meurt, à cinquante ans, d^une maladie lente qui Ta longuement consumé!.... Quelle perte nous faisons tons ! quelle perte fait nqtre littérature ! et quUl est à craindre qu'elle ne soit réparée dô long-tems!... Il était du petit nombre d^hommes privilégiés que la nature a exclusivement doués du talent poétique. On applaudissait dans ses pièces de théâtre une morale saine, une diction facile et naturelle^ une gaité franche et douce , et je ne sais quel ch^ffme qui lui appartenait , et qui se faisait sentir daius toutes ses productions : il s^est créé un genre; il a agsandila

4o4 DISCOURS.

carri&re dramatique; et, puisque l^esprit de dënigrement ne poursuit plus les morts, puisqu^on pardonne aux louanges données aux grands hommes sur leur cercneil, l'oserai dire que mon ami tiendra , parmi les poètes cemiques de la France , un des premiers rangs. ,

U ne l'aura dû qu'à son talent naïf et original. Simple, modeste, mélancolique, d'une timidité même un peu sauvage , il ne s'occupait qu'à l'étude , ne songeait qu'à travailler ses ouvrages , et se répandait peu dans le monde : délicat sur les bienséances , sensible en amitié , il avait besoin d'être ménagé ; mais son cœnr seul était tendre et facile à blesser; son amour-propre n'était point irritable; il cherchait les conseils plus que les éloges : tout-à-fait étranger à la jalousie , aux rivalités , à l'intrigue , il aimait les succès d'autrui , et ceux de ses amis le transportaient de )oie. Il avait obtenu du public , non-seulement une juste admiration pour ses talens, mais une estime, une bienveillance personnelle. On le connaissait par ses écrits, dans lesquels, en effet, il a peint son ame ; et tous ses lecteurs auraient voulu être ses amis.

Moble jusqu'à la fierté , désintéressé jusqu'à l'insouciance, bienfaisant jusqu'à la prodigalité, il donnait sans calculer, et s'appauvrissait sans s'en apercevoir. Aussi ne laisse-t-il aucun héritage : mais eût-il eu des trésors à distribuer, il n'eût pas reçu plus de soins pieux de sa famille , dont une partie l'a fidèlement entouré et servi jusqu'à Ja fin. Les longs jours pendanj

DISCOURS. 4o5

lesquels il s'est vu mourir par degrés n^ont pas été pour lui sans quelque sorte de douceur et de volupté douloureuse ; il serrait les mains de ses plus chers pa-« .rens, de ses plus anciens amis. S. Exe. le Ministre de rintérieur lui a adressé , peu de tems avant sa mort , une lettre consolante et honorable ; le président de l'Institut lui a donné , au nom du corps entier, des marques de souvenir et d'attachement ; notre savant confrère , le docteur Halle , lui à prodigué avec un zèle affectueux tous les secours de l'art et les consolations de l'amitié; la Comédie française , et plusieurs des premiers acteurs de ce théâtre lui ont offert des services dont heureusement il n'avait pas besoin, et pour lesquels ses plus intimes amis auraient réclamé la préférence ; il a eu le tems de recevoir de tous ses amis les derniers témoignages de leur tendresse ; il a pu jouir des regrets qu'il allait nous laisser; il a souri à sa dernière heure, que lui-même voyait s'avancer de moment en moment; il s'est éteint avec tranquillité et avec une entière confiance dans la justice de l'Être suprême!... O mon ' ami ! fidèle compagnon de ma vie ! où sont désormais nos travaux communs, nos amusemens paisibles, nos lectures chéries , et nos entretiens solitaires ? J'ai tout perdu. Entends les derniers adieux que te font tes pa*rens, tes confrères, tes amis, par une. voix qui te fut chère!... Repose en paix dans ce dernier asile oà vont s'engloutir les fortunes, les ambitions, les brillans projets et les longues espérances ; tu auras du moins

4o6 Discours.

' marqué ton passage sur cette terre ; et il restera de toi ce qae la mort même est réduite à respecter : le nom et les ouvrages d'un poète , et le souvenir de tes vertus , que ta gloire littéraire protégera et fera vivre dans Id îuémoire des hommes ! . . .

Page 1