‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 88 sur 253 · L'AUTEUR, UN INCONNU · texte numérisé non relu

L'AUTEUR, UN INCONNU

l'inconnu, k^AiMor.

C'est TOUS ?

l'auteur»

Oui.

l'inconnu.

Bonjour, mon ami.

Je fais fuir une dame P...

l'auteur.

Eb ! mais non. C'est ma fille.

i46 PROLOGUE.

l'incoistîu.

Ah! charmante... Mon cher, vous êtes en famille , A ce que je pms voir ?

l'auteur.

Oui ; j'ai plusieurs enfans.

l'incoîïnu.

Le bonheur de la vie!... Oh! ça, depuis vingt ans, Oui , vingt ans tout au moins, si j'ai bonne mémoire^ Nous ne nous sommes vus ; cela se peut-il croire ? " Des amis comme nous ! Vous savez bien mon nom ? Vous vous rappelez bien ?. . .

l'auteur, à part.

Je n'ose dire : non.

l'inconnu.

A Tesprit naturel je joins quelque lecture ; J'ai toujours eu du goût pour la littérature. Vous àl\ei obtenir, dit-on , un beau succès ? Vous nous donnez demain une pièce aux Français.

l'auteur.

Eh! mais, la chose encor n^est pas bien décidée.

l'inconnu.

Elle réussira; car je l'ai dans l'idée.

Moi, j'aime les auteurs!... J'ai compté, s'il vous plaît, En m'adressmt à vous, avoir loge ou billet; Notre ancienne amitié fait que je me hasarde...

l'auteur.

Vous me faites honneur.

l'inconnu.

Ah ! combien il me tarde D^aller vous admirer ! J'aurai bien du plaisir ; Je ne suis pas ingrat, et je sais applaudir.

l'auteur.

Mais , encore une fois, j'ai des craintes , j'hésite...

l'inconnu.

Vous l'avez corrigée , en trois actes réduite , Car elle était en cinq autrefois.

l'auteur.

Il est vrai.

l'inconnu.

On donne aux boulevarts un ouvrage assez gai Sur un sujet pareil : le Ci-devant Jeune Homme > Il leur a fait gagner une très-forte somme.

On y rit.

l'auteur.

Je le crois ; car le titre est plaisant , Uacteur vraiment comique , et l'ouvrage amusant.

l'inconnu.

La pièce en quelque chose à la vôtre, ressemble;

Les auteurs vous ont fait des emprunts , ce me semble ?

l'auteur.

On le dit ; mais au moins ils s'en sont bien servis : J'ai vu leurs traits bouffons justement applaudis ; Ils m'ont fait regretter, par plus d'une saillie , De n'avoir pas moi-même imité leur folie.

i48 PROLOGUE.

l'inconku.

Vous ne le pouviez pas. Sur un haut ton monté , Le comique à présent se passe de gaîté.

Le théâtre Français craint la caricature.

l'auteur.

Il a tort; car souvent elle est dans la nature. La farce a son mérite, et dans plus d'un tableau i Molière n'a pas cru dégrader son pinceau  peindre par plaisir quelque bouffonnerie «

l'inconnu.

Le bon ton désormais ne permet plus qu'on rie. Votre vieux fat est bien un peu du tems jadis ; On ne voit guère plus de ces vieux Adonis :

La race en est éteinte.

l'auteur.

Elle se renouvelle ^ Et des fats vétérans l'espèce est immortelle. Comme ce travers vieiit de sotte vanité , Il est national chez nous , en vérité. ^ Aussi , plus que jamais , cette engeance foisonné^. Ctoyez-moi , je n'ai lu cette pièce à personne , Que l'auditeur par moi sans être préveùu Me m'ait dit aussitôt : votre homme m'est connu ^ Ridicule amoureux, galant sexagénaire.

Vous dirai-je , de plus , ce que j'ai voulu faire ? J'ai pris soin, à côté du frivole vieillard.

Célibataire oisif, de placer en regard

* La sotte vanité nous est particulière.

La FontainB'

Un père de famille , homme estimable et sage , Qui de sa tie entière a fait an bon usage.

Dans votre âge avancé vooles-vQus être heureux ? Jeunes gens, choisisse^ , imite?;. Tun lle& deux. Donner cette kçon est le but où j'aspire, Puisse-t-on à-la-fois et profiter et rire !

l'incoi^nu.

Oui , comme a dit quelqu'un (je ne sais pas bien qui ), U faut (c'est le g^a^d point) joindre utile iulcL n s'agit maintenant de faire aller la pièce.

Vous sentez au succès combien je m'intéresse^ Or, pour nous l'assurer, j'ai des gens excellens , Chaque jour au parterre exerçant leurs talen&, Et recevant , pour prix d'un assidu service , Force billets d'auteur, on d'acteur ou d'actrice. Le public est un peu sévère, j'en convien; Mais sur plus d'une pièce on vons le trompe bien, Et sans vouloir citer les faits ni les personnes , On en fait réussir qui ne sont pas trop bonnes.

L*AUTEUn.

Ces moyens-là me sont tout-à-fait étrangers ; Oui , l'on enlève ainsi des succès mensongers ; Mais l'illusion cesse; et par quel stratagème Parviendrais-je d^ailleurs à me tromper moi-même ? Quel plaisir me ferait un succès acheté ?

C'est mentir enfin , c'est manquer de probité ; Oui, Monsieur, et je veux, sans tant de prévoyance , Réussjr PU tpmber , toujours en conscience.

i5d fRÔLOGUE.

J'ai beau voir en cent lieux le mensonge en honneur; A ma vieille franchise il fait toujours horreur.

l'inconnu.

Eh bien! tous avez tort ; souffrez que je vous gronde ; Il faut agir enfin comme agit tout le monde.

l'auteur.

Oh ! tout le monde ! non.

l'inconnu.

Ma foi ! c'est à peu près.

Pour une pièce on fait comme pour un procès.

On y donne des soins , on court, on sollicite.

l'auteur.

Je suis trop paresseux.

l'inconnu.

Avez-vous fait visite A nos censeurs fameux , sur-tout au grand journal ? Envoyer un cadeau ne serait pas trop ms^ ; Eux seuls font des auteurs les revers Wla gloire ; Votre existence enfin sort de leur écritoire.

l'auteur.

L'existence d'un jour ou d'un mois tout au plus. C'est le tems seul qui rend des arrêts absolus. Je ne refuse pas une sage critique , Décente , impartiale y et sur-tout véridique ; Mais j'ai de nos censeurs trop bonne opinion , Pour marchander chez eux la réputation.

l'inconnu. Vous doutez , disiez- vous , si vous devez paraître f

Si de rëyënement vous êtes encor maître , Ne vous hasardez pas : car, à ce que j^entends , Yotre pièce ni vous n^étes de votre tems.

l'auteur.

Eh bien! je vous devrai d'être tout-à-£ut sage. Déjà j'inclinais fort à retirer l'ouvrage ; Mais, à présent, c'est fait; j'y suis déterminé. Je vais écrire un mot...

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