DE SAINT-DOMINGUE
C>(EST à toi, mon cher Frère, que je dédie ma tragédie d'Othello, comme j'ai dédié, dans le temps, mon Roi Léar à notre vertueuse mère. Depuis que la mort nous Ta ravie, un de mes plus consolans souvenirs est de lui avoir rendu ce public hommage de mon respect et de ma tendresse, et surtout de l'en avoir vue jouir avec des larmes de joie qui se confondaient avec les miennes. Puisse mon Othello, puisse le Recueil de
mes faibles ouvrages, s ils doivent me survivre et sauver notre nom de l'oubli, en rachetant leurs imperfections par quelques qualités qui les distinguent, apprendre à mes Lecteurs, quand nous aurons disparu, que, dans l'un des hommes les plus véritablement estimables que j'aie connus, la nature m'avait accordé le plus généreux des Frères, et le plus fidèle des Amis.
Ton Frère aîné, DUGIS.
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La tragédie (I'Othello ou du More de Venise , par Shakespeare , est une des plus touchantes et des plus terribles productions dramatiques qu'ait enfantée le génie vraiment créateur de ce grand homme. L'exécrable caractère de Jago y est exprimé surtout avec une vigueur de pinceau extraordinaire. Avec quelle souplesse effrayante, sous combien de formes trompeuses , ce serpent caresse et séduit le généreux et trop confiant Othello! Comme il l'infecte de tous ses poisons ! comme il l'enveloppe de tous ses replis ! enfin , comme il le serre , comme il l'étouffé et le déchire dans sa rage ! Je suis bien persuadé que si les Anglais peuvent observer tranquillement les manœuvres d'un pareil monstre sur la scène , les Français ne pourraient jamais un moment y souffrir sa présence, encore moins 1 y voir développer toute l'étendue et toute la profondeur de sa scélératesse. C'est ce qui m'a engagé à ne faire connaître le personnage qui le remplace si faiblement
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dans ma pièce que tout à la fin du dénouement, lorsque le malheur d'Othello est consommé par la mort de la plus fidèle, de la plus tendre amante, qu'il vient d'immoler aux aveugles transports de sa jalousie. Je me suis bien gardé de le faire paraître du moment qu'il est connu, du moment que j'ai révélé au public le secret affreux de son caractère. Je n'ai pas manqué non plus, dès que je l'ai pu, dans un court récit , d'instruire ce même public de sa punition, de sa mort cruelle dans les tortures. J'ai pensé même que si le spectateur avait pu , dans le cours de la tragédie, le soupçonner seulement, au travers de son masque , d'être le plus scélérat des hommes, puisqu'il est le plus perfide des amis, c'en était fait du sort de tout l'ouvrage, et que l'impression prédominante d'horreur qu'il eût inspirée aurait certainement amorti l'intérêt et la compassion que je voulais appeler sur l'amante d'Othello, et sur ce brave et malheureux Africain. Aussi est-ce avec une intention très déterminée que j'ai caché soigneusement à mes spectateurs ce caractère atroce, pour ne pas les révolter.
Quant à la couleur d'Othello, j'ai cru pouvoir me dispenser de lui donner un visage noir, en m'écartant sur ce point de l'usage du théâtre de Londres. J'ai pensé que le teint jaune et cuivré, pouvant d'ailleurs convenir aussi à un Africain,
aurait l'avantage de ne point révolter l'œil du public, et sur-tout celui des lemmes, et que cette couleur leur permettrait bien mieux de jouir de ce qu'il y a de plus délicieux au théâtre, c'est-àdire, de tout le charme que la force, la variété et le jeu des passions répandent sur le visage mobile et animé d'un jeune acteui}, bouillant, sensible et enivré de jalousie et d'amour.
Pour la romance du Saule, au lieu de la placer, comme Shakespeare , au quatrième acte , je l'ai mise au cinquième, comme propre à augmenter la pitié, et encore comme plus rapprochée du dénouement. J avoue que j'aurais plutôt renoncé à traiter Tiutéressant sujet d'Othello, que de ne pas ly conserver, à cause de la nouveauté, et pour être le premier qui l'ai hasardée sur notre théâtre. C'est M. Grétry (son nom n'a pas besoin d'éloge) qui en a composé l'air avec son accompagnement. Il s'est contenté , en grand maitre , de quelques sons plaintifs , douloureux et profondément mélancoliques , conformes à la scène et à la romance qui semblaient les demander. Ils sont, pour ainsi dire, le chant de mort d une malheureuse amante. On ne les retient point, ils ne sont point distingués de la situation ot de la scène; ils se mêlent naturellement avec elle , ils s'y confondent , comme une eau paisible qui , sous des saules , irait se perdre
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insensiblement dans le cours tranquille d'un autre ruisseau.
J'ai maintenant à parler de mon dénouement. Jamais impression ne lut plus terrible. Toute l'assemblée se leva, et ne poussa qu'un cri. Plusieurs femmes s'évanouirent. On eût dit que le poignard dont Othello venait de frapper son amante était entré dans tous les cœurs. Mais aux applaudissemens que l'on continuait de donner à l'ouvrage, se mêlaient des improbations , des murmures, et enfin même une espèce de soulèvement. J'ai cru un moment que la toile allait se baisser. D'où pouvait naître une impression si extraordinaire, une agitation si tumultueuse ? Me tromperais-je , en croyant qu'elle venait de l'extrême intérêt que j'avais inspiré pour Hédelmone; de ce que mon spectateur avait désiré trop passionnément qu'elle pût désabuser Othello de son erreur; de ce que je l'avais tenu trop long-temps dans les angoisses de la terreur et de l'espérance; de ce que son désir, trompé au moment du coup de poignard, s'était tourné en une sorte de désespoir, et avait révolté sa douleur même contre l'auteur de l'ouvrage.
Comment se fait-il cependant que le public , après avoir eu tant de peine à me pardonner mon dénouement, soit revenu le voir encore pendant le cours de douze rej)résentations? Ne serait-ce pas qu'il
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JL été averti par la réflexion qu'Othello n'est point" un homme féroce, mais un amant égaré, un Afiicain jaloux, un More, qui frappe ce qu'il a de plus cher, et qui ne survivra pas à sa victime? Ne serait-ce pas qu'il a senti par instinct que les naturels les plus tendres et les plus sensibles , une fois poussés dans les excès, sont quelquefois les plus près de la barbarie, par la raison peut-être qu'ils en étaient les plus éloignés?
Cependant, quoique le public ait le droit, sou» tous les climats , de tracer aux auteurs les limites de la terreur et de la pitié, ces limites pourtant sont plus ou moins reculées selon le caractère des différentes nations. Mon dénouement a eu de la peine à passer à Paris ; et à Londres , les Anglais soutiennent très bien celui de Shakespeare. Ce n'est point avec un poignard qu'Othello , sur leur théâtre, immole son innocente victime : il lui presse , dans son lit, et avec force, un oreiller sur la bouche; il le presse et le represse encore jusqu'à ce qu'elle expire. Voilà ce que des spectateurs français ne^ pourraient jamais supporter.
Un poète tragique est donc obligé de se conformer au caractère de la nation devant laquelle il fait i^présenter ses ouvrages. C'est une vérité incontestable, puisque son principal but est de lui plaire. Aussi, pour satisfaire plusieurs de mes spectateurs-,
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qui ont trouve dans mon dénouement le poids de la pitié et de la terreur excessif et trop pénible, ai-je profité de la disposition de ma pièce, qui me rendait ce changement très facile , pour substituer un dénouement heureux à celui qui les avait blessés ; quoique le premier me paraisse toujours convenir beaucoup plus à la nature et à la moralité du sujet, et que je l'aie eu sans cesse en vue, comme il est facile de le remarquer dès le commencement et dans le cours de ma tragédie. Mais comme je Tai fait imprimer avec les deux dénouemens , les directeurs des théâtres seront les maîtres de choisir celui qu'il leur conviendra d'adopter.
IVIais je dois convenir, avant de finir cet avertissement, que j'ai trouvé dans les talens de mes acteurs tous les secours dont j'avais besoin pour soutenir une nouveauté de ce genre. On a cru voir, ou plutôt on a vu, dans M. Talma, Othello vivant, avec toute l'énergie africaine, avec tout le charme de son amour, de sa franchise et de sa jeunesse. On a entendu le silence affreux de son désespoir et le rugissement de sa jalousie. Quant à M"" Desgarcins, au jugement des hommes les plus difficiles et les plus éclairés, elle n'a rien laissé à désirer au spectateur dans le rôle d'Hédelmone. Ils ont trouvé qu'elle avait atteint la perfection. Son jeu si simple, si naïf et si noble, son amour pour son
père et pour Othello , ses combats, sa timidité, ses craintes, ses pressentimens, ses attitudes si naturelles et si mélancoliques , sur-tout sa voix enchanteresse, ont ému et gagné tous les cœurs ; et je sens bien que je perdrai à la lecture ce que des talens si heureux et si chers au public m'auront prêté à la représentation.
PERSONNAGES
MONCÉNIGO, doge de Venise.
LORÉDAN , fils de Moncénigo.
OD ALBERT, sénateur vénitien.
HÉDELMONE, fille d'Odalbert.
HERMANCE , nourrice d'Hédelmone.
OTHELLO, général des troupes vénitiennes. PÉZARE, Vénitien.
Plusieurs Officiers et Sénateurs.
La scène est à Venise. Le premier acte se passe dans la salle du sénat; le secondj le troisième et le quatrième j dans le palais d'Othello; et le cinquième j dans la chambre d'Hédelmone.
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