ACTE I, SCÈNE II
Sire, m'en croiroz-vous? Sensible à sa misère, Renilez-lui , sans tarder, les Etats de sa mère. Qu'il retourne en Breta^pie, où ses tristes sujets L'appellent chaque jour par leurs justes regrets. Si Constance respire , après sa longue absence , Elle ira, près d'un fils, bénir votre clémence, Sans vouloir vainement défendre, à l'avenir, Des droits qu'elle abandonne, et ne peut soutenir.
LE ROI
Hé bien ! c'est cet enfant qu'il faut que je redoute. Ce n'est point un vain bruit, une erreur que j'écoute : On en veut à mon trône ; on vient de m'informer Qu'en sa faveur bientôt un parti doit s'armer.
NÉ VIL
Et que prétendrait-il? Croit-on que l'Angleterre Place au trône un enfant privé de la lumière? Car enfin c'est un bruit qui, par vos soins semé. S'est répandu par-tout, et par-tout confirmé. Sire, ce bruit heureux, quoiqu'il soit infidèle, Éteindra des Anglais et lamour et le zèle. Ne vous alarmez point. Quel que soit ce parti, Vous savez leur complot, il est anéanti.
LE ROI
Mais le peuple est extrême et facile à séduire.
NÉ VIL
Il lui faut plus d'un jour pour vous ôter l'empire.
IIULEKT.
Il s'emporte aisément.
io8 JEAN SANS-TERRE.
NÉVIL.
Il obéit toujours.
HUBERT
Mais vous n'avez pas , sire , entendu leurs discours. Quand Arthur est exclu du trône d'Anj^leterre, Hé pourquoi, disent-ils, lui taire encor la guerre? Fallait-il que son oncle, outrageant leur destin, S'armât contre une veuve et contre un orphelin? Ne du sang de nos rois , est-ce pour la misère , Pour les mius d'un cachot qu'Arthur est sur la terre? Qu'a donc fait cet enfant, ce prince infortuné? Hélas ! est-ce un forfait pour lui que d'être né? Dix ans, voilà son âge; et sa triste paupière N'ouvre plus dans ses yeux passage à la lumière. Ses yeux , quand le jour luit, privés de son flambeau , Semblent déjà couverts de la nuit du tombeau. Encore si sa mère , en aidant sa faiblesse , Donnait à cet enfant ses soins et sa tendresse! Mais elle est loin de lui, sans asile, sans cour. C'est en vain qu'il l'appelle, en appelant le jour. Ainsi ce bruit trompeur qu'a semé votre adresse Le rend encor plus cher, touche , émeut , intéresse ; Et les mères sur-tout, en regardant les cieux. Ne le nomment jamais que les larmes aux yeux. Non, sire, le pouvoir, la force n'est pas sûre. Craignez d'aigrir les cœurs , et d'armer la nature. Renvoyez en secret ce prince en ses Etats. La justice le veut ; ne la repoussez pas.