‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 146 sur 167 · EPITRE IL · texte numérisé non relu

EPITRE IL

A M. L'ABBÉ DE BENTIVOGLÎO.

JT AVORI d'Apollon , toi qui sur le Parnasse D'un vol rapide et fier suis de si près le Tasse , Toi , dont les vers galans et libres dans leurs cours Semblent être en tout temps dictés par les amours i A qui , dans mes transports , je fais gloire de plaire; Cher a'ubé , j'ai besuiu d'uu conseil salutaire. Je sais que je ne puis mieux m'adresser qu'4 toi : Toici quel est mou faitj de grâce, écoute-moi.

Un démon , ennemi du repos de ma vie ,' De rimer, en naissant, m'inspira la folie; Et je n'eus pas encore assemblé douze hivers J Qu'errant sur l'Hélicon je composai des vers. Depuis ce temps fatal , ma vie infortunée Aux fureurs d'Apollon fut toujours condamnée. Le fantasque qu'il est m'agite à tout propos. Et se fait un plaisir de troubler mon repos. Quand, retiré cbez moi, que, d'un sommeil tranquille, Je devrais à mon aise, ainsi que Gémonville , Entre deux draps bien blancs jusqu'à midi ronflant, Attendre le retour d'un dîner succulent ; Bientôt ce dieu fougueux , me tirant par l'oreille , S'empare de mes sens , me travaille, m'éveille , M'arrache de mon lit , et fait tant qu'il m'assied. Ainsi qu'un criminel , sur le sacré trépied. Avec l'aide du fer le caillou étincelle. Le feu prend; j'entrevois , j'allume ma chandelle ,' Je prends la plume en main, j'écris, et quelquefois. Pour faire quatre vers , je me mange trois doigts. Je monte , je descends ; sur le bruit que je mène , On croit dans la maison que c'est une ame en peine : La servante , en frayeur, se jette à bas du lit. Et pour le lendemain me promet un obit. Avec des oraisons de cent ans d'indulgence. Mais déjà pour un temps ma pauvre ame en élance Cherche, travaille , sue , efface , ajoute , écrit , A la torture met son coq)S et sou esprit, tncor si quelquefois mou indulgente veine.

De mes premiers efforts se conientant sans peiue ,

A quelque faible endroit voulait faire quartier.

Je pourrais aisément , comme l'abbé Gontier,

Seul content des transports de ma veine facile ,

Fatiguer de mes vers et la cour et la ville.

Mais, bêlas! par malbeur, abbé, le croiras-tu?

Je ne te dirai point si c'est vice ou vertu ,

Il me semble toujours, lorsque je viens d'écrire.

Que tout ce que j'ai dit on le pourrait mieux dire;

Qu'un tel vers, à mon sens, est languissant et froid;

Que ce mot n'est pas bien placé dans son endroit :

Là, que le bon sens souffre , et qu'ici la pensée

Des ténèbres encor se trouve embarrassée.

Ainsi , toujours cbagrin , agité de remoçds ,

Si j'en croyais la voix de mes justes transports ,

Je cacherais bientôt sous de sages ratures

De mes vers mal polis les honteuses mesures ;

Ou bien , écoutant mieux la voix de la raison ,

Le feu me vengerait des froideurs d'Apollon.

Mais , malgré tous les maux où ma verve m'engage.

Abbé , vois , je te prie, à quel point va ma rage ;

Comme si de ce dieu tous les trésors divers

Ne s'ouvraient que pour moi , je veux faire des vers :

J'ai beau , dans mon bon sens , blâmant mon imprudence.

De mes astres malins accuser l'influence;

Sitôt que mon démon vient m'offrir son secours,

11 faut, comme un torrent, que ma veine ait son cours •

Je me rejette en mer sans crainte de l'orage;

Et j tout humide eucor de mou dernier naufrage ^

aot POÉSIES^

J'aime mieux mille fois ru'abandouner aux flots Qu'aux charmes indoleus d'un ennuyeux repos. Je serais trop heureux si d'une autre mauie Le ciel ne prenait soin de traverser ma vie; Je ne me trouverais à plaindre qu'à demi. Si je n'avais , abbé , que ce seul ennemi : De quelque adroit poison dont il vînt me surprendre. Je crois que je pourrais quelquefois m'en défendre; Mais un dieu plein de haine est venu dans un jour Souffler dedans mon cœur tous les feux de l'amour. Depuis le triste instant qui vit finir ma joie. Mon cœur de deux bourreaux est devenu la proie. Et l'un n'a pas plus tôt suspendu sa fureur. Que l'autre arme sa rage et déchire mon cœar : Car, sitôt qu'Apollon souffre que je respire, L'Amour vient sur ses pas exercer son empire. Et m'offrir un objet qui fut fait par les dieux Pour le tourment des cœurs et le plaisir des yeux. Que ce plaisir fatal m'a fait verser de larmes ! Qu'il en coùteàmoacœard'avoirvutantde charmes! E Wqu'il s'en faut, grands dieux ! dans cet engagement. Que le plaisir, hélas! égale le tourment 1 Je veux à chaque instant m'échapper de ma chaîne; J'appelle à mon secours le dépit et la haine , La raison, ses froideurs ,*les maux que j'ai soufferts; Mais toujours malgré moi retenu dans mes fers. Plus j<? forme d'efforts, plus ma rebelle flamme , S'irritjut par mes soins , s'allume dans mon ame. Trop heureux Q..,. qui peux en un seul jour

DIVERSES. 2o3

Changer trois fois d'Lahit, de cheval , et d'amour; Qui peux faciUment, d'une flamme lé(?;èTe, Passer du Lloud au hruu , de la fille à la mère ! Pour le premier objet ton cœur est toujours pv^t. Tes plaisirs , il est vrai , sont sans goût , sans attrait ; Mais tu fais eepeudaut , quoi qu'où eu veuille rire. L'amour s'en rien souffrir, et même sans le dire. Que je serais heureux, si le ciel , en naissant. M'eût donné, comme à toi , ce merveilleux talent ; Ou, comme à Robiucau , qu'il eût mis dans ma Louche Ces acceus doucereux, ce langage qui touche. Cet air tendre et flatteur, et ce discours concis Qui fait qu'avec deux mots un cœur se trouve pris! Mais, hélas! je n'ai rien de ce qu'il faut pour plaire; Je ne puis bien parler, et ne saurais me taire. Je me consolerais, si comme au siècle d'or Les amans d'aujourd'hui faisaient Tamour encor : La bouche était du cœur la fidèle interprète : On n'appréhendait point alors qu'une coquette Apprît à ses soupirs quand ils devaient sortir. Et que même les fleurs servissent à mentir, »

Qu'une fausse bonté , succédant à la haine. Vînt arrêter un cœur prêt à rompre sa chaîne. On ignorait encor l'art de dissimuler : Qui plus avait d'amour mieux en savait parler ; Dès que l'on aimait bien ou était sûr de plaire. Aussi , par un retour et juste e* nécessaire. Il arrivait toujours que le plus amoureux , Malgré tous ses rivaux, était le plus heureux.

ïo4 POESIES

Ce beaa temps est passé ; tout a changé de face ; Et l'amour anjourd'hui ne se fait qu'en grimace: Il faut être bourru , chagrin , fâcheux , jaloux. Et plus prompt que Rodrigue àse mettre en courroux; Moi-même le premier je sens cette faiblesse : Qu'une mouche bourdonne autour de ma maîtresse. Et vienne impudemment sur ses lèvres s'asseoir. Ou qu'un zéphyr fripon lui lève son mouchoir. Soudain j'entre en fureur, je pâlis , je frissonne, Et je crois avoir vu mon rival en personne. Je languis , je me plains , quand je vois ses appas ; Je ne souffre pas moins quand je ne les vois pas. Ainsi , toujours fâcheux , odieux à moi-même , Je passe tous mes jours dans une horreur extrême; Je m'ennuie étant seul , le monde me déplaît , Et ne puis dire enfin si mon cœur aime ou hait. Voilà depuis cinq ans la vie que je mène ; Mais enfin il est temps que je sorte de peine , Et je viens dans ces vers , abbé , te consulter. De deux rudes métiers lequel dois-je quitter ? Cesserai-je d'aimer , ou bien d'être poète ? Tu vas me conseiller, en personne discrète. De laisser l'un et l'autre , et les vers et l'amour. Il est vrai ; mais c'est trop entreprendre en un joar. Et tu seras encore un Saint d'un grand mérite , Si tu peux par conseils, par art, par eau bénite. Exorciser en moi l'un de ces deux démons. Abbé, je t'en conjure; et si par tes sermons Apollou et l'Amour peuvent quitter la place ,

DIVERSES. »oS

S^il en rentre en mon cœur jamais la moindre trace. Je consens que mou bras , chargé de nouveaux fers , De l'Ottoman encor fasse écuraerlcs mers ; De n'aller qu'en béquille , ou sur uue civière; De ne faire coucert qu'avec que Goupillère; Et, pour comble à la fois d'ennuis et de tourment. De ne voir de trois mois la belle Lallemant.

Page 1