FAITE A. GRILLON , POUR MESDEMOISELLES LOYSON, EN
X OUR passer doucement la vie Avec mes petits revenus , Ici je fonde une abbaye , Et je la consacre à Bacchas.
Je veux qu'en ce lieu chaque moine Qui viendra pour prendre l'habit.
Apporte , pour tout patrimoine , Graude soif et bon appétit.
Les vœux qu'en ce temple on doit faire Ne peuvent point nous alarmer; Long repas et courte prière , Chanter, dormir, et bien aimer.
Renaud nous chantera mâtine , Très-courte, de peur d'ennuyer:
Je donne à Duché (a) la cuisine; D'Avaux prendra soin du cellier.
(a) M. Duché; auteur d'Absalou , mort en 1704-
a36 POÉSIES
Pour empêcher que les richesses Ne tentent le cœur de quelqu'un , L'argent , le vin , et les maîtresses.
Tous les biens seront en commun.
Chacun aura sa pénitente , Conforme à ses pieux desseins ; Et , telle qu'une jeune plante , La cultivera de ses mains.
Si la belle a quelque scrupule , Le sage directeur pourra La mener seule en sa cellule , Lui lever les doutes qu'elle a.
Afin qu'aucun frère n'en sorte, Et fasse sans peine ses vœux , Il sera gravé sur la porte:
« Ici l'on fait ce que l'on veut. »
L'Amour , jaloux de la victoire Que Bacchus remporte en ce jour , "Veut aussi partager sa gloire , Et fonder un temple à son tour.
Pour abbesse il vous a choisie (a) ;
(a) Mademoiselle Loyson, l'aînée, née à Paris , en 1667, morte eu novembre 1717, âgée de ciuquante ans.
DIVERSES. a37
La lettre est écrite eu vos yeux :
Pour être avec plaisir suivie.
Pouvait-il jamais choisir mieux ?
Si nous recevons dans la troupe D'aussi belles sœurs (a) désormais , Je jure, en vidant cette coupe , L'ordre ne finira jamais.
Vous , ma sœur (i) , qui , pleine de zèle , Parmi nous voulez bien venir, L'Amour eu ce lieu vous appelle; L'Amour vous y doit retenir.
En regardant ce beau visage , Qui, comme une fleur, doit passer.
N'en présumez pas davantage; Songez seulement d'en user.
L'on reçoit ici la licence De donner tout à ses désirs; Et l'on n'y fait d'autre abstinence Que de chagrins et de soupirs.
(a) Les deux demoiselles Loyson,
{b) Mademoiselle Loyson, la cadette, née à Paris , en 1668, morte eu mars 1757, âgée de quatre- Tiogt-dix ans.
38 POÉSIES DIVERSES
Aimer, Loire, point de contraintes, Chérir ses frères comme soi ; Voilà nos maximes succinctes , Nos prophètes , et ootre loi.