LE TOMBEAU DE M. B... D
Et chacun à la main avait pris pour flambeau Un laurier jadis vert pour orner un tombeau. J'ai vu parmi les rangs, malgré la foule extrême. De maint auteur dolent la face sèche et blême : Deux Grecs et deux Latins escortaient le cercueil. Et, le mouchoir en main , Barbin menait le deuil. Pour qui crois-tu que marche une telle ordonnance, Ce lugabre appareil , cette noire affluence ? D'un poète défunt plains le funeste sort; L'université pleure, et D.... est mort.
Il est mort. C'en est fait ; sa satire nouvelle , Enfant infortuné d'une plume infidèle , Dont la ville et la cour ont fait si pen de ca« 0 L'avait déjà conduit aux portes du trépas. Quand les cruels effets d'une jalouse rage L'on fait enfin partir pour ce dernier voyage. Il croyait qu'Hippocrène et son plus pur cristal Ne devaient que pour lui couler à plein canal ; Mais apprenant qu'un autre animé par la gloire , Avait heureusement dans sa source osé boire , Il frémit , et percé du plus cruel dépit , Par l'ordre d'Apollon il va se mettre au lit. Tu ris ! De tous les maux déchaînés sur la terre Pour livrer aux auteurs une cruelle guerre , Sais-tu bien que l'envie est le plus dangereux? Ils n'ont point d'antidote à ce poison affreux : Un poète aisément, aidé par la nature.
Souffre la faim , la soif, le soleil, la froidure , Porte sans murmurer dis ans le même habit , 4. 22
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N'a que les quatre murs , l'hiver, pour tour de lit ;
D'un grand qui le nonrrit il souffre les saccades j
Son dos même endurci se fait aux bastonnades.
Mais voit-il sur les rangs quelqu'un se présenter
Et cueillir les lauriers qu'il croit seul mériter ;
Au bon goût à venir soudain il eu appelle ;
Au siècle perverti sa muse fait querelle;
A chaque coin de rue il crie , O temps ! ô moeurs !
Le poison cependant augmente ses ardeurs j
Et les dépits cruels , les noires jalousies ,
Font à la fin l'effet de vingt apoplexies.
Ainsi finit ses jours le classique héros
Dont un triste cercueil garde à présent les os ;
Mais , se sentant voisin de l'infernale rive,
Et tout près d'exhaler son ame fugitive ,
Il demanda par grâce et d'une faible voix
D'embrasser ses enfans pour la dernière fois.
Deux valets aussitôt , ses dignes secrétaires ,
Apportent près de lui àe$ milliers d'exemplaires ;
Le lit par trop chargé gémit sous les paquets ;
Et l'auteur moribond dit ces mots par hoquets :
« O TOUS, mes tristes vers, noble objet de l'envie.
Vous dont j'attends l'honneur d'une seconde vie,
Puissiez-vous échapper au naufrage des ans ,
Et braver à jamais l'ignorance et le temps !
Je ne vous verrai plus ; déjà la mort hideuse
Autour de mon chevet étend une aile affreuse ;
Mais je meurs sans regrets dans un temps dépravé
Où le mauvais goût règue et va le front levé;
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Où le publie ingrat, infidèle, perfide, Trouve ma veine usée et mon style insipide. Moi qui me crus jadis à Régnier préféré ,
Que diront nos neveux ? R m'est comparé ,
Lui qui , pendant dix ans, du couchant à l'aurore, Erra chez le Lapon , ou rama sous le Maure , Lui qui ne sut jamais ui le grec ni l'hébreu , Qui joua jour et nuit, fît grand'chère et bon feu! Est-ce ainsi qu'autrefois, dans ma noire soupente, A la sombre lueur d'une lampe puante, Feuilletant les replis de cent bouquins divers , J'appris , pour mes péchés , l'art de forger des fers ? N'est-ce donc qu'en buvant que l'on imite Horace? Par des sentiers de fleurs monte-t-on au Parnasse?
Et R cependant voit éclater ses traits ,
Quand mes derniers écrits sont en proie aux laquais! O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! Après tant de travaux , sur la fiu de ma vie , Par un nouvel athlète on me verra vaincu ! Et je vis! Non , je meurs; j'ai déjà trop vécu. » A ces mots bégayés , que la fureur inspire , B.... ferme les yeux , penche la tête , expire ; Le bruit de cette mort dans le pays latin Se répand aussitôt , et vole chez Barbin. Là, dans l'enfoncement d'une arrière-boutique, Sa femme étale en vain un embonpoint antique. Et, faisant le débit de cent livres mauvais, Amuse un cercle entier des oisifs du palais; Là, le vieux uouvelhste a toujours ses séances ;