Oeuvres
J-iEs voyages ont leurs travaux comme leurs plaisirs ; mais les fatigues qui se trouvent dans cet exercice , loin de nous rebuter, accroissent ordinairement l'envie de voyager. Celte passion , irritée par les peines , nous engage insensiblement à aller plus loin que nous ne voudrions ; et l'on sort souvent de chez soi pour n'aller qu'en Hollande, qu'on se trouve , je ne sais comment, jusqu'au bout du monde. La même chose m'est arrivée , monsieur. J'appris à Amsterdam que la cour de Danemarck était à Oldenibourg, qui n'en est qu'à trois journées : j'eusse témoigné beaucoup de mépris pour cette cour, et bien peu de curiosité, si je n'eusse été la voir.
Je partis donc pour Oldenibourg : mais le hasard , qui me voulait conduire plus loin , en avait fait partir le roi deux jours avant qiie j'y arrivasse. On me dit que je le trou-
verais encore à Altona, qui est à une portée de mousquet de Hambourg. Je crus être obligé d'honneur à poursuivre mon dessein , et à faire encore deux ou trois jours de marche pour voir ce que je souhaitais. De plus , Hambourg est une TÏlle anséatique , fameuse pour le commerce qu'elle entretient avec toute la terre, et recomraandable par ses fortifications et son gouvernement. J'y devais rencontrer la cour de Danemarck; je n'y vis cependant qu'une partie de ce que je voulais voir. Je n'y trouvai que la reine-mère et le prince George son fils , qui allaient aux eaux de Pyrmont. Je vis Hambourg , dont je fus fort content ; mais, après avoir tant fait de chemin pour voir le roi , je crus devoir l'aller chei cher dans la ville capitale , où je devais infailliblement le trouver. J'entrepris le voyage de Copenhague. M. l'ambassadeur me présenta au roi; j'eus l'honneur de lui baiser la main , et de l'entretenir quelque temps. Le séjour que je fis à Copenhague me fut infiniment agréable, et j'y trouvai les dames si spirituelles et si bien faites , que j'aurais eu bien de la peine à les quitter , si on ne m'eût assuré que j'en trou-
verais en Suède d'aussi aimables, L'extrême envie quej'avaisde voiraussi le roi de Suède , m'engagea h partir pour aliei' à Stockholm. Nous eûmes l'honueur de saluer le roi , et de l'entretenir pendant une heure entière. Ayant connu que nous voyagions pour noire curiosité, il nous dit que la Laponie méritait d'être vue par les curieux , tant par sa situation que pour les habitans , qui y vivent d'une manière tout-à-fait inconnue au reste des Européens , et commanda même au comte Steinbieik , grand trésorier, de nous donner toutes les recommandations nécessaires , si nous voulions faire ce voyage. Le moyen , monsieur, de résister au conseil d'un roi , et d'un grand roi , comme celui de Suède ! Ne peut-on pas , avec son aveu , entreprendre toutes choses ? et peut-on être malheureux dans une entreprise qu'il a lui-même conseillée, et dont il a souhaité le succès? Les avis des rois sont des comraandemens ; cela fut cause qu'après avoir mis ordre à toutes choses, nous mîmes à la voile pour Torno le mercredi i3 juillet 1681 , sur le midi , après avoir salué M. Steinbieik, grand trésorier, qui, suivant l'ordre qu'il avait reçu
du roi son maître , nous donna des recommandations pour les gouverneurs des provinces par où nous devions passer.
Nous fûmes portés d'un sud-ouest jusqu'à Yascol , où l'on visite les vaisseaux. Nous admirâmes, en y allant, la bizarre situation de istockholm. 11 est presque incroyable qu'on ait choisi un lieu comme celui où l'on voit cette ville, pour en faire la capitale d'un royaume aussi grand que celui de Suède. On dit que les fondateurs de cette ville, cherchant un lieu pour la faire , jetèrent un bâton dans la mer, dans le dessein de la bâtir au lieu où il s'arrêterait : ce bâton s'arrêta où l'on volt présentement cette ville , qui n'a rien d'affreux que sa situation ; car les bàtimens en sont fort superbes , et les habltans fort civils.
Nous vîmes la petite île d'Aland, à quarante milles de Stockholm ; cette île est trèsfertile , et sert de retraite aux élans , qui y passent de Livonie et de Carélie , lorsque l'hiver leur fait un passage sur les glaces. Cet animal est de la hautenr d'un cheval, et d'un poil tirant sur le blanc : il porte un bois comme un daim, et a le pied de même
fort long ; mais il le surpasse en légèreté et en force , dont il se sert contre les loups , avec lefjquels il se bat souvent. La peau de cet animal appartient au roi; et les paysans sont obligés , sous peine de la vie, de la porter au gouverneur.
En quittant cette île, nous perdîmes la terre de vue, et ne la revîmes que le vendredi matin , à la hauteur d'Hernen , ou Hernesante , éloignée de Stockholm de cent railles, quivalent trois cents lieues de France ; et le vent demeurant toujours extrêmement violent , nous ne fûmes pas long-temps à découvrir les îles de Ulfen , Schagen et Goben ; en sorte que, le samedi matin, nous trouvâmes que nous avions laissé l'Angermanie, et que nous étions à la hauteur de Urna , première ville de Laponie, qui prend son nom du fleuve qui l'arrose. Cette ville donne son nom à toute la province, qu'on appelle Urna Lapmark. Elle se trouve au trente-huitième degré de longitude, et au soixantecinquième onze minutes de latitude, éloignée de Stockholm de cent cinquante milles, faisant environ quatre cent cinquante lieues françaises.
Nous découvrîmes le samedi les îles de Quercken ; et le "vent, continuant toujours sud-ouest , nous fit voir, sur le midi, la petite île de Ratan, et, sur les quatre heures du même jour, nous nous trouvâmes à la hauteur du cap Burockluhen.
Quand nous eûmes passé ce petit cap , nous perdîmes la terre de vue., et le dimanche malin , le vent s'étant tenu au sud toute la nuit , nous nous trouvâmes à la hauteur de Malhurn, petite île à huit milles de Torno. 11 en sortit des pêcheurs dans une petite barque aussi mince que j'en aie vu de ma vie, dont les planches étaient cousues ensemble à la mode des Russes. Ils nous apportèrent du Strumelin , et nous leur donnâmes du biscuit et de l'eau-de-vie , avec quoi ils s'en retournèrent fort contens.
Le vent demeurant toujours extrêmement favorable, nous arrivâmes à une lieue de Torno, où nous mouillâmes l'ancre.
Il est assez difficile de croire qu'on ait pu faire un aussi long chemin que celui que nous fîmes en quatre jours de temps. On compte de Stockholm à Torno deux cents milles de Suède par mer^ qui valent six
cents lieues de France , et nous fîmes tout ce chemin avec un vent de sud et sud-ouest si favorable et si violent , qu'étant partis le niercredi à midi de Stockholm, nous arrivâmes à la même heure le dimanche suivant, sans avoir été obligés de changer les voiles pendant tout le voyage.
Torno est situé à l'extrémité du golfe Bothnique , au quarante - deuxième degré vingt-sept minutes de longitude , et au soixante-sept de latitude. C'est la dernière ville du monde du côté du nord; le reste, jusqu'au cap , n'étant habité que par des Lapons, gens sauvages qui n'ont aucune demeure fixe.
C'est en ce lieu où se tiennent les foires de ces nations septentrionales pendant l'hiver, lorsque la mer est assez glacée pour y venir en traîneau. C'est pendant ce temps qu'on y voit de toutes sortes de nations du nord , des Russes , des Moscovites , des Finlandais et des Lapons de tous les trois royaumes, qui y viennent ensemble sur des neiges et sur des glaces, dont la commodité est si grande qu'on peut facilement , par le moyen des Iraîngpux , aller en un jour de Finlande en
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Laponie,et traverser sur les glaces le sein Bothnique , quoiqu'il ait dans les moindres endroits trente ou quarante milles de Suède. Le trafic de cette ville est en poissons qu'ils envoient fort loin ; et la rivière de Torno est si fertile en saumons et en brochets, qu'elle peut en fournir à tous les habitans de la mer Baltique. Ils salent les uns pour les transporter , et fument les autres dans des bassestouches , qui sont faites comme des bains. Quoique cette ville ne soit proprement qu'un amas de cabanes de bois, elle ne laisse pas de payer tous les ans deux raille dalles de cuivre , qui font environ mille livres de notre monnaie.
Nous logeâmes chez le patron de la barque qui nous avait amenés de Stockholm. Nou» ne trouvâmes pas sa femme chez lui ; elle était allée à une foire qui se faisait à dix ou douze lieues de là , pour troquer du sel et de la farine contre des peaux de rennes, de petit-gris , et autres ; car le commerce du pays se fait ordinairement en troc, et les Russes et les Lapons ne font guère de marchés autrement.
Nous allâmes le jour suivant , lundi; pour
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ro'iT Joannes Toniœiis , homme docte, qui a tourné en lapon tous les psaumes de David , et qui a écrit leur histoire. C'était un prêtre de la campagne : il était mort depui» trois jours, et nous le trouvâmes étendu dans son cercueil avec des hahits conformes à sa profession, et qu'on lui avait fait faire exprès : il était fort regretté dans le pays , et avait voyagé dans une bonne partie de l'Europe.
Sa femme était d'un autre côté , couchée sur sou lit, qui témoignait, par ses soupirs et par ses pleurs, le regret qu'elle avait d'avoir perdu un tel mari ; quantité d'autres femmes, ses amies, environnaient le lit , et répondaient par leurs gémissemensà la douleur de la veuve.
Mais ce qui consolait un peu , dans une si grande affliction , et une tristesse si générale, c'était quantité de grands pots d'argent, faits à l'antique, pleins , les uns de vins de France, d'autres de vins d'Espagne, et d'autres d'eau-de-vie , qu'on avait soin de ne pas laisser long-temps vides. Nous tâtâraes de tout, et la veuve interrompait souvent se» sonpirspour nous presser de boire j
elle nous fît même apporter du tabac, dont nous ne voulûmes pas prendre. On nous conduisit ensuite au temple dont le défunt était pasteur, où nous ne vîmes rien de remarquable; et, prenant congé de la veuve, il fallut encore boire à la mémoire du défunt , et faire , monsieur , ce qui s'appelle libare manibus.
Nous allâmes ensuite chez une personne qui était en notre compagnie: la mère nous reçut avec toute l'affection possible ; et ces gens, qui n'avaient jamais vu de Français, ne savaient comment nous témoigner la joie qu'ils avaient de nous voir en leur pays.
Le mardi , on nous apporta quantité de fourrures a acheter, de grandes couvertures fourrées de peaux de lièvre blanc , qu'on voulait donner pour un écu. On nous montra aussi des habits de Lapons , faits des peaux de jeunes rennes, avec tout l'équipage, les bottes, les souliers, la ceinture et le bonnet. Nous allâmes le même jour à la chasse autour de la maison : nous trouvâmes quantité de bécasses sauvages , et autres animaux inconnus en nos pays, et nous nous étonnâmes que les habitans que nous ren-
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contrions dans le chemin ne nous fuyaient pas moins que le gibier.
Le mercredi, nous reçûmes visite des bourgnemestres de la ville, et du bailli ,qui nous firent offre de service en tout ce qui serait en leur pouvoir. Ils nous vinrent prendre après le diné dans leurs barques, et nous menèrent chez le prêtre de la ville, gendre du défunt Tornseus.
Ce fut là où nous vîmes pour la première fois un traîneau lapon , dont nous admirâmes la structure. Cette machine, qu'ils appellent piilea , est faite comme un petit canot , élevée sur le devant pour fendre la neige avec plus de facilité. La proue n'est faite que d'une seule planche, et le corps est composé de plusieurs morceaux de bois qui sont cousus ensemble avec de gros fil de renne, sans qu'il y entre un seul clou, et qui se réunissent sur le devant à un morceau de bois assez fort, qui règne tout du long par-dessus , et qui , excédant le reste de l'ouvrage, fait le même effet que la quille d'un vaisseau. C'est sur ce morceau de bois que le traîneau glisse; et, comme il n'est large que de quatre bons doigts , cette machine roule continuellement G. a
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de côté et d'autre : on se met dedans jusqu'à la moitié du corps, comme dans un cercueil , l'on vous y lie, en sorte que vous êtes entièrement immobile, et l'on vous laisse seulement l'usage des mains, afîn que d'une vous puissiez conduire la renne, et de l'autre vous soutenir lorsque vous êtes en danger de tomber. Il faut tenir sou corps dans l'équilibre ; ce qui fait qu'à moins d'être accoutumé à cette manière de courir, on est souvent en danger de la vie, et principalement lorsque le traîneau descend des rochers les plus escarpés , sur lesquels vous courez d'une si horrible vitesse, qu'il est impossible de se figurer la promptitude de ce mouvement à moins de l'avoir expérimenté. Nous soupâmes ce même soir en public avec le bourguemestre ; tous les habitans y coururent en foule pour nous voir manger. Nous arrêtâmes ce même soir notre départ pour le lendemain, et primes un truchement.
Le jeudi , dernier juillet, nous partîmes de Torno dans un pelit bateau finlandais, fait ejtprès pour aller dans ce pays : sa longueur peut être de douze pieds, et sa largeur de trois. Il ne se peut rien voir de si hien tra-
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vaille, ni de si léger; en sorte que deux ou trois hommes jjeuvent porter facilement ce bâtiment , lorsqu'ils sont obligés de passer les cataractes du fleuve , qui sont si impétueuses qu'elles roulent des pierres d'une grosseur extraordinaire. Nons fumes obligés d'aller à pied presque tout le reste de la journée, à cause des torrens qui tombaient <les montagnes, et d'un vent impétueux qui faisait entrer l'eau dans le bateau avec une telle abondance, que, si l'on n'eût été extrêmement prompt à le vider , il eût été bientôt rempli. Nous allâmes le long de la rivière, toujours chassant ; nous tuâmes quelques pièces de gibier, et nous admirâmes la quantité de canards , d'oies , de courlis , et de plusieurs autres oiseaux que nous rencontrions à chaque pas. Nous ne fîmes pas ce jour-là tout le chemin que nous avions déterminé de faire , à cause d'une pluie violente qui nous surprit et nous obligea de passer la nuit dans une maison de paysan , à une lieue et demie de Torno.
Nous marchâmes tout le vendredi sans nous reposer, et nous fûmes depuis quatre heures du matin jusqu'à la nuit à faire trois
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milles; si l'on peut appeler la nuit un temps où l'on voit toujours le soleil, sans que l'on puisse faire aucune distinction du jour au lendemain.
Nous fîmes plus de la moitié du chemin à pied , à cause des torrens effroyables qu'il fallut surmonter. Nous fûmes même obligés de porter notre bateau pendant quelque espace de chemin, et nqus eûmes le plaisir de voir en même temps descendre deux petites barques au milieu de ces cataractes. L'oiseau le plus vite et le plus léger ne peut aller de cette impétuosité , et la vue ne peut suivre la course de ces bâtimens, qui se dérobent aux yeux, et s'enfonceut, tantôt dans les vagues, où ils semblent ensevelis, et tantôt se relèvent d'une hauteur surprenante. Pendant cet!* course rapide , le pilote est debout , et emploie toute son industrie à éviter des pierres d'une grosseur extraordinaire, et à passer au milieu des rochers, qui ne laissent justement que la largeur du bate;iu, et qui briseraient ces petites chaloupes en mille pièces , si elles y touchaient le moins du inonde.
Nous tuâmes ce jour-là dans les bois deux
faisandeaux , trois canards , et deux sarcelles , sans nous éloigner de notre chemin , pendant lequel nous fûmes extrêmement incommodés des moucherons, qui sont la peste de ce pays, et qui nous firent désespérer. Les Lapons n'ont point d'autre remède contre ces maudits animaux que d'emplir de fumée le lieu où ils demeurent; et nous remarquâmes sur le chemin, que , pour garantir leur bétail dé ces bétes importunes, ils allument un grand feu dans les endroits où paissent leurs vaches ( que nous trouvâmes toutes blanches ) , à la fumée duquel elles se mettent, et chassent ainsi les moucherons , qui n'y sauraient durer.
Nous fîmes la même chose, et nous nous enfumâmes , lorsque nous fûmes arrivés chez un Allemand qui est depuis trente ans dans le pays, et qui reçoit le tribut des Lapons pour le roi de Suède. Il nous dit que ce peuple était obligé de se trouver en un certain lieu qu'on lui assigne l'année précédente, pour apporter ce qu'il doit , et qu'on prenait ordinairement le temps de l'hiver, à cause de la commodité qu'il donne aux Lapons de venir sur les glaces par le moyea
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de leurs rennes. Le tribut qu'ils paient est peu de chose; et c'est une politique du roi de Suède, qui , pour tenir toujours ces peuples tributaires à «a couronne, ne les chaige que d'un médiocre impôt, de peur que les Lapons, qui n'ont point de demeure fixe, et à qui toute l'étendue de la Laponie sert de maison, n'aillent sur les terres d'un autre pour éviter les vexations du prince de qui ils seraient !rop surchargés. H y a pourtant de ces peuples qui paient plusieurs tributs à différens Etats ; et quelquefois un Lapon sera tributaire du roi de Suède, de celui de Danemarck , et du grand-duc de Moscovie : ils paieront au premier, parce qu'ils demeurent sur ses Etats ; à l'autre, parce qu'il leur permet de pêcher du côté de la Norwège qui lui appartient ; et au troisième , à cause qu'iU peuvent aller chasser sur ses leçres.
11 ne nous arriva rien d'extraordinaire pendant tout le chemin que nous fîmes le samedi; mais sitôt que nous fûmes arrivés chez uu paysan, nous nous étonnâmes de trouver tout le monde dans les bains. Ces lieux, qu'ils appellent basses -touches ou bains , sont faits de bois, comme toutes leurs
maisons. On voit au milieu de ce hain un gros amas de pierres, sans qu'ils aient observé aucun ordre en le faisant que d'y laisser un trou au milieu, dans lequel ils allument du feu. Ces pierres étant une fois échauffées communiquent la chaieurà tout le lieu; mais ce chaud s'augmente extrêmement , lorsque Von •vient à jeter de l'eau dessus les cailloux , qui, renvoyant une fumée étouffante, font que l'air que l'on respire dans ces bains est tout de feu. Ce qui nous surprit beaucoup fut qu'étant entrés dans ce bain , nous y trouvâmes ensemble filles et garçons, mères et fils, frères et sœurs, sans que ces femmes nues eussent peine à supporter la vue des personnes qu'elles ne connaissaient point. Mais nous nous étonnâmes davantage de voir de jeunes filles frapper d'une branche des hommes et des garçons nus. Je crus d'abord que la nature , affaiblie par de grandes sueurs, avait besoin de cet aitifice pour faire voir qu'il lui restait encore quelque signe de vie ; mais on me détrompa bientôt , et je sus que cela se faisait afin que ces coups réitérés, ouvrant les pores, aidassent à faire faire de grandes évacuations. J'eus de la peine ea-
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suite à concevoir comment ces gens, sortant nus de ces bains tout de feu, allaient se jeter dans une rivière extrêmement froide, qui était à quelques pas de la maison ; et je conçus qu'il fallait que ces gens fussent d'un fort tempérament pour pouvoir résister aux effets que ce prompt changement du chaud au froid pouvait causer. ,
Vous n'auriez jamais cru, monsieur, que les Bothniens, gens extrêmement sauvages, eussent iniité les Romains dans leur luxe et dans leurs plaisirs. Mais vous vous étonnerez encore davantage quand je vous aurai dit que ces mêmes gens , qui ont des bains chez eux , comme les empereurs, n'ont pas de pain à manger. Ils vivent d'un peu de lait, et se nourrissent de la plus tendre écorce qui se trouve au sommet des pins. Ils la prennent lorsque l'arbre jette sa sève, et, après l'avoir exposée quelque temps au soleil , ils la mettent dans de grands paniers sous terre, sur laquelle ils allument du feu, qui lui donne une couleur et uix goût assez agréable. Voila , monsieur, quelle est pendant toute l'année la nourriture de ces gens qui cherchent avec
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soin les délices du bain, et qui peuvent se passer de pain.
Nous fûmes assez heureux à la chasse le dimanche, nous rapportâmes quantité de gibier; mais nous ne vîmes rien qui mérite d'ctre écrit qu'une paire de ces longues planches de bois de sapin, avec lesquelles les Lapons courent d'une si extraordinaire vitesse , qu'il n'est point d'animal, si prompt qu'il puisse être, qu'ils n'attrapent facilement , lorsque la neige est assez dure pour les soutenir.
Ces planches , extrêmement épaisses , sont de la longueur de deux aunes , et larges d'un demi-pied ; elles sont relevées en pointe sur le devant , et percées au milieu dans l'épaisseur , qui est assez considérable en cet endroit pour pouvoir y passer un cuir qui lient les pieds fermes et immobiles. Le Lapon qui est dessus tient un long bâton à la main , où , d'un coté, est attaché un rond de bois afin qu'il n'entre pas dans la neige, et de l'autre, un fer pointu. Il se sert de ce bâton pour se donner le premier mouvement, pour se soutenir en courant, pour se conduire dans sa course, et pour s'arrêter quand il veut ; c'est
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aussi avec cette arme qu'il perce les bêtes qu'il poursuit, lorsqu'il en est près.
Il est assez difficile fie se figurer la vitesse de ces gens , qui peuvent avec ces instrumens surpasser la course des bêtes les plus vîtes ; mais il est impossible de concevoir comment ils peuvent se soutenir en descendant les fonds les plus précipités , et comment ils peuvent monter les montagnes les plus escarpés. C'est pourtant, monsieur, ce qu'ils font avec une adresse qui surpasse l'imagination , et qui est si naturelle aux gens de ce pays, que les femmes ne sont pas moins adroites que les hommes à se servir de ces planches. Elles vont visiter leurs parens , et entreprennent de cette manière les voyages les plus difficiles et les plus longs.
Le lundi ne fut remarquable que par la quantité de gibier que nous vîmes et que nous tuâmes; nous avions ce jour-là plus de vingt pièces dans notre dépense : il est vrai que nous achetâmes cinq ou six canards de quelques paysans qui venaient de les prendre. Ces gens n'ont point d'autres armes pour aller à la chasse que l'arc ou l'arbalète.
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Us se servent de l'arc contre les plus grandes bêtes, comme les ours, les loups, et les rennes sauvages ; et lorsqu'ils veulent prendre des animaux moins considérables , ils emploient l'arbalète, qui ne diffère des nôtres que par la grandeur. Les babiians de ce pays sont si adroits à se servir de ces armes, qu'ils sont sûrs de frapper le but d'aussi loin qu'ils le peuvent voir. L'oiseau le plus petit ne leur échappe pas; il s'en trouve même quelques uns qui donneront dans la tête d'une aiguille. Les flèches dont ils se servent sont différentes ; les unes sont armées de fer ou d'os de poisson , et les-autres sont rondes, de la figure d'une boule coupée par la moitié. Ils se servent des premières pour l'arc , lorsqu'ils vont aux grandes chasses, et des autres pour l'arbalète, quand ils rencontrent des animaux qu'ils peuvent tuer sans leur faire une plaie si dangereuse. Ils emploient ces mêmes flèches rondes contre les petits-gris, les martres , et les hermines , afin de conserver les peaux entières : et, parce qu'il est difficile qu'il n'y reste la marque que le coup a laissé, les plus habiles ne manquent jamais de les toucher où ils
veulent, et les frappent ordinairement à la
tête, qui est l'endroit de la peau le moins
estimé.
Nous arrivâmes le mardi à Kones, et nous y restâmes le mercredi pour nous reposer, et voir travailler aux forges de fer et de cuivre qui sont en ce l'eu. Nous admirâmes les manières de fondre ces métaux , et de préparer le cuivre avant qu'on en puisse faire des pelotes, qui sont la monnaie du pays lorsqu'elle est marquée du coin du prince. Ce qui nous étonna le plus, ce fut de voir un de ces forgerons approcher de la fournaise, et prendre avec sa main du cuivre que la violence du feu avait fondu comme del'eau, et le tenir ainsi quelque temps, llien n'est plus affreux que ces demeures ; les torrens qui tombent des montagnes, les rochers et les bois qui les environnent, la noirceur et l'air sauvage de ces forgerons, tout contribue a former l'horreur de ce lieu. Ces solitudes affreuses ne Lussent pas d'avoir leur agrément, et de plaire quelquefois autant que les lieux les plus magnifiques ; et ce fut au milieu de ces roches que je laissai
couler ces vers d'une veine qui avait élé long-temps stérile.
Tranquilles et sombres forêts , Où le soleil ne luit jamais Qu'au travers de nulle fetiiUages, Qae vous avez pour moi d attinits !
Et qu'il est «loux, sous vos ombrages, De pouvoir respirer eu paix !
Que j'aime à voir vos chênes verts.
Presque aussi vieux que l'univers , Qui, malgré la nature émue, Et ses plus cruels aquilons.
Sont aussi sûrs près de la nue Que les épis dans les sillons !
Et vous, impétueux torrens , Qui , sur les roches murmurans , Roulez VQS eaux avec contrainte , Que le bruit que vous excitez Cause de respect et de crainte A tous ceux que vous arrêtez !
Quelquefois vos rapides eaux , Venant arroser les roseaux.
Forment des étangs pacifiques , Où les plongeons et les canards , Et tous les oiseaux aquatiques , Viennent fondre de toutes parts.
D'un côté l'on voit des poissons.
Qui, sans craindre les hameçons , Quittent leurs demeures profondes ; Et, pour prendre un plaisir nouveau.
Las de folâtrer dans les ondes , S'élancent et sautent sur l'eau.
Tous ces édifices détruits.
Et ces respectables dél)ris
Qu'on voit sur cette roche obscure,
Sont plus beaux que les bâtimens
Où l'or, l'azur et la ptiuture.
Forment les moindres omemens.
Le temps y laisse quelques trous, Pour la demeure des hiboux; Et les bêtes d'un cri funeste , Les oiseaux sacrés à la nuit , Dans l'horreur de cette retraite , Trouvent toujours un sur réduit.
Nous partîmes le jeudi de ces forges pour aller à d'autres qui en sont éloignées de dixhuit milles de Suède, qui valent environ cinquante lieues de France. Nous nous servîmes toujours de la même voie, n'y en ayant point d'autre dans le pays, et continuâmes notre chemin au nord sur la rivière. Nous apprîmes qu'elle changeait de nom, et que
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Ips habitans l'appelaient JV'dnmna Suanda. Nous passâmes toute la nuit sur l'eau , et nous arrivâmes le lendemain, vendredi, dans une pauvre cabane de paysau , dans laquelle nous ne trouvâmes personne. Toute la famille, qui consistait en cinq ou six personnes, était dehors; une partie était dans le bols, et l'autre était allée à la pèche du brochet. Ce poisson, qu'ils sèchent, leur sert de nourriture toute l'année. Ils ne le prennent point avec des rets, comme on fait les autres ; mais, en allumant du feu sur la proue de leur petite barque, ils attirent le poisson à la lueur de cette flamme, et le harponnent avec un long bâton armé de fer, de la manière qu'on nous représente un trident, Ils en prennent en quantité, et d'une grosseur extraordinaire; et la nature, comme une bonne mère, leur refusant la fertilité de la terre , leur accorde l'abondance des eaux.
Plus l'on avance dans le pays, et plus la misère est extrême : on ne connaît pas l'usage du blé ; les os de poisson , broyés avec l'écorce des arbres, leur servent de pain ; et, malgré cette méchante nourriture , ces pauvres gens vivent dans une santé parfaite. Ne
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connaissant point de médecins, il ne faut pas s'étonner s'ils ignorent aussi les maladies, et s'ils vont jusqu'à une vieillesse si avancée, qu'ils passent ordinairement cent ans, et quelques-uns cent cinquante.
Nous ne fîmes le samedi que fort peu de chemin, étant restés tout le jour dans une petite maison qui est la dernière qui se rencontre dat's le i)ays. Nous eûmes différens plaisirs pendant le temps que nous séjournâm^-s- dans cette cabane. Le premier fut de nous occuper tous à différens exercices aussitôt que nous fûmes arrivés. L'an coupait lin arbre sec dans le bois prochain , et le traînait avec peine au lieu destiné; l'autre, aprèsavoirtiré le feu d'un caillou, soufflait de tous ses poumons pour l'allumer; quelquesuns étaient occupés à accommoder un agneau qu'ils venaient de tuer; et d'autres, plus prévoyons, laissant ces petits soins pour en prendre de plus importans , allaient chercher sur un étang voisin, tout couvert de poisson, quelque cho.<e pour le lendemain. Ce plaisir fut suivi d'un autre ; car sitôt qu'on se fut levé de table , on fut d'avis , à cause des nécessités pressantes, d'ordonner un©
chasse générale. Tout le monde se prépara pour cela ; et ayant pris deux petites barques et deux paysans avec nous, nous nous abandonnâmes sur la rivière à notre bonne fortune. Nous fîmes la chasse la plus plaisante du monde, et la plus particulière. Il est inouï qu'on se soit jamais servi en France de bâtons pour chasser; mais il n'en est pas de tnéme dans ce pays : le gibier y est si abondant , qu'on se sert de fouet et même de bâton pour le tuer. Les oiseaux que nous primes davantiige, ce fut des plongeons; et nous admirions l'adresse de nos gens à les attraper. Ils les suivaient partout où ils les voyaient ; et , lorsqu'ils les apercevaient nageant entre deux eaux , ils lançaient leur bâton , et leur écrasaient la tête dans le fond de l'eau avec tant d'adresse, qu'il est difficile de se figurer la promptitude avec laquelle ils font cette action. Pour nous, qui n'élions point faits à ces sortes de cbasses , et de qui les yeux n'étaient pas assez fins pour percer jusque dans le fond de la rivière , nous frappions au hasard dans les endroits où nous voyons qu'ils frappaient, et sans autres armes que des bâtons; et nous
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fîmes tant qu'en moins de deux heures nous nous vîmes plus de vingt ou vingt-cinq pièces de gibier. Nous retournâmes à notre petite habitation fort conf ens d'avoir vu cette chasse; et encore plus de rapporter avec nous de quoi vivre pendant quelque temps. Une bonne fortune, comme une mauvaise, vient rarement seule; et quelques paysans, ayant appris la nouvelle de notre arrivée, qui s'était répandue bien loin dans le pays, en partie par curiosité de nous voir ^ et eu partie pour avoir de notre argent, nous apportèrent un mouton, que nous achetâmes cinq ou six sous, et qui accrut nos provisions de telle sorte, que nous nous crûmes assez munis pour entreprendre trois jours de marche, pendant lesquels nous ne devions trouver aucune maison. Nous partîmes donc le dimanche du matin, c'est-à-dire à dix heures; car le soin que nous avions de nous reposer faisait que nous ne nous mettions guère en chemin avant ce temps.
Nous nous étonnâmes que , quoique nous fussions si avant dans le nord , nous ne laissions pas de rencontrer quantité d'hirondelles; et ayant demandé aux gens du pays
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qui nous conduisaient ce qu'elles devenaient l'hiver, et si elles passaient dans les pays chauds , ils nous assurèrent qu'elles se mettaient en pelotons, et s'enfonçaient dans la hourbe qui est au fond des lacs; qu'elles attendaient là que le soleil, reprenant sa vigueur, allât dans le fond de ces marais leur rendre la vie que le froid leur avait ôtée. La même chose m'avait été dite à Copenhague par M. l'ambassadeur, et à Stockholm par quelques personnes ; mais j'avais toujours eu beaucoup de peine à croire que ces animaux pussent vivre plus de six mois ensevelis dans la terre , sans aucune nourriture. C'est pourtant la vérité; et cela m'a été conjfirmé par tant de gens, que je ne saurais plus en douter. Nous logeâmes ce jour- là à Coctitanda, où commence la Laponie ; et le lendemain lundi, après avoir fait quatre milles, nous vînmes camper sur le bord de la rivière , où il fallut coucher sub dio^ et où nous fîmes des feux épouvantables pour nous garantir dei'importunité des moucherons. Nous fîmes un grand retranchement rond de quantité de gros arbres secs, et de plus petits pour les allumer; nous nous mîmes au milieu , et fîmes le plus
32 voyagp:
heau feu que j'aie vu de ma vie. On aurait pu assurément charger un de ces grands bateaux qui viennent à Paris du bois que nous consumâmes, et il s'en fallut peu que nous ne missions le feu à toute la forêt. Nous demeurâmes au milieu de ces feux toute la nuit, et nous nous mîmes en chemin le lendemain matin,, mardi, pour aller aux mines de cuivre, qui n'étaient plus éloignéesquede deux lieues. Nous prîmes notre chemin à l'ouest, sur une petite rivière noramëe Longasiochi , qui formait de temps en temps des paysages les plus agréables que j'aie jamais vus ; et aprè« avoir été souvent obligés de porter notre bateau, faute d'eau , nous arrivâmes à Swapavara , ou Suppawahara, où sont les m-nes de cuivre. Ce lieu est éloigné d'une liei:e de la rivière, et il fallut faire tout ce chemin à pied.
Nous fûmes extrêmement réjouis à notre arrivée d'apprendre qu'il y avait un Français dans ce lieu. Vous voyez, monsieur, qu'il n'y a point d'endroit , si reculé qu'il puisse être, où les Français ne se fasst-nt jour. Il y avait près de trente ans qu'il tra- ■vaillait aux mines ; il est vrai qu'il avait plus
l'air d'un sauvage que d'un homme : il ne laissa pas de nous servir beaucoup , quoiqu'il eût presqu'oublié sa langue; et il nous assura que, depuis qu'il était en ce lieu, bien loin d'y avoir vu des Français , il n'y était venu aucun étranger plus voisin qu'un Italien , qui passa il y a environ quatorze ans, et dont on n'a plus entendu parler depuis. Nous fîmes en sorte tout doucement que cet homme reprît un peu sa langue naturelle et nous apprîmes de lui bien des choses que nous eussions eu de la peine à savoir d'un autre que d'un Français,
Ces mines de Swapavara sont à trente milles de Torno , et à quinze milles de Rondes (il faut toujours prendre trois lieues de France pour un mille de Suède). Elles furent ouvertes il y a environ ving-sept ans par un Lapon, nommé..., à qui l'on a fait une petite rente de quatre écus et de deux tonneaux de faiine ; il est aussi exempt de toute contribution. Ces mines ont été autrefois mieux entretenues qu'elb s ne sont ; il y avait toujours cent hommes qui y travaillaient; mais présentement à peine en voit - on dix ou douze. Le cuivre qui s'y trouve est pourtant
le meilleur qui soit en toute la Suède; mais le pays est si désert et si épouvantable , qu'il y a peu de personnes qui y puissent rester : il n'y a que les Lapons qui demeurent pendant l'hiver autour de ces mines , et l'été ils sont obligés d'abandonner le pays à cause du chaud, et des moucherons, que les Suédois appellent alcaneras , qui sont pires mille fois que toutes les plaies d'Egypte. Ils se retirent dans les montagnes proches de la mer occidentale , pour avoir la commodité de pécher , et pour trouver plus facilement de la nourriture a leurs renues, qui ne vivent que d'une petite mousse blanche et tendre, qui se trouve l'été sur les monts Sellices, qui séparent la Norwège de la Laponie, dans les pays les plus septentrionaux.
Nous allâmes le lendemain , mercredi , voir les mines, qui étaient éloignées d'une bonne demi-lieue de notre cabane. Nous admirâmes les travaux et les abîmes ouverts qui pénétraient jusqu'au centre de la terre, pour aller chercher près des enfers de la matière au luxe et à la vanité. La plupart de ces trous étaient pleins de glaçons, et il y en avait qui étaient revêtus, depuis le bas jusqu'en haut»
J'uD mur de glace si épais que les pierres les plus grosses que nous prenions plaisir à jeter contre , loin d'y faire quelque brèche , ne laissaient pas même la marque où elles avaient touché ; et lorsqu'elles tombaient dans le fond, on les voyait rebondir et rouler sans faire la moindre ouverture à la glace. Nous étions pourtant alors dans les plus fortes chaleurs de la canicule ; mais ce qu'on appelle ici un été violent peut passer en France pour un très-rude hiver.
Toute la roche ne fournit pas partout le métal; il faut chercher les veines; et lorsqu'on en atrouvé quelqu'une , on la suit avec autant de soin qu'on a eu de peine à la découvrir. On se sert pour cela, ou du feu pour amollir le rocher, ou de la poudre pour le faire sauter : cette dernière manière est beaucoup plus pénible, mais elle fait incomparablement plus d'effet. Nous prîmes des pierres de toutes les couleurs, de jaunes, de bleues, de vertes, de violettes; et ces dernières nous parurent les plus pleines de métal et les meilleures.
Nous fîmes l'épreuve de quantité de pierres d'aimant que nous trouvâmes sur la ro-
che; malselles avaient perdu presque toute leiJr force par le feu qu'on avait fait audessus ou au-dessous ; ce qui fit que nous ne voulûmes point nous eu charger, et que nous différâmes d'.en prendre à la mine de fer , à notre retour. Après avoir considéré toutes les machines et les pompes qui servent à élever l'eau , nous contemplions à loisir toutes les monfagnes couvertes de neige qui nous environnaient. C'est sur ces roches que les Lapons habitent l'hiver; ils les possèdent en propre depuis la division de la Laponie, qui fut faite du temps de Gustave Adolphe , père de la reine Christine. Ces terres et ces montagnes leur appartiennent, sans que d'autre- puissent s'y établir; et, ])our marque de leur ])ropriélé , ils ont leurs noms écrits sur quelques pierres ou sur quelques endroits de la montagne, qu'ils ont eu en propriété , ou qu'ils ont habitée : tels sont les rochers de Lupavyara , Kerqueiol, Kilavara,Lung, Dondere, ou Boche du Tonnerre , qui ont donné le nom aux familles des Lapons qui y habitent , et qu'on ne connaît dans le pays que par les surnoms qu'ils ont pris de ces roches. Ces montagnes ont quel-
quefois sept ou huit lieues d'étendue ; tt quoiqu'ils demeurent toujours sur la même roche , ils ne laissent pas de changer fort souvent de place, lorsque la nécessité le demande , et que les rennes ont consommé toute la mousse qui était autour de leur habitation. Quoique certains Lapons aient pendant l'hiver certaines terres fixes , il y en a beaucoup davantage qui courent toujours, et desquels on ne saurait trouver l'habitalioti : ils sont tantôt dans les bois, et tantôt proche des lacs, selon qu'ils ont besoin de pécher ou de chasser ; et on ne les voit que lorsqu'ils viennent l'hiver aux foires , pour troquer leurs peaux contre autre chose dont ils ont besoin , et pour apporter le tribut qu'ils paient auroi de Suède , dont ils pourraient facilement s'exempter s'ils ne voulaient pas se trouver à ces foires. Mais la nécessité qu'ils ont de fer, d'acier, de corde, de couteaux, et autres, les oblige à venir en ces endroits , où ils trouvent ce dont ils ont besoin. Le tribut qu'ils paient est d'ailleurs fort peu de chose. Les plus riches d'entre eux , quand ils auraient mille ou douze cents rennes , comme il s'en rencontre quelques 6. 4
uns, ne paient ordinairement que deux ou trois écus tout au plus.
Après que nous nous fûmes amplement informés de toutes ces choses, nous reprîmes le chemin de notre cabane, et nous vîmes en passant les forges où l'on donne la première font? au cuivre. C'est là qu'on sépare ce qu'il y a de plus grossier : lorsqu'il a été assez long temps dans le creuset pour pousser dehors toutes ses impuretés , avant que de trouver le cuivre qui est au fond , on lève plusieurs feuilles , qu'ils appellent rosettes , dans lesquelles il n'y a que la moitié de cuivre, et qu'on remet ensuite au fourneau pour en ôter tout ce qu'il y a de terrestre. C'est la première façon qu'on lui donne là : mais il faut qn'il passe à Konges encore trois fois au feu pour le purifier lout-à-fait, et le rendre en état de prendre sous le marteau la forme qu'«m veut 'ui donner.
Le jeudi, le piètre des Lapons arriva avec (jaafre de sa nation , pour se trouver le lendemain à u.i Hps jours de prières établies par tonte la Sfjè 'e pour remercier Dieu de<; \l(t()irps que les Suédois ont remportée» ces jours-là.
Ce furent les premiers Lapons que nous vîmes, et dont la vue nous réjouit tout-àfait. Ils venaient troquer du poisson pour du tabac. Nous les considérâmes depuis la tête jusqu'aux pieds : ces hommes sont faits tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n'excède pas trois coudées ; et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils ont la tête grosse, le visage large et plat , le nez écrasé , les yeux petits , la Louche large , une barbe épaisse qui leur pend sur l'estomac Tous leurs membres sont proportionnés à la petitesse du corps ; les jambes sont déliées , les bras longs ; et toute cette petite machine semble remuer par ressorts. Leur habit d'hiver est d'une peau de renne, faite comme un sac , descendant sur les genoux , et retroussée sur les hanches d'une ceinture de cuir ornée de petites plaques d'argent ; les souliers, les bottes , et les gants, de même : ce qui a donné lieu à plusieurs historiens de dire qu'il y avait des hommes vers le nord , vêtus comme des bêtes , et qui ne se servaient point d'autres habits que ceux que la nature leur avait donnés. Ils ont toujours une bourse des parties de renne
qui leur pend sur l'estomac, dans laquelle ils mettent unecuillerJUs changent cet habillement l'été, et en prennent un plus Iceer, qui est ordinairement de la peau des oiseaux qu'ils écorchent pour se garantir des moucherons. Ils ne laissent pas d'avoir par-des- «u$ un sac de grosse toile, ou d'un drap gris-blanc , qu'ils mettent sur leur chair ; car l'usage du linge leur est tout-à-fait inconnu.
Ils couvrent leur tête d'un bonnet , qui est ordinairement fait delà peau d'un oiseau gros comme un canard , qu'ils appellent loottif qui veut dire en leur langue boiteux , à cause que cet oiseau ne saurait marcher : ils le tournent de manière que la tête de l'oiseau excède un peu le front, et que les ailes leur tombent sur les oreilles.
Voilà, monsieur , la description de ce petit animal qu'on appelle Lapon; et l'on peut dire qu'il n'y en a point, après le singe , qui approche plus de l'homme. Nous les interrogeâmes sur plusieurs choses dont nous voulions nous informer, et nous leur demandâmes particulièrement l'endroit où nous pourrions trouver de leurs camarades. Ces gens nous instruisirent sur tout , et nous
dirent que les Lapons commençaient à descendre des montagnes qui sont vers la mer Glaciale, d'où le chaud et les mouches les avaient chassés , et se répandaient vers le lac Tornotracs, d'où le fleuve Torno prend sa source, pour y pêcher quelque temps, jusqu'à ce qu'ils pussent, vers la Saint-Barthélemi , se rapprocher tout-à-fait des montagnes de Swapavara, Kilavan, et autres ou le froid commençait à se faire sentir , pour y passer le reste de l'hiver. Ils nous assurèrent que nous ne manquerions pas d'en trouver là des plus riches , et que , pendant sept ou huit jours que nous serions à y aller, les Lapons emploieraient ce temps pour y venir. Ils ajoutèrent que, pour eux, ils étaient demeurés pendant tout l'été aux environs de la mine et des lacs qui sont autour , ayant trouvé assez de nourriture pour quinze ou vingt rennes qu'ils avaient chacun , et étant trop pauvres pour entreprendre un voyage de quinze jours , pour lequel il fallait prendre des provisions , qu'ils n'étaient y^as ea état défaire, à cause qu'ils ne pouvaient vivre éloignés des étangs qui leur fournissaient chaque jour leur nouriilure.
Le vendredi, i5 août, il fit un grand froid, et il neigea sur les montagnes voisines. Nous eûmes une longue conversation avec le prêtre, lorsqu'il eut fini les deux sermons qu'il fit ce jour-là , l'un en fînlandois , et l'autre en lapon. Il parlait heuicusement pour nous assez bon latin, et nous l'interrogeâmes sur toutes les choses qu'il pouvait le mieux connaître, comme sur le baptême , le mariage , et les enterremens. Il nous dit , au sujet du premier, que tous les Lapons étaient chrétiens et baptisés ; mais que la plupart ne l'étaient que pour la forme seulement, et qu'ils retenaient tant de choses de leurs anciennes superstitions, qu'on pouvait dire qu'ils n'avaient que le nom de chrétiens, et que leur cœur était encore païen.
Les Lapons portent leurs enfans au prêtre pour les baptiser quelque temps après qu'ils sont nés : si c'est en hiver, ils les portent avec eux dans leurs traîneaux; et si c'est en été, ils les mettent sur des rennes dans leurs berceaux pleins de mousse, qui sont faits d'écorce de bouleau , et d'une manière toute particulière. Ils font ordinairement présent au prêtre d'une paire de gants bordés en de
eertains eiKÎroits de plumes de loom , qui sont violettes , marquetées de blanc , et d'une très-belle couleur. Sitôt que l'enfant est baptisé , le père lui fait présent dune renne femelle; et tout ce qui provient de cette renne, qu'ils appellent /7a««;i^cw , soit en lait, fromage, et autres denrées, appartient en propre à la fille, et c'est ce qui fait sa richesse lorsqu'elle se marie. Il y en a qui font encore présent à leurs enfans d'une renne lorsqu'ils aperçoivent sa première dent; et tous les renues qui viennent de celle-là sont marqués d'une marque particulière, afin qu'ils puissent être distingués des autres. Ils changent le nom de baptême aux enfans lorsqu'ils ne sont pas heureux ; et le premier jour de leurs noces, comme tous les autres, ils couchent dans la même cabane, et caressent leurs femmes devant tout le monde.)
Il nous dit, touchant le mariage, que les Lapons mariaient leurs filles assez tard, quoiqu'elles ne manquassent pas de partis, lorsqu'elles étaient connues dans le pays pour avoir quantité de rennes provenues de celles que leur père leur a données à leur naissance et à leur première dent ; car c'est là
tout ce qu'elles emportent avec elles ; et le gendre, bien loin de recevoir quelque chose de son beau-père, est obligé d'acheter la fille par des présens. Ils commencent ordinairement au mois d'avril à faire l'amour , comme les oiseaux.
Lorsque l'amant a jeté les yeux sur quelque fille qu'il veut avoir en mariage, il faut qu'il fasse état d'apporter quantité d'eau-devie, lorsqu'il vient faire la demande avec son père ou son plus proche parent. On ne fait point l'amour autrement en ce pays; et on ne conclut jamais de mariage qu'après avoir vidé plusieurs bouteilles d'eau -de- vie , et fumé quantité de tabac. Plus un homme est amoureux , et j)lus il apporte d'eau-de-vie ; et il ne peut par d'autres marques témoigner plus fortement sa passion. Ils donnent un nom particulier à cette eau-de-vie que l'amant apporte aux accords, et ils l'appellent la bonne arrivéç du vin , ou sonbbouvin y le -vin des amans. C'est une coutume chez les Lapons d'accorder leurs filles long-temps avant de les marier : il font cela afin que l'amoureux fasse durer ses présens ; et, s'il veut venir a bout de son entreprise , il faut qu'il ne cesse
point d'arroser son amour de ce breuvage si chéri. Enfin, lorsqu'il a fait les choses lionnôtçment pendant un an ou deux, quelquefois on conclut le mariage.
Les Lapons avaient autrefois une manière de marier toute particulière , lorsqu'ils étaient encore tout-à-fait ensevelis dans les ténèbres du paganisme, et qui ne laisse pas encore d'être observée de quelques-uns. On ne menait point les parties devant le prêtre ; mais les parens les mariaient chez eux, sans autre cérénoonie que par l'excussion du feu qu'ils tiraient d'un caillou. Ils croient qu'il n'y a point de figure plus mystérieuse et plus propre pour nous représenter le mariage ; car comme la pierre renferme en elle-même une source de feu qui ne paraît que lorsqu'on l'approche du fer, de même, disent-ils , il «e trouve un principe de vie caché dans l'un et l'autre sexe, qui ne se fait voir que lorsqu'ils sont unis.
Je crois , monsieur, que vous ne trouverez pas que ce soit fort mal raisonner pour des Lapons ; et il y a bien des gens, et plus subtilisés , qui auraient de la peine à donner une comparaison plus juste. Mais je ne sais
si vous jugerez que le raisonnement suivant
soit de la même force.
J'ai déjà dit que lorsqu'une fille est connue dans le pays pour avoir quantité de rennes, elle ne manque point de partis; mais je ne vous avais pas dit, monsieur, que cette quantité de bien était tout ce qu'ils demandaient dans une fille, sans se mettre en peine si elle était avantagée de la nature ou non; si elle avait de l'esprit ou si elle n'en avait point , et même si elle était encore pucelle ou si quelque autre avant lui avait reçu des témoignages de sa tendresse. Mais, ce que vous admirerez davantage, et qui m'a surpris le premier, c'est que ces gens, bien loin de se faire un monstre de cette virginité, croient que c'est un sujet parmi eux de rechercher de ces filles avec tant d'empressement, que, toutes pauvres qu'elles sont bien souvent, ils les préfèrent à des riches qui seraient encore pucelles, ou qui passeraient du moins pour telles parmi eux. On doit pourtant faire cette distinction , monsieur , qu'il faut que ces filles dont nous parlons aient accordé cette faveur à des étrangers qui vont l'hiver faire marchandise, et non pas à des Lapons. C'est d«
là qu'ils infèrent que , puisqu'un homme qu'ils croient plus riche , et de meilleur goût qu'eux, a bien voulu donner des marques de son amour à une fille de leur nation , il faut qu'elle ait un mérite secret qu'ils ne connaissent pas, et dont ils doivent se bien trouver dans la suite. Ils sont si friands de ces sortes de morceaux , que, lorsqu'ils viennent quelquefois pendant l'hiver à la ville de Torno , et qu'ils trouvent une fille grosse , non-seulement ils oublient leurs intérêts, en voulant la prendre sans bien, mais même, lorsqu'elle fait ses couches , ils l'achètent des parens autant que leurs facultés le leur peuvent permettre.
Je connais bien des personnes, monsieur, qui seraient assez charitables pour faire ainsi la fortune de quantité ^e pauvres filles , et qui ne demanderaient pas mieux que de leur procurer, sans qu'il leur en coûtât beaucoup de peine , des partis avantageux. Si cette mode pouvait venir en France, on ne verrait pas tant de filles demeurer si longtemps dans le célibat; les pères de qui les bourses sont nouées d'un triple nœud n'en seraient pas si embarrassés ; et elles auraient
4^ VOtAGE
toujours un moyen tout prêt de sortir de la captivité où elles sont. Mais je ne crois pas, monsieur, quoi que puissent faire les papas , qu'elle s'y introduise sitôt. On est trop infatué de ce mot d'honneur ; on s'en est fait un fantôme qu'il est présentement trop malaisé de détruire.
Comme les Lapons ignorent naturellement presque toutes les maladies, ils n'ont point voulu s'en faire d'eux-mêmes , comme nous. La jalousie et la crainte du cocuage ne les troublent point : ces maux, qui possèdent tant de personnes parmi nous , sont inconnus chez eux ; et je ne crois pas même qu'il y ait un mot dans leur langue pour exprimer celui de cocu; et l'on peut dire plaisamment avec cet Espagnol, en parlant des siècles passés, et de celui dans lequel nous vivons :
Passô lo de oro , Passé lo de plata , Passé lo de hierro.
Vive lo de cuerno.
Et tandis que ces gens-là font revivre le siècle d'or, nous nous en faisons un de cornes. En effet , monsieur , vous alle« voir parmi eux
ce que je crois qu'on voyait du temps de Saturne , c'est-.î-dire une communauté de hiens qui vous surprendra. Vous avez vu le» Lapons être ce que nous appelons cocus avant le sacrement, et vous allez voir qu'ils ne le sont pas moins après.
Quand le mariage est consommé, le mari n'emmène pas ^a femme, mais il demeuie un an avec son beau-père, au bout duquel temps il va établir sa famille où bon lui semble, et emporte avec lui tout ce qui appartient à sa femme. Les préseus même qu'il a faits à son beau-père au temps des accords lui sont rendus, et les parens reconnaissent ceuxqui leur ont été faits, par quelques rennes, suivant leur pouvoir.
Je vous ai marqué , monsieur , que le» étrangers ont en ce pays un grand privilège, qui est d'honorer les filles de leur approche. Ils en ont un autre qui n'est pas moins considérable, qui est de partager avec les Lapons leurs lits et leurs femmes. Quand un étranger vient dans leurs cabanes, ils le reçoivent 1« mieux qu'ils peuvent, et pensent le régaler parfaitement s'ils ont un verre d'eau-de-vi* à lui donner ; mais , après le repas , quand ê. 5
5o VOYAGE
la personne qu'ils reçoivent est de considération , et qu'ils veulent lui faire chère entière, ils fout 'venir leurs femmes et leurs filles, et tiennent à grand honneur que vous Agissiez avec elles comme ils feraient euxmêmes : pour les femmes et les filles, elles ne font aucune difficulté de vous accorder tout ce que vous pouvez souhaiter, et croient que vous leur faites autant d'honneur qu'à leurs maris ou à leurs pères.
Comme cette manière d'agir me surprit étrangement, et n'ayant pu jusqu'à présent l'éprouver moi-même, je m'en suis informé le plus exactement qu'il m'a été possible, et par quantité d'histoires de cette nature. Je vous en dirai donc ce qu'on m'a assuré être véritable.
Ce Français que nous trouvâmes aux mines de Swapavara, homme simple, et que je ne crois pas capable de controuver une histoire , nous assura que, pour faire plaisir à quantité de Lapons, il les avait soulagés du devoir conjugal ; et, pour nous faire voir combien ces gens lui avaient fait d'instances pour le faire condescendre à prendre cette peine, il nous dit qu'un jour, après avoir bu quel-
DE LAPONIE. 5i
ques verres d'eau-de-vie avec un Lapon, il fut sollicité par cet homme de coucher avec sa femme, qui était là présente avec toute sa famille ; et que , sur le refus qu'il fît , s'excusant du mieux qu'il pouvait, le Lapon, ne trouvant pas ses excuses valables , prit sa femme et le Français , et les ayant jelés tous deux sur le lit , sortit de la chambi e et ferma la porte à la clef, conjurant le Français, par tout ce qu'il put alléguer de plus fort, qu'il lui plût faire en sa place comme il faisait lui-même.
L'histoire qui arriva à Joannes Tornœus ,
prêtre des Lapons, dont j'ai déjà parlé, n'est
pas moins remarquable. Elle nous fut dite
par ce même prêtre, qui avait été long-temp*
son vicaire dans la Laponie , et qui avait vécu
sous lui près de quinze ans : il la tenait de
lui-même. Un Lapon, nous dit-il, des plus
riches et des plus considérés qui fussent
dans la Laponie de Torno , eut envie que
son lit fût honoré de son pasteur; il ne crut
point de meilleur moyen pour multiplier ses
troupeaux et pour attirer la bénédiction du
ciel sur toute sa famille; il le pria plusieurs
fois de lui vouloir faire cet honneur ; mais le
5a VOYAGE
pasteur, par conscience ou autrement, n'en voulut rien faire , et lui représentait toujours que ce n'était pas le plus sur moyen pour s'attirer un Dieu propice. Le Lapon n'entrait point dans tout ce que le pasteur lui pouvait dire; et un jour qu'il le rencontra seul il le conjura à genoux , et par tout ce qu'il y avait de plus saint parmi les dieux qu'il adorait, de ne pas lui refuser la grâce qu'il lui demandait ; et, ajoutant les promesses am prières, il lui présenta six écus , et s'offrit de les lui donner s'il voulait s'abaisser jusqu'à coucher avec sa femme. Le bon pasteur songea quelque temps s'il pouvait le faire en conscience , et , ne voulant pas refuser ce pauvre homme, il trouva qu'il valait encore mieux le faire cocu , et gagner son argent , que de le désespérer.
Si cette aventure ne nous avait pas été racontée par le même prêtre qui était alors son disciple, et qui était présent , je ne pourrais jamais la croire ; mais il nous l'assura d'une manière si forte, que je ne puis en douter, connaissant d'ailleurs le naturel du pays.
Celte bonne volonté que les Lapons ont
pour leurs femmes ne s'ëtend pas seulement à l'égard de leurs pasteurs, mais aussi sur tous les étrangers , suivant ce qu'on en a dit, et comme nous voulons le prouver.
Je ne vous dis i ien , monsieur , d'une fille à qui le bailli de Laponie, qui est celui qui reçoit le tribut pour le roi , avait fait un enfant. Un Lapon l'acbeta , pour en faire sa femme, de celui qui l'avait déshonorée , sans autre raison que parce qu'elle avait su captiver les inclinations d'un étranger. Toutes ces choses sont si fréquentes en ce pays , que, pour peu qu'on vive parmi les Lapons, on ne manque pas d'en être bientôt convaincu par sa propre expérience.
Ils lavent leurs enfans dans un chaudron, tous les jours trois fois , jusqu'à ce qu'ils aient un an , et après , trois fois par semaine. Ils ont peu d'enfans , et il ne s'en trouve presque jamais six dans une famille. Lorsqu'ils viennent au monde , ils les lavent dan» la neige jusqu'ài^ce qu'ils ne puissent plus respirer, et pour lors ils les jettent dans un tain d'eau chaude : je crois qu'ils font cela pour les endurcir au froid. Sitôt que la mère est délivrée, elle boit un grand coup d'huile
de baleine, et croit que cela lui est d'un secours considérable. Il est aisé de connaître dans le berceau de quel sexe est l'enfant. Si c'est un garçon , ils suspendent au-dessus de sa tête un arc, des flèches, ou une lance, pour leur apprendre , même dans le berceau, ce qu'ils doivent faire le reste de leur vie , et leur faire connaître qu'ils doivent se rendre adroits dans leur exercice. Sur le berceau des filles , on voit des ailes de la j'opos , qu'ils appellent rippa , avec les pieds et le bec, pour leur insinuer dès l'enfance la propreté et l'agilité. Quand les femmes sont grosses, on frappe le tambour pour savoir ce qu'elles auront. Elles aiment mieux des filles, parce qu'elles reçoivent des présens en les mariant, et qu'on est obligé d'acheter les femmes.
Les maladies, comme j'ai déjà marqué, sont presque toutes inconnues aux Lapons ; et, s'il leur en arrive quelqu'une, la nature est assez forte pour les guérir d'elle-même; et, sans l'aide des médecinA, ils recouvrent bientôt la santé. Ils usent pourtant de quelques remèdes, comme de la racine de mousse , qu'ils nommevii je est , ou ce qu'on appelle angélique pierreuse. La résine qui coule des
sapins leur fait des emplâtres , et le fromage de renne est leur onguent divin : ils s'en servent diversement. Ils ont du fiel de loup qu'ils délaient dans de l'eau-de-vie avec de la poudre à canon. Lorsque le froid leur a gelé quelque partie du corps, ils étendent le fromage coupé par tranches sur la partie malade ; ils en reçoivent du soulagement. La seconde manière d'employer le fromage, pour les maux extérieurs ou intérieurs, est de faire entrer un fer rouge dans le fromage, qui distille par cette ardeur une espèce d'huile , de laquelle ils se frottent à l'endroit où ils souffrent, et le remède est toujours suivi d'un succès et d'un effc-t merveilleux. 11 conforte la poitrine, emporte la toux , et est bon pour toutes les contusions ; mais la manière la plus ordinaire pour les plaies plus dangereuses, c'est le feu. Ils appliquent un charbon tout rouge sur la blessure , et le laissent le plus long-temps qu'ils peuvent, afin qu'il puisse consumer tout ce qu'il y a d'impur dans le mal. Cette coutume est celle des Turcs : ils ne trouvent point de remède plus souverain.
Ceux qui sont assez heureux en France et
en d'autres lieux pour arriver à une extrême ▼ieille&se sont obligés de souffrir quantité d'incommodités qu'elle traîne avec elle ; mais les Lapons en sont entièrement exempts, et ils ne ressentent pour toutes infirmités dans cet état qu'un peu de diminution de leur vigueur ordinaire. On ne saurait môme distinguer les vieillards d'avec les jeunes; et on voit rarement des têtes blanches en ce pays : ils retiennent toujours leur même poil , qui est ordinairement roux. Mais ce qui est plus remarquable, c'est qu'on rencontre peu de vieillards qui ne soient aveugles. Leur vue, déjà affaiblie par le défaut de la nature, ne peut plus supporter ni l'éclat de la neige, dont la terre est presque toujours couverte, ni la fumée continuelle causée par le feu qui est toujoiirs allumé au milieu de leur cabane, et qui les aveugle sur la fin de leurs jours.
Lorsqu'ils sont malades, ils ont coutume de jouer du tambour dont je parlerai ci-; après , pour connaître si la maladie doit les conduire à la mort ; et lorsqu'ils croient être persuadés du succès fâcheux , et que le malade commence à tirer à sa fin , ils se mettent autour de son lit; et, pour facilitera
*on arae le passage à l'autre monde, ils font avaler à l'agonisant ce qu'ils peuvent d'eaude-vie , en boivent autant qu'ils en ont, pour se consoler de la perte qu'ils font de leur ami , et pour s'exciter à pleurer. 11 n'est pas plutôt mort qu'ils abandonnent la maison, et la détruisent même, de crainte que ce qui reste de l'arae du défunt , que les anciens appelaient mânes, ne leur fasse du mal. Leur cercueil est fait d'un arbre creusé, ou bien de leur traîneau , dans lequel ils mettent ce que le défuHt avait de plus cher, comme son arc, ses flèches, sa lance, afin que , si un jour il retourne à la vie , il puisse exercer sa même profession. Il y en a même de ceux qui ne sont que cavalièrement chrétiens, qui confondent le chri^^tianisme avec leurs anciennes superstition* ; et qui , entendant dire à leurs pasteurs que nous devons un jour ressusciter, mettent dans le cercueil du défunt une hache, un caillou, et un fer pour faire du f • n ( les Lapons ne vo^, agent point sans cet équipage), afin que lorsque le défunt ressuscitera il puisse abattre !e'« arbres, aplanir les rochers, et hrîiier tous les obstacles qui pourraient se rencontrer sur
le chemin du ciel. Vous voyez, monsieur , que, malgré leurs erreurs, ces gens y tendent de tout leur pouvoir; ils y veulent arriver de gré ou de force ; et l'on peut dire: His per ferrum. et ignés ad ccelos grassari constituLum^ et qu'ils prétendent parle fer et par le feu emporter le royaume des cieux.
Ils n'enterrent pas toujours les défunts dans les cimetières , mais bien souvent dans les forêts ou dans les cavernes. On arrose le lieu d'eau-de-vie; tous les assistans en boivent; et, trois jours après l'enterrement, on tue le renne qui a conduit le mort au lieu de sa sépulture , et on en fait un festin à tous ceux qui ont été présens. On ne jette point les os, mais on les garde avec soin pour les enterrer à côté du défunt. C'est dans ce repas qu'on boit le paligavin, c'est-à-dire l'eau-de-vie bienheureuse, parce qu'on la boit en l'honneur d'une personne qu'ils croient bienheureuse.
Les successions se font à peu près comme en Suède : la veuve prend la moitié ; et si le défunt a laissé un garçon et une fille, le garçon prend les deux tiers du bien, et laisse l'autre à sa sœur.
s DE LAPONIE. 5^
Nous étions au plus fort de cette conversation, quand on nous vint avertir qu'on apercevait sur le haut de la montagne des Lapons qui venaient avec des rennes. Nous allâmes au-devant d'eux, pour avoir le plaisir de contempler leur équipage et leur marche ; mais nous ne rencontrâmes que trois ou quatre personnes qui apportaient sur des rennes des poissons secs pour vendre à Swapavara. Il y a long-temps , monsieur, que je vous parle de rennes, sans vous avoir fait la description de cet animal, dont on nous a tant parlé autrefois. Il est juste que je satisfasse présentement votre curiosité, comme je contentai pour lors la mienne.
Rheen est un mot suédois dont on a appelé cet animal, soit à cause de sa propreté, soit à cause de sa légèreté; car rheen signifie net, et renna veut dire courir en cette langue. Les Romains n'avaient aucune connaissance de cet animal, et les Latins récens l'appellent raugifer. Je ne puis vous en dire d'autre raison , sinon que je crois que les Suédois ont pu avoir autrefois appelé cette bête rangi, auquel mot on aurait ajouté yèr/z, comme qui dirait héle nommée rangi : comme je ne
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voudrais pas dire que le bois de ces animaux, qui s'étend en forme de grands rameaux, ait donné lieu de les appeler ainsi, puisqu'on aurait aussitôt dit rami/er que rangifer. Quoi qu'il en soit, il est constant, monsieur, que bien que celte bête soit presque semblable à un cerf, elle ne laisse pas d'en différer en quelque chose. Le renne est plus grand ; mais le bois est tout différent; il est élevé fort haut et se courbe vers le milieu , faisant une forme de cercle sur la tête , qui est velue depuis le bas jusqu'en liant, de la couleur de la peau, et est plein de sang partout; en sorte qu'en le pressant fort avec la main on s'aperçoit par l'action de l'animal qu'il sent de la douleur dans cette partie. Mais ce qu'il y a de particulier , et qu'on ne voit en aucun autre animal, c'est la quantité de bois dont la nature l'a pourvu pour se défendre contre les bêtes sauvages. Les cerfs n'ont que deus bois, d'où sortent quantité de dagues; mais les rennes en ont un autre sur le milieu du front , qui fait le même effet que celui qu'on peint sur la tête des licornes, et deux autres qui, s'étendaut sur ses yeux, tombent sur sa bouche. Toutes ces branches néanmoins sor-
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lent de la même racine , mais elles prennent des routes et des figures différentes ; ce qui leur embarrasse tellement la tête qu'ils ont de la peine à paître, et qu'ils aiment mieux arracher les boutons des arbres , qu'ils peuvent prendre avec moins de difficulté.
La couleur de leur poil est plus noire que celle du cerf, particulièrement quand ils sont jeunes ; et pour lors ils sont presque uoirs comme les rennes sauvages , qui sont toujours plus forts, plus grands, et plus noirs que les domestiques.
Quoiqu'ils n'aient pas les jambes si menues que le cerf, ils ne laissent pas de le surpasser eu légèreté. Leur pied est extrêmement fendu et presque rond ; mais ce qui est de remarquable dans cet animal , c'est que tous ces os, et particulièrement les articles des pieds craquent comme si on remuait des noix, et font un cliquetis si fort qu'on entend cet animal presque d'aussi loin qu'on le voit. L'on remarque aussi dans les rennes que , quoiqu'ils aient le pied fendu, ils ne ruminent point, et qu'ils n'ont point de fiel, mais une petite marque noire dans le foie, sans aucune amertume.
6s VOYAGE
Au reste, quoique ces bétes soient d'une nature sauvage, les Lapons ont si bien trouvé le moyeu de les apprivoiser, et de les rendre domestiques, qu'il n'y a personne dans le pays qui n'en ait des troupeaux comme des moutons. On ne laisse pas d'en trouver dûns les bois une grande quantité de sauvages ; et c'est à celles-Ia que les Lapons font une chasse cruelle, tant pour avoir leur peau, qui est beaucoup plus estimée que celles îles rennes domestiques , que pour la chair qui est beaucoup plus délicate. Il y a même de ces aniniHux qui sont à demi sauvages et domestiques, et les Lapons laissent aller dans les bois leurs rennes femelles, dans le temps que ces animaux sont en chaleur; et ceux qui proviennent de celte conjonction ont un nom particulier : ils les appellent hattaigiar , et ils deviennent beaucoup plus grands et plus forts que les autres, et plus propres pour le traîneau.
r^a Laponie ne nourrit point d'autres animaux d«imestiques que les reunes ; mais on trouve dans ces bétes seules autant de commodités qu'on en rencontre dans toutes celles que nous nourrissons. Ils ne jettent rien de
cet animal; ils emploient le poil, la peau, la chair, les os , la moelle, le sacg, et les nerfs, et ils mettent tout en usage.
La peau leur sert pour se garantir des injures de l'air. En hiver , ils s'en servent avec le poil, et en été ils ont des peaux dont ils l'ont fait tomber. La chair de cet animal est pleine de suc, grasse, et extrêmement nourrissante, et les Lapons ne mangent point d'autres viandes que celle de rennes. Les os leur sont d'une utilité merveilleuse pour faire des arbalètes et des arcs , pour armer leurs flèches, ])Our faire des cuillers, et pour orner tous les ouvrages qu'ils veulent faire. La langue et la moelle des os est ce qu'ils ont de plus délicat parmi eux; et les amans portent de ces mets à leurs maîtresses , comme les plus exquis , qu'ils accompagnent ordinairement de chair d'ours et de castor. Ils en boivent souvent le sang; mais il se conserve plus ordinairement dans la vessie de cet animal, qu'ils exposent au froid, et le laissent condenser et prendre un corps en cet état : et lorsqu'ils veulent faire du potage, ils en coupent ce qu'ils ont de besoin , et le font bouillir avec du poisson. Us n'ont
point d'autres fils que ceux qu'ils tirent des nerfs qu'ils filent sur la joue de ces animaux. Ils se servent des plus fins pour faire leurs habits, et ils emploient les plus gros pour coudre ensemble les planches de leurs barques. Ces animaux ne fournissent pas seulement aux Lapons de quoi se vêtir et de quoi manger, ils leur donnent aussi de quoi boire. Le lait de renne est le seul breuvage qu'ils aient ; et parce qu'il est extrêmement gras et tout-à-fait épais, ils sont obligés d'y mêler presque la moitié d'eau. Ils ne tirent de ce lait que demi-setier par jour des meilleures rennes, qui ne donnent même du lait que lorsqu'elles ont un veau. Ils en font des fromages très-nourrissans ; et les pauvres gens , qui n'ont point le moyen de tuer leurs rennes pour manger, ne se servent point 4'autre nourriture. Ces fromages sont gras et d'une odeur assez forte, mais ils sont fades, comme étant faits et mangés sans sel.
La plus grande commodité qu'on retire des rennes, c'est pour faire voyage et pour porter les fardeaux. Nous avions tant de fois entendu parler avec étonnement de la manière dont les Lapons se servent de ces ani-
maux pour marcher, que nous voulûmes dans le moment satisfaire notre curiosité, et voir ce que c'est qu'un renne attelé à un traîneau. Nous fîmes dans le moment venir une de ces machines que les Lapons appellent pulaha et que nous nommons traîneau, dont j'ai fait la description ci-devant. Nous fîmes attacher le renne sur le devant , de la distance que sont' ordinairement les chevaux, à ce morceau de bois dont j'ai parlé, qu'ils appellent jocnlaps. Il n'a pour collier qu'un morceau de peau où le poil est resté, d'où descend vers le poitrail un trait qui lui passe sous le ventre entre les jambes, et va s'attacher à un trou qui est sur le devant du traîneau. Le Lapon n'a pour guide qu'une seule corde attachée à la racine du bois de l'animal, qu'il jette diversement sur le dos de la bête, tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, et lui fait connaître le chemin en la tirant du côté qu'elle doit tourner.
Nous allâmes ce jour-là, pour la première fois, dans ces traîneaux avec un plaisir incroyable; et c'est dans cette voiture que l'on fait en peu de temps un chemin considérable. On avance avec plus on moins de diligence,
suivant que le renne est plus ou moins vif et vigoureux. Les Lapons en nourrissent exprès de bâtards, qui sont produits d'un raâle sauvage et d'une femelle domestique, comme je vous ai déjà dit , et ceux-là sont beaucoup plus vites que les autres, et plus propres pour le voyage. Zieglerus dit qu'un renne peut en un j our changer trois fois d'horizon , c'est-à-dire joindre trois fois le signe qu'on aura découvert le plus éloigné. Cet espace de chemin , quoique très-considérable et fort bien exprimé , ne donne pas bien à connaître la diligence que peut faire un renne. Les Lapons la désignent mieux, en disant qu'on peut faire vingt milles de Suède, ou cinquante lieues, en ne comptant que deux lieues et demie de France pour un mille de Suède. Les milles de Suède sont de 6600 toises, et les lieues de France de 2600 toises; cependant ordinairement le mille de Suède passe pour trois lieues de France. Cette supputation satisfait plus que l'autre. Mais comme on étend le jour autant qu'on veut, et que les Lapons ne distinguent point si c'est le jour naturel de vingt-quatre heures ou la journée que fait un voyageur, il est
plus à propos , pour donner à comprendre ce qu'un renne peut faire par heure , au moins autant que je l'ai remarqué par la supputation qui précède , et par ma propre expérience , (le dire qu'un bon renne entier, comme sont ceux qui se rencontrent dana la Laponie Kimi lapmarchy qui sont renommés pour les plus vites et les plus vigoureux, peut faire par heure, étant poussé, six lieues de France; encore faut-il pour cela que la neige soit fort unie et fort gelée: il est vrai qu'il ne peut pas résister longtemps à ce travail , et il faut qu'il se repose après sept ou huit heures de fatigue. Ceux qu'on veut ménager davantage ne feront pas tant de chemin , mais dureront aussi plus long-temps. Ils résisteront au travail pendant douze ou treize heures, au bout desquelles il est nécessaire qu'ils se reposent un jour ou deux, si l'on ne veut pas qu'ils crèvent au traîneau.
Ce chemin , comme vous voyez , monsieur, est très-considérable; et s'il y avait des postes de rennes établies en France, il ne serait pas bien difficile d'aller de Paris à Lyon en moins de vingt-six h^^ures. La
diligence serait b«^lle; mais quoiqu'il semble que celte manière de voyager soit fort commode , on en serait beaucoup plus fatigué. Les sauts qu'il faut faire, les fossés qu'il faut franchir , les pierres sur lesquelles il faut passer , et le travail continuel nécessaire pour s'empêcher de verser , et pour se relever quand on est tombé, feraient qu'on aimerait beaucoup mieux aller plus doucement , et essuyer moins de risques.
Quoique ces animaux se laissent assez facilement conduire, il s'en trouve néanmoins beaucoup de rétifs, et qui sont presque indomptables; en sorte que, lorsque vous les poussez trop vite, ou que vous voulez leur faire faire plus de chemin qu'ils ne veulent, ils ne manquent pas de se retourner, et , se dressant sur leurs pieds de derrière , ils viennent fondre avec une telle furie sur celui qui est dans un traîneau, qui ne peut ni se défendre ni sortir, à cause des liens qui l'embarrassent, qu'ils lui cassent souvent la tête, et le tuent quelquefois avec leurs pieds de devant , desquels ils sont si forts , qu'ils n'ont point d'autres armes pour se défendre contre les loups. Les Lapons , pour se parer des in-
suites de ces auiraaux, n'ont point d'autre remède que de se tourner contre terre, et de se couvrir de leur traîneau , jusqu'à ce que leur colère soit un peu apaisée.
Ils Qtfit encore une autre sorte de traîneau, beaucoup plus grand , et fait d'une autre manière, qu'ils appellent racdakeris. Ils s'en servent pour aller chercher leur bois, et pour transporter leurs biens , lorsqu'ils changent d'habitation.
Voilà , monsieur , la manière dont les Lapons voyagent l'hiver, lorsque la neige couvre entièrement toute la terre, et que le froid a fait une croûte glissante par-dessus. L'été il faut qu'ils aillent à pied, car les rennes ne sont pas assez forts pour les porter, et ils ne les attèlent point à des chariots , dont l'usage leur est tout-à-fait inconnu , à cause de l'àpreté des chemins : ils ne laissent pas de porter des fardeaux ; et les Lapons prennent une forte écorce de bouleau, qu'ils courbent en forme d'arc , et mettent sur la largeur ce qu'ils ont à porter, qui n'excède pas de chaque côté le poids de quarante livres. C'est de celte manière qu'ils portent
pendant l'été leurs enfans baptiser, et qu'ils suivent derrière.
La nourriture la plus ordinaire des rennes est une petite mousse blanche, extrêmement fine , qui croît en abondance par toute la Laponie ; et lorsque la terre est toute couverte de neige, la nature donne à ces animaux un instinct pour connaître sous la neige l'endroit où elle peut être, et aussitôt ils la découvrent en faisant un grand trou dans la neige avec les pieds de devant, et ils font cela d'une vitesse incroyable : mais quand le froid a si fort endurci la neige qu'elle est aussi dure que !a glace même, les rennes mangent pour lors une certaine mousse faite comme une toile d'araignée , qui pend des pins , et que les Lapons appellent liint.
Je pense avoir déjà dit que les rennes n'ont de lait que lorsqu'elles ont un veau , qui tette pendant trois mois ; et sitôt que le veau est mort , elles n'ont plus de lait. Ils leur mettent des cocons de pin, lorsqu'ils veulent qu'ils mangent ; et quand ils tettent et qu'ils piquent leur mère , elle leur donne des coups de cornes.
DE LAPONIE. 7t
L'on dit de ces animaux qu'on leur parlé à l'oreille , si l'on veut qu'ils aillent d'un côté ou d'un autre ; cela est entièrement faux : ils vont presque toujours avec un conducteur qui en conduit six après lui ; et s'il . arrive que quelqu'un veuille faire voyage en quelque endroit, s'il peut trouver un renne de renvoi , qu'il soit du pays où il veut aller, il n'aura besoin d'aucun guide, et le renne le mènera à l'endicit où il veut aller, quoiqu'il n'y ait aucun chemin de tracé, et que la distance soit de plus de quarante lieues.
Le samedi , nous nous mîmes en chemin pour aller à pied au logis du prêtre, qui était éloigné de cinq railles, pour prendre easuite notre chemin au nord-ouest , et aller à Tornotresch, où nous devions trouver les Lapons que nous cherchions. Nous ne fûmes pas plutôt hors de Swapavara , que nous trouvâmes de quoi souper : nous tuâmes trois ou quatre oiseaux qu'on appelle en ce pay* fiœlripa , ou oùeau de montagne , et que les Grecs appelaient lagopos ^ on pied-velu. Il est de la grosseur d'une poule, et pendant l'été a le plumage du faisan , mais tirant plus sur le brun, et est distingué en certains ea-
droits de marques blanchâtres. L'hiver il est tout blanc. Le mâle imite , en volant, le bruit d'un homme qui rirait de toute sa force. Il se repose rarement sur les arbres. Au reste, je ne sais point de gibier dont le goût soit si agréable. II a ensemble et la délicatesse du faisan et la finesse de la perdrix : on en trouve quantité sur les montagnes de ce pays.
A deux milles de Swapavara , nous rencontrâmes la barque des Lapons à qui nous avions parlé le jour précédent , et qui devaient nous conduire à Tornotresch. Ils avaient péché toute la nuit, et nous apportèrent des truites saumonées fort excellentes , qu'ils appellent en ce pays œrlax. De là, continuant notre chemin par eau, nous vînmes camper sur une petite hauteur. Nous passâmes la nuit au milieu des bois, dont nous nous trouvâmes bien ; car le froid fut extrêmement violent , et nous fûmes obligés de faire un si beau feu pour nous garantir des bêtes, et particulièrement des ours, que ce jour-là nous mîmes le feu à la forêt : on oublia de l'éteindre en partant, et il prit avec tant de violence , excité par une horrible tem-
pête qui s'éleva , que, revenant quinze jours après, nous le trouvâmes encore allumé ea certains endroits de la foret, où il avait brûlé avec bien du succès ; mais cela ne faisait mal à personne, et les incendiaires n^ sont point punis en ce pays.
Nous ne fîmes qu'un demi>mille le dimanche, à cause des torrens et d'un vent impétueux qui nous terrassait à tons momens ; et pendant le temps que nous fumes à faire ce chemin à pied nous n'avancions pas quatre pas sans voir ou sans entendre tomber des pins d'une grosseur extrême, qui causaient en tombant un bruit épouvantable qui retentissait par toute la forêt. Cette tempête, qui dura tout le jour et toute la nuit, nous obligea de rester , et de passer cette nuit , comme nous avions fait la précédente , avec d'aussi grands feux, mais plus de précaution, pour ne pas porter l'incendie partout où nous passions ; ce qui faisait dire à nos bateliers qu'il ne faudrait que quatre Français pour brûler en huit jours tout le pays.
/ Le lendemain lundi , las d'être exposés à la bise sans avancer, nous ne laissâmes pas, malgré la tempête qui durait encore, de nous 6. 7
mettre en chemin sur un lac qui paraissai» une mer agitée, tant les vagues étaient hautes ; et , après quatre ou cinq heures de travail pour faire trois quarts de mille , nous arrivâmes à l'église des Lapons , où demeurait le prêtre.
Cette église s'appelle Chucasdes, et c'est le lieu où se tient la foire des Lapons pendant l'hiver, où ils viennent troquer les peaux de rennes, d'hermines, de martres, et de petitgris, contre de l'eau-de-vie, du tabac, du valmar , qui est une espèce de gros drap dont ils se couvrent, et duquel ils entourent leurs cabanes. Les marchands de Torno et du pays voisin ne manquent pas de s'y trouver pendant ce temps, qui dure depuis la Conversion de Saint Paul, en janvier, jusqu'au 1 février. Le bailli des Lapons et le juge s'y rendent en personne, l'un, pour recevoir les tributs qu'ils donnent au roi de Suède, et l'autre , pour terminer les différens qui pourraient être parmi eux , et punir les coupables et les fripons , quoiqu'il s'en rencontre rarement ; car ils vivent entre eux dans une grande confiance, sans qu'on ait entendu jamais parler de -voleurs, qui au-
raient pourtant de quoi faire facilement leurs affaires , les cabanes pleines de plusieurs choses restant tout ouvertes lorsqu'ils vont l'été en NorAA'ège , où ils demeurent trois ou quatre mois. Ils laissent au raili||bdes bois, sur le sommet d'un arbre qu'ils^nt coupé, toutes les munitions nécessaires ; et on entend rarement parler qu'ils aient été volés. Le pasteur , comme vous pouvez croire , monsieur, ne s'éloigne pas dans ce temps, et c'est pour lors qu'il reçoit les dixmes de peaux de rennes, de fromage, de gants , de souliers, et autres choses, suivant le pouvoir de ceux qui lui font des présens.
Les Lapons les plus chrétiens ne se contentent pas de donner à leurs pasteurs, ils font aussi des offrandes à l'église. Nous avons vu quantité de peaux de petit-gris qui pendaient devant l'autel; et quand ils veulent détourner quelque maladie qui afflige leurs troupeaux , ou demander à Dieu leur prospérité , ils portent des peaux de rennes à l'église, et les étendent sur le chemin qui conduit à l'autel, par où il faut nécessairement que le prêtre passe , et ils croient ainsi s'attirer la bénédiction du ciel. Les prêtres ont beaucoup
d'affaires pendant ce temps ; car , comme la plupart ne viennent que cette fois à l'église pendant toute l'année, il faut faire pendant huit ou quinze jours tout ce qu'on ferait ailleurs e^jj^ne année. C'est dans ce temps que la pliSrgrande partie font baptiser les enfans, et qu'ils enterrent les corps de ceux qui sont morts pendant l'été : car lorsqu'il meurt quelqu'un dans le temps qu'ils sont vers la mer occidentale, ou dans quelque autre endroit de la Laponie, comme ils ne sauraient apporter les corps à cause de la difficulté des chemins, et qu'ils n'ont point de commodité pour les transporter , ils les enterrent sur le lieu où ils sont morts, dans quelques cavernes ou sous quelques pierres , pour les déterrer l'hiver, lorsque la neige leur donne la commodité de les porter à l'église. D'autres, pour éviter que les corps ne se corrompent, les mettent dans le fond de l'eau, dans leur cercueil , qui est , comme j'ai déjà dit, d'un arbre creux ou de leur traîneau, et ne les tirent point que pour les porter au cimetière. Ils font aussi leurs mariages pendant la foire : comme tous leurs amis sont présens à celle action , ils la diffè-»
rent ordinairement jusqu'à ce temps, pour la rendre plus solennelle, et se diverfir davantage.
Les marchandises que les Lapons apportent à ces foires sont des rennes et des peaux de ces animaux : ils y débitent aussi des peaux de renards , noires, rouges , et blanches ; de loutres , giilonum , de martres , de castors , d'hermines, deloups , de petit-gris , et d'ours; des habits de Lapons, des bottes , des gants, et des souliers, toutes sortes de poissons secs , et des fromages de rennes.
Ils échangent cela contre de l'eau-de-vie, de gros draps, de l'argent, du cuivre, du fer , du soufre, des aiguilles, des couteaux, et des peaux de bœufs , qui leur sont apportées par les Moscovites. Leurs marchandises ont toujours le même prix ; un renne ordinaire se donne pour la valeur de deux écns; quatre peaux vont pour une renne] un limber de petit-gris, composé de quarante peaux, est estimé la valeur d'un écu ; une peau de martre autant; celle d'ours se donne pour autant , et trois peaux blanches de renard ne coûtent pas davantage. Le prix des marchandises est limité de même; une derai-auno
de drap est estimée ua écu; une pinte d'eaude-vie autant; une livre de tabac vaut le raêuie prix : et quand on veut acheter des choses qui coûtent moins, le marché se fait avec une , deux , ou trois peaux de petit-gris, suivant que la chose est estimée.
Tous c«s marchés ne se font plus avec la même franchise qu'ils se faisaient autrefois ; et comme les Lapons, qui agissaient avec fidélité , se sont vus trompés, la crainte qu'ils ont de l'être encore les met sur leurs gardes à tel point qu'ils trompent plutôt eux-mêmes qu'ils ne sont trompés.
Il n'y a rien qui fasse mieux voir le peu de christianisme qu'ont la plupart des Lapons , que la répugnance qu'ils ont d'aller à l'église pour entendre le prêtre , et pour assister à l'office. Il faut que le bailli ait soin de les y faire aller par force , en envoyant des gens dans leurs cabanes pour voir s'il» y sont. Il y en a qui, pour s'exempter d'y aller, lui donnent de l'argent : quelques-uns croient pouvoir se dispenser d'assister à la prédication, en disant qu'ils y étaient l'année passée, et d'autres s'imaginent avoir une excuse légitime de s'absenter, en disant qu'ils sont d'une
aatre église à laquelle ils ont été. Cela fait voir clairement qu'ils ne sont chrétiens que par force, et qu'ils n'en donnent des marques que lorsqu'on les contraint de le faire.
Nous fûmes occupés le reste de ce jour, et toute la matinée du mardi, à graver sur une pierre des monumens éternels qui devaient faire connaître à la postérité que trois Français n'avaient cessé de voyager qu'où la terre leur avait manqué , et que , malgré les malheurs qu'ils avaient essuyés, et qui auraient rebuté beaucoup d'autres qu'eux , ils étaient venus planter leur colonne au bout du monde, et que la matière avait plutôt manqué à leurs travaux , que le courage à les souffrir. L'inscription était telle :
Gallia nos genuit; Tidit nos Africa; Gangem Hausimus, Europamqueoculislustravimus omnem; Casibus et variis acti terrâque marique , Hîc tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.
De Fercourt, de Corberon, Regnard.
i8 augusti 1681.
Nous gravâmes ces vers sur la pierre et sur le bois ; et, quoique le lieu où nous étions ne fût pas le véritable endroit pour les mettre,
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nous y laissâmes pourtant ceux que nouï avions gravés sur le bois , qui furent mis dans l'église au-dessus de l'autel. Nous portâmes les autres avec nous, pour les mettre au bout du lac de Tornotresch , d'où l'on voit la mer Glaciale , et où finit l'univers.
Lorsque les Lapons qui devaient nous conduire et nous montrer le chemin, furent arrivés de chez eux , où ils étaient allés pour prendre quelques petites provisions, consistant en sept ou huit fromages de rennes et quelques poissons secs , nous partîmes de chez les prêtres sur les cinq heures du soir , et vînmes nous reposer à un torrent impétueux qu'ils appellent Vaccho , où nous arrivâmes à une heure après minuit. Nous eûmes le plaisir, tout le long du chemin, de voir le coucher et l'aurore du soleil en même temps. Il se coucha ce jour-là à onze heures, et se leva à deux , sans qu'on cessùt de voir aussi clair qu'en plein midi. Mais lorsque les jours sont les plus longs, c'est-adlre trois semaines avant la Saint-Jean et trois semaines après, on le voit continuellement pendant tout ce temps, sans qu'au plus bas de sa course il touche la pointe des plus hau-
DE LAPONIE. 8i
tes montognes. On est aussi, pendant les plus courts jours de l'hiver, deux mois entiers sans le voir, et l'on monte, à la Chandeleur, sur le sommet des montagnes pour le regarder poindre pendant un moment. La nuit n'est pourtant pas continuelle ; et , sur le raidi , il paraît un petit crépuscule qui dure environ deux heures. Les Lapons , aidés de cette lumière et de la réverbération de la neige dont la terre est couverte, prennent ce temps pour aller à la chasse et à la pêche, qu'ils ne finissent point, quoique les rivières et les >lacs soient gelés partout , et en quelques endroits de la hauteur d'une pique : mais ils font des trous dans la glace, d'espace en espace, et poussent, par le moyeS d'une perche qui va dessous cette glace , leurs filets de trou en trou, et les retirent de même. Mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que bien souvent ils rapportent dans des filets des hirondelles qui se tiennent avec leurs pattes à quelque petit morceau de bois. Elles sont comme mortes lorsqu'on les tire de l'eau, et n'ont aucun signe de vie : mais lorsqu'on les approche du feu, et qu'elles commencent à sentir la chaleur, elles se remuent un peu ,
s* VOYAGE
puis secouent leurs ailes, et commencent à voler comme elles font en été. Cette particu- ]arité m'a été confirmée par tous ceux à qui je l'ai demandée.
Nous nous mîmes le mercredi malin en chemin, et, après avoir passé de l'autre c6té du torrent, nous fîmes une petite lieue à pied. Nous rencontrâmes dans notre chemin une cabane de Lapon , faite de feuilles et de gazon : toutes ses hardes étaient derrière sa cabane sur des planches; elles consistaient en quelques peaux de rennes, quelques outils pour travailler , et plusieurs filets qui pendaient sur une perche. Après avoir tout examiné, nous poursuivîmes notre route à l'ouest, dans les Bois, sans suivre aucun chemin. Nous trouvâmes dans le milieu un magasin de Lapon , construit sur quatre arbres qui faisaient un espace carré. Tout cet édifice , couvert de planches , était appuyé sur ces quatre morceaux de bois , qui sont ordinairement de sapin, dont les Lapons ôlent l'écorce, afin que particulièrement les loups et les ours ne puissent monter sur ces arbres , qu'ils frottent de graisse et d'huile de poisson. C'est dans ce magasin que les
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Lapons ont toutes leurs richesses , qui consistent en poisson sec ou en chair de rennes. Ces garde-mangers sont au milieu des bois, à deux ou trois lieues de l'endroit où le Lapon a son habitation : le même en aura quelquefois deux ou trois en différeus endroits. C'est pourquoi , comme ils sont exposés continuellement à la fureur des bétes, ils emploient toute leur adresse pour rendre leurs efforts vains; mais il arrive bien souvent, quoi qu'ils puissent faire, que les ours détruisent tout le travail d'un Lapon, et mangent en un jour tout ce qu'il aura amassé pendant une année entière , ainsi qu'il arriva à un certain que nous trouvâmes sur le lac deTornotresch, et que nous rencontrâmes à notre retour , fort désolé de ce que les ours avaient détruit son magasin , et dévoré tout ce qui était dedans.
Ils ont encore une autre sorte de réservoir, qu'ils appellent nalla, qui est pourtant comme les autres au milieu des bois, mais qui n'est que sur un seul pivot. Ils coupent un arbre de la hauteur de six ou sept pieds, et mettent sur le tronc deux morceaux de bols en. croix , sur lesquels ils
établissent ce petit édifice , qui fait le même effet que le colombier , et qu'ils couvrent de planches. Ils n'ont d'autre échelle pour monter à ce réservoir qu'un tronc d'arbre dans lequel ils creusent comme des espèces de degrés. Après avoir encore marché environ une demi-heure, nous arrivâmes sur le bord du lac, où nous trouvâmes un petit Lapon extrêmement vieux, avec son fils qui allait à la pêche. Nous l'interrogeâmes sur quantité de choses , et particulièrement sur sou âge, qu'il ne savait pas; ignorance ordinaire aux Lapons, qui presque tous n'ont pas même le souvenir de l'année dans laquelle ils vivent, et qui ne connaissent les temps que par la succession de l'hiver à l'été. Nous lui donnâmes du tabac et de l'eau-devie; et il nous dit que, nous ayant aperçus de sa cabane, il s'était sauvé dans le bois, d'où il pouvait pourtant nous voir ; et que ayantreconiiu que nous ne lui avions fait aucun dommage, et que nous n'avions emporté aucune chose , il s'était hasardé à sortir de son fort pour vaquer à son travail. Le bon traitement que nous fimesà ce pauvre homme en tahac et en eau-de-vie , qui est le plus
grand régal qu'on puisse faire aux Lapons, lit qu'il nous prônait de nous mener chez lui à notre retour, et qu'il nous ferait voir ses rennes au nombre de soixante et dix ou quatre-vingts , et tout son petit ménage.
Nous passâmes outre, et allâmes passer la nuit dans la cabane d'un Lapon, qui était à l'endroit où le lac commence à former le fleuve. ïl y a long-temps , monsieur , que je vous parle des maisons des Lapons , sans vous en avoir fait la description : il faut contenter votre curiosité.
Les Lapons n'ont aucune demeure fixe, mais ils vont d'un lieu à un autre , emportant avec eux tout ce qu'ils ont. Ce changement de place se fait , ou pour la commodité de la pêche, dont ils vivent, ou pour la nourriture de leurs rennes, qu'ils cherchent ailleurs lorsqu'elle est consommée dans l'endroit où ils vivaient. Ils se mettent ordinairement pendant l'été sur le bord des lacs, à l'endroit où sont les torrens ; et l'hiver ils s'enfoncent davantage dans les bois, aux endroits où ils croient trouver de quoi chasser. Ils n'ont pas de peine à déménager promptement : en un quart d'heure ils ont plié 6. 8
toute leur maison , et chargent tous leurs ustensiles sur des rennes , qui leur sont d'un merveilleux secours; ils en ont en cette occasion cinq ou six sur lesquels ils mettent tout leur bagage , comme nous faisons sur nos chevaux , et les enfans qui ne sauraient marcher. Ces rennes vont les uns après les autres ; le second est attaché d'une longue courroie au cou du premier , et le troisième est lié au second , ainsi du reste. Le père de famille marche derrière ces rennes , et précède tout le reste de son troupeau qui le suit, comme on voit les moutons suivre le berger. Quand on est arrivé en un lieu propre pour demeurer , l'on décharge les bêtes, et l'on commence à bâtir la maison. Ils élèvent quatre perches , qui font le soutien de tout leur bâtiment : ces bâtons sont perces à l'extrémité d'en haut, et joints ensemble d'un autre sur lequel sont appuyées quantité d'autres perches, qui forment tout l'édifice, et font le même effet que ferait une cloche. Toutes ces perches servent à soutenir une grosse toile qu'ils appellent woaldemar, qui fait ensemble et les murailles et le fort de la maison. Les plus riches emploient
une double couveiture pour se mieux garantir des pluies et des vents, et les pauvres se servent de gazon. Le feu est au milieu de la cabane , et la fumée sort par un trou qu'ils laissent pour cela au sommet. Ce feu est continuellement allumé pendant l'hiver et pendant l'été; ce qui fait que la plupart des Lapons perdent la vue lorsqu'ils arrivent sur l'âge. La crémaillère pend du haut du toit sur le feu : quelques-unes sont faites de fer ; mais la plupart sont d'une branche de bouleau , au bout de laquelle il y a un crochet. On voit toujours un chaudron qui pend sur le feu, et particulièrement l'hiver, lorsqu'ils font fondre la neige ; et lorsque quelqu'un veut boire, il prend de la neige dans une grande cuiller, et l'arrose de celte eau bouillante jusqu'à ce qu'elle soit entièrement fondue. Le plancher de leur cabane est fait de branches de bouleau ou de pin, qu'ils jettent en confusion pour leur servir de lit. Voilà, monsieur, quelles sont les habitations des Lapons. Là sont les vieux comme les jeunes, les hommes et les femmes, les pères et les enfr^ns : ils couchent tous ensemble sur des peaux de rennes, tout nus;
ce qui occasionne bien souvent des désordres fort dangereux. La porte de la cabane est extrêmement étroite, et si basse qu'il y faut entrer à genoux ; ils la tournent ordinairement au inidi , afin d'être moins exposés au vent du nord. Il y a encore une autre sorte de cabane qui est fixe, et qu'ils font défigure hexagone , avec des pins qu'ils emboîtent les uns sur les autres, et dont les trous sont bouchés de mousse. Celles-là appartiennent aux plus riches , qui ne laissent pas de changer de demeure comme les autres, mais qui reviennent toujours au bout de quelque temps au même endroit , qui est ordinairement sur le bord des cataractes, qui apportent une grande commodité pour la pêche.
Ce fut dans vme de ces cabanes que nous j)assâmes la nuit : elle n'était couverte que de branches entrelacées, qui soutenaient de la mousse. Nous y rencontrâmes deux Lapons , que nous saluâmes en leur donnant la main, et leur disant, Pourist , qui est la salutation lapone , qui veut dire bien venu. Ces pauvres gens nous saluèrent de même , et nous rendirent le salut par le mot de Pourist oni, sojez bien venu aussi. Ilsaccompa-
gnèrent ces mots de leur révérence ordinaire, qu'ils font à la mode des Moscovites, en fléchissant les deux genoux. Nous ne manquâmes pas, pour faire connaissance, de leur donner de l'eau-de-vie de cinq ou six sortes; de manière qu'en ayant trop pris pour leur tête , et la cervelle commençant à leur tourner, un d'eux voulut faire le sorcier , et prit son tambour. Comme cet article est le point de leur superstition le plus essentiel , vous voulez bien , monsieur , que je vous parle de leur religion.
Tout le monde sait que les peuples les plus voisins du septentrion ont toujours été adonnés à l'idolâtrie et à la magie : les Finlandais y ont excellé par-dessus tous les autres ; et on les dirait aussi savans dans cet art diabolique, que s'ils avaient eu pour maîtres Zoroastre ou Circé. Les anciens les connaissaient pour tels; et un auteur danois, eu parlant des Finlandais, desquels les Lapons sont sortis , disait : Tune Biarmenses, anna artibus permutantes , carminibus in jiimbos soluere cœlnm, Icetamqne a'èris faciem tristl imbrium aspergine confiidenint : « Les Biarmien& , employant leur art au défaut des
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armes , changent les temps sereins en des tempêtes cruelles , et remplissent le ciel de nuages par leurs enchantemens ». Cela fait connaître que les Biarmiens , qui sont les Finlandais d'à-prcsent, étaient aussi naéchans soldats qu'ils étaient grands magiciens. Il en parle encore en un autre endroit , en ces termes : Siint. Finni uLiiml septentrionis populi ; visn qnidem habitalem orbis terranim, partent cuhurâ complent : acer iisdem telorum esc usits ; non alia gens prompliore ja~ cidandi peritiâ frnitnr ; grandibus et lati% sagitcis d'unicant; incantationum stndiis inciimbunt^ etc. « Les Finlandais sont, dil-il, les derniers peuples qui habitent vers le septentrion ; ils vivent dans la partie du monde la moins habitable, et se servent si bien de traits, qu'il n'y a point de nation plus adroite à tirer de l'arc : ils combattent avec des flèches fort longues et fort larges, et s'étudient aux enchantemens ». Si les Finlandais étaient autrefois si adonnés à la magie, les Lapons, qui en descendent, ne le sont pas moins aujourd'hui : ils ne sont chrétiens que par po litique et par force. L'idolâtrie, qui estheaucoup plus pal])able, et qui frappe pins lo
sens que le culte du vrai Dieu, ne saurait être arrachée de leur cœur. Les erreurs des Lapons se peuvent réduire à deux chefs : on peut rapporter au premier tout ce qu'ils ont de superstitieux et de païen , et au second leurs enchantemens et leur magie. Leur première superstition est d'observer ordinairement les jours malheureux, pendant lesquels ils ne veulent point aller chasser, et croient que leurs arcs se rompraient ces jours-là , qui sont les jours de Sainte Catherine , Saint Marc, et autres. Ils ont de la peine à se mettre en chemin le jour de Noël , qu'ils croient malheureux. La cause de cette superstition vient de ce qu'ils ont mal entendu ce qui se passa ce jour-là , quand les anges descendirent du ciel, et épouvantèrent les pasteurs ; et ils croient que des esprits malins se promènent ce jour- là dans les airs, et pourraient leur nuire. Ils sont encore assez superstitieux pour croire qu'il reste quelque chose après la mort , appelé mânes , qu'ils appréhendent fort ; et, lorsque quelqu'un meurt en dispute avec un autre, il faut qu'un tiers se transporte au lieu de la sépulture, et qu'il fasse l'accord de pacification entre celui
qui est vivant et celui qui est mort. C'est là proprement l'erreur des anciens païens , qui appelaient mânes , qitasi qui maneant post ohitum. Tout cela n'est que superstition ; mais vous allez voir ce qu'ils ont d'impie , de ])aïen , et de magique.
Premièrement , ils mêlent indifféremment Jésus-Christ avec leurs faux dieux, et ils font un tout de Dieu et du diable, qu'ils croient pouvoir adorer suivant leur fantaisie. Ce mélange se remarque particulièrement sur leurs tambours , où ils meltcnt Storiunchar avec sa famille au-dessus de Jésus-Christ et de ses apôtres. Ils ont trois dieux principaux : le premier s'appelle Thor, ou dieu du tonnerre ; le second , Storiunchar ; et le troisième, Parjutte, qui veut dire le Soleil.
Ces trois dieux sont adorés des Lapons de Lula et de Pitha seulement; car ceux de Rimiet et de Torno , parmi lesquels j'ai vécu , n'en connaissent qu'un , qu'ils appellent ' Seyta , et qui est le même chez eux que Storioinchar chez les autres. Ces dieux sont faits d'une pierre longue, sans autre figure que celle que la nature lui a donnée , et telle qu'ils la trouyent sur les bords des lacs : eu
sorte que toute pierre faite ti'une manière particulière, raboteuse , pleine de trous et de concavités , est pour eux un dieu ; et plus elle est extraordinaire , plus ils ont de vénération pour elle.
ThoT est le premier des dieux, et c'est eelui qu'ils croient maître du tonnerre, et qu'ils arment d'un marteau. Storiunchar est le second, qui est le vicaire du premier; comme qui dirait Thorjuiichar , lieutenant de Thor. Il préside à tous les animaux , avix oiseaux comme aux poissons; et comme c'est celui dont ils ont le plus besoin , c'est à lui aussi qu'ils font plus de sacrifices pour se le rendre favorable. Ils le mettent ordinairement sur le bord des lacs et dans les forêts, où il étend sa juridiction et fait voir son pouvoir. Le troisième dieu, qu'ils ont de commun avec quelques autres païens , est le soleil, pour lequel ils ont beaucoup de vénération, à cause des grandes commodités qu'ils en reçoivent. C'est celui de tous les trois qu'ils ont, ce me semble, le plus de sujet d'adorer. Premièrement, il chasse à son approche le froid qui les a tourmentés pendant plus de neuf mois ; il découvre la terre,
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et donne la nourriture à leurs rennes ; il ramène un jour qui dure quelques mois, et dissipe les ténèbres dans lesquelles ils ont été ensevelis fort long-temps ; ce qui fait qu'en son absence ils ont un grand respect pour le feu , qu'ils prennent pour une vive représentation du soleil , et qui fait en terre ce que l'autre fait dans les cieux.
Quoique chaque famille ait ses dieux particuliers, les Lapons ne laissent pas d'avoir des endroits généraux où ils en ont de communs. Je vous parlerai dans la suite d'un de ces lieux, oii j'ai été moi-mène voir leurs autels ; et c'est là qu'ils font ordinairement les sacrifices, de la manière suivante :
Lorsque les Lapons ont connu, par l'exploration du tambour, que leur dieu est altéré de sang, et qu'il demande u.ie offrande, ils conduisent la victime , qui est un renne mâle, à l'endroit où est l'autel du dieu à qui ils veulent sncrifier, et ne permettent d'approcher de ce lieu à aucune femme ou Cl'e, à qui il est aussi défendu de sacrifier. Ils tuent la victime au pied de l'autel, en lui j)prçant le cœur d'un coup de couteau qu'ils lui enfoncent dans le côté; puis, s'appro-
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chant de l'autel avec respect, ils prennent de la graisse de l'animal, et du sang le plus proche du cœur , dont ils frottent leur dieu avec révérence, en lui faisant des croix avec le même sang. On met derrière l'idole la corne des pieds, les os, et les cornes; on pend d'un côté un fil rouge orné d'étaim , et de l'autre les parties avec lesquelles l'animal augmente son espèce. Le sacrificateur emporte chez, lui tout ce qui peut être mangé, et laisse seulement les cornes à son dieu. Mais quand il arrive que l'autel du dieu à qui ils veulent sacrifier est sur le sommet des montagnes inaccessibles, où ils croient qu'il demeure, alors, comme ils ne peuvent le frotter du sang de la victime, ils prennent une petite pierre qu'ils trempent dedans, et la jettent au lieu où ils ne sauraient aller.
Ils n'offrent pas seulement des sacrifices aux dieux , ils en font aussi aux mânes de leurs parens ou de leurs amis , pour les empêcher de leur faire du mal. La différence qu'ils apportent dans le sacrifice des mânes est que le fil ,qui est rouge à l'autre, est noir à celui - ci , et qu'ils enterrent le reste des bêtes, comme sont les os et le bois, et ne
les laissent pas découverts , comme ils font
sur les autels.
Voilà , monsieur , ce qu'ils ont de semblable avec les païens : voyons maintenant ce qu'ils ont de particulier dans leur art magique. Quoique les rois de Suède aient pu faire par leurs édits menaçans, et par le châtiment de quelques sorciers , ils n'ont pu abolir entièrement le commerce que les Lapons ont avec le diable ; ils ont fait seulement que le nombre en est plus petit, et que ceux qui le font encore n'osent le professer ouvertement.
Entre plusieurs enchantemens dont ils sont capables , l'on dit qu'ils peuvent arrêter un vaisseau au milieu de sa course , et que le seul remède pour empêcher la force de ce charme est de répandre des purgations de femme , dont l'odeur est insupportable aux malins esprits. Ils peuvent aussi changer la face du ciel , et le couvrir de nuages ; et ce qu'ils font le plus facilement , c'est de vendre le vent à ceux qui en ont besoin ; et ils ont pour cela un mouchoir qu'ils nouent en trois endroits différens , et qu'ils donnent à celui qui en a besoin. S'il dénoue le pre-
mier, il excite un vent doux et supportable; s'il a besoin d'un plus fort, il dénoue le second ; et s'il vient à ouvrir le troisième, il excitera pour iors une tempête épouvantable. On dit que cette manière de vendre le \ent est fort ordinaire dans ce pays , et que les moindres petits sorciers ont ce pouvoir, pourvu que le vent dont ils ont besoin commence un peu à souffler, et qu'il faille seulement l'exciter. Comme je n'ai rien vu de tout ce dont je parle, je n'en dirai rien jtDais, pour ce qui est du tambour, je puis vous en diie quelque chose de plus certain.
Cet instrument avec lequel ils font tous leurs charmes, et qu'ils appellent kannus ^ est fait du tronc d'un pin et d'un bouleau qui croît en un certain endroit, et dont les veines doivent aller de l'orient au couchant. Ce kanniis n'est fait que d'un seul morceau de bois creusé dans son épaisseur en ovale, et dont le dessous est convexe, dans lequel ils font deux trous assez longs pour passer le doigt , et pour pouvoir le tenir plus ferme. Le dessus est couvert d'une pe: u de renne, sur laquelle ils peignent en icuge quantité de figures, et d'où l'on voit pendre plusieurt 6. V
anneaux de cuivre, et quelques morceaux d'os de renne. Ils peignent ordinairement les figures suivantes : ils font , premièrement vers le milieu du tambour une ligne qui va trans- •versalement , au-dessus de laquelle ils mettent les dieux qu'ils ont en plus grande vénération , comme Thor , avec ses valets , et Seyta ; et ils en tirent une autre un peu plus bas , comme la première , mais qui ne s'étend que jusqu'à la moitié du tambour ; là , on voit l'image de Jésus-Christ, avec deux on trois apôtres : au-dessus de ces lignes , sont représentés la lune, les étoiles, et les oiseaux; mais la place du soleil est au-dessous de ces mêmes lignes , sous lequel ils mettent les animaux, les ours, les serpens. Ils y représentent aussi quelquefois des lacs et des fleuves. Voila , monsieur, quelle est la figure d'un tambour ; mais ils ne mettent ^as sur tous la même chose , car il v en a où sont peints des troupeaux de rennes, pour savoir où ils les doivent trouver , quand il y en a quelqu'un de perdu. Il y a des figures qui font connaître le lieu où ils doivent aller pour la pêche , d'autres pour la chasse ; quelques-unes pour savoir si les maladies dont
ils sont atteints doivent être mortelles ou non ; ainsi que de plusieurs autres choses dont ils sont en doute.
11 faut deux choses pour se servir du tambour : l'indice , qui doit marquer la chose qu'ils désirent, et le marteau, pour frapper dessus le tambour , et pour mouvoir cet indice jusqu'à ce qu'il soit arrêté sur quelque figure. Cet indice est fait ordinairement d'un morceau de cuivre fait en forme de bossettes qu'on met au mors des chevaux, d'où pendent plusieurs autres petits anneaux de même métal. Le marteau est fait d'un seul os de renne, et représente la figure d'un grand T : il y en a qui soHt faits d'une autre forme; mais ce sont là les manières les plus ordinaires. Ils ont cet instrument en telle vénération , qu'ils le tiennent toujours enveloppé dans une peau de renne, ou dans quelque autre chose : ils ne le font jamais entrer dans la maison par la porte ordinaire par où les femmes passent ; mais ils le prennent, ou par-dessus le drap qui entoure la dibane, ou par le trou qui donne passage à la fumée. Ils se servent ordinairement du tambour pour trois choses principales : pour la chasse et la pêche, pour les sacrifices , et pour savoir
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1*6 choses qui se font dans les pays les plos éloignés ;et lorsqu'ils veulent connaître quel' que chose de cet article, ils ont soin premièrement, de hander la peau du tambour, «n l'approchant du feu ; puis un Lapon se mettant à genoux avec tous ceux qui sont présens, il commence à frapper en rond sur Aon tambour, et , redoublant les coups avec les paroles qu'il prononce comme un possédé , son visî«ge devient bleu, son crin se hérisse, et il tombe enfin sur la face sans mouvement. Il reste en cet état autant de temps qu'il est possédé du diable, et qu'il en faut a son génie pour rapporter un signe qui fasse connaître qu'il a été au lieu où on l'a envoyé; puis, revenant à lui-même, il dit ce que le diable lui a révélé, et montre la marque qui lui a été apportée.
Le second usage, qui est moins considérable, et qui n'est pas aussi violent, est pour connaître le succès des maladies, qu'ils apprennent par la fixation de l'indice sur les figures heureuses ou malheureuses.
Le troisième, qui est le moindre de tous, leur montre de quel côté ils doivent tourner pour avoir une bonne chasse; et lorsque l'iu
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cîice, agité plusieurs fois, s'arrête à l'orient ou à l'occident , au midi ou au septentrion, ils infèrent de là qu'en suivant le côté qui leur est marqué ils ne seront pas malheureux.
Ils ont encore un quatrième sujet , pour lequel ils se servent du tambour , et connaissent si leurs dieux veulent des sacrifices , et de quelle nature ils les veulent. Si l'indice s'arrête sur la figure qui représente Thor ou Seyta , ils offrent à celui-là, et connaissent de même quelle victime lui plaît davantage.
Voilà , monsieur , de quel usage est ce tambour Lapon , si merveilleux , et dont nous ne connaissons pas l'usage en France. Pour moi , qui crois difficilement aux sorciers , et qui n'ai rien vu de ce que je vous écris , je démentirais volontiers l'opinion générale de tout le monde, et de tant d'habiles gens qui m'ont assuré que rien n'était plus vrai , que les Lapons pouvaient connaître les choses éloignées. Jean Tornaeus , dont je vous ai parlé, prêtre de la province de Torno , homme extrêmement savant, et à la foi duquel je m'en rapporterais aisément , assure que cela lui est an ivé tant de fois , et que certains Lapons lui ont dit si souvent
tout ce qui s'était passé dans son voyage , jusqu'aux moindres particularités, qu'il ne fait aucune difficulté de croire tout ce qu'on en dit. Les archives de Berge font foi d'une chose arrivée au valet d'un marchand , qui , voulant savoir ce que son maître faisait en Allemagne, alla trouver un certain Lapon fort renommé , et ayant écrit la déposition du sorcier dans les livres de la ville , la chose se trouva véritable, et le marchand a'^oua que , selon la déposition , il avait un tel jour couché avec une fille. Comme le Lapon avait dit mille autres histoires de cette nature , qui m'ont été contées dans le pays par tant de gens dignes de foi , je vous avoue , monsieur , que je ne sais qu'en croire.
Que ce que je vous mande soit vrai ou faux , il est constant que les Lapons ont une aveugle croyance aux effets du tambour, dans laquelle ils s'affermissent tous les jours par les succès étranges qu'ils eu voient arriver. S'ils n'avaient que cet instrument pour exercer leur art diabolique, cela ne ferait de mal qu'à eux-mêmes ; mais ils ont encore un autre moyen pour porter le mal, la douleur, les maladies, et la mort même, à ceux qu ils
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veulent affliger. Ils se servent pour cela d'une petite boule de la grosseur d'un œuf de pigeon , qu'ils envoient par tous les endroits du monde dans une certaine dislance, suivant que leur pouvoir est étendu; et, s'il arrive que cette boule enflammée rencontre quelqu'un par le chemin , soit un homme ou un animal , elle ne va pas plus loin , et fait le même effet sur celui qu'elle a frappé , que sur la personne qu'elle devait frapper. Le Français qui nous servit d'interprète pendant notre voyage en Laponie , et qui avait demeuré trente ans à Swapavara , nous apsura en avoir vu plusieurs fois passer autour de lui. Il nous dit qu'il était impossible de connaître la forme que cela pouvait avoir : il nous assura seulement que cette boule volait d'une extrême vitesse, et laissait après soi une petite trace bleue, qu'il était facile de distinguer. 11 nous dit même qu'un jour , passant sur une montagne, son chien, qui le suivait d'assez près , fut atteint d'un de ces gants ( car c'est ainsi qu'ils appellent ces boules ), dont il mourut sur-le-champ , quoiqu'il fût plein de vie un moment auparavant. 11 chercha l'endroit par où son chien pouvait
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avoir été blessé , et vit un trou sous sa gorge ^ sans pouvoir trouver dans son corps ce qui l'avait frappé. Ils conservent ces gants dans des sacs de cuir, et ceux qui sont les plus inéchans ne laissent guère passer de jour quMls ne jettent quelqu'un de ces gants , qu'ils laissent ravager dans l'air lorsqu'ils n*ont personne à qui les jeter ; et quand il arrive qu'un Lapon , qui se mêle du métier , est en colère contre quelque autre de la même profession , et lui veut faire du mal , son gant n'a aucun pouvoir , si l'autre est plus expei t dans son art , et s'il est plus grand diable que lui. Tous les habitans du pays appréhendent extrêmement ces émissaires , et ceux qui sont connus pour avoir le pouvoir de les jeter sont fort respectés, et personne n'ose leur faire du mal. Voilà , monsieur , tout ce que j'ai pu apprendre de leur art magique par mon expérience , et par le récit qui m'en a été fait par tous les gens du pays que je croyais extrêmement dignes de foi , et particulièrement par les prêtres', que j'ai consultés sur toutes ces choses. Sitôt que notre Lapon eut la tête pleine d'eau-de-vie , il voulut contrefaire le sorcier ;
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il prit son tambour, et, commençant à frapper dessus avec des agitations et des contorsions de possédé , nous lui demandâmes si nous avions encore père et mère. Il était assez difficile de parler juste sur cette matière : nous étions trois; l'un avait son père , l'autre sa mère, et le troisième n'avait ni l'un ni l'autre. Notre sorcier nons dit tout cela , et se tira assez bien d'affaire. Quoique ceux avec qui nous étions, qui étaient des Finlandais et des Suédois, n'en eussent aucune connaissance qui nous pût faire soupçonner qu'ils auraient instruit le Lapon de tout ce qu'il devait dire, comme il avait affaire à des gens qui ne se contentaient pas de peu , et qui voulaient quelque chose de plus sensible et de plus particulier que ce qui pouvait arriver par un simple effet du hasard, nous lui dîmes que nous le croirions parfaitement sorcier, s'il pouvait envoyer son démon au logis de quelqu'un de nous, et rapporter un signe qui nous fît connaître qu'il y avait été. Je demandai les clefs du cabinet de ma mère , que je savais bien qu'il ne pouvait trouver que sur elle, ou sous son .chevet; et je lui promis cinquante ducats s'il pouvait me les
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apporter. Comme le voyage était fort loug, il fallut prendre trois ou quatre bons coups d'eau-de-vie, pour faire le chemin plus gaiement, et employer les charmes les plus forts et les pins puissans pour appeler son esprit familier , et lui persuader d'entreprendre le voyage et de revenir promptement. Notre sorcier se mit en quatre, ses yeux se tournèrent, son visage changea de couleur , et sa barbe se hérissa de violence. Il pensa rompre son tambour tant il frappait avec force, et il tomba enfin sur sa face, roide comme un bâton. Tous les Lapons qui étaient présens empêchaient avec soin qu'on ne l'approchât en cet état, éloignaient jusqu'aux mouches, et ne souffraient pas qu'elles se repesassent sur lui. Je vous assure que quand je vis toute cette cérémonie , je crus que j'allais voir tomber par le trou du dessus d» la cabane ce que je lui avais demandé, et j'attendais que le charme fût fini pour lui en faire un autre, et le prier de me ménager un quart d'heure de conversation avec le diable, dans laquelle j'espérais savoir bien des choses. J'aurais appris si mademoiselle.... est encore pucelle, et ce qui se passe entre monsieur....
et madame.... Je lui aurais demandé si monsieur.... a dépucelé sa femme depuis trois ans qu'il est avec elle ; si le dernier enfant qu'a eu madame.... est de son mari ou non ; enfin , monsieur, j'aurais su bien des choses qu'il n'y a que le diable qui sache.
Notre Lapon resta comme mort pendant un bon quart d'heure , et, revenant un peu à lui, il commença à nous regarder l'un après l'autre avec des yeux hagards; et, après nous avoir tous examinés fort attentivement, il m'adressa la parole, et me dit que son esprit ne pouvait agir suivant son intention , parce que j'étais plus grand sorcier que lui, et que mon génie était plus puissant ; et que, si je voulais commander à mon diable de ne rien entreprendre sur le sien, il me donnerait satisfaction.
Je vous avoue, monsieur, que je fus fort étonné d'avoir été sorcier si long-temps , et "de n'eu avoir rien su. Je fis ce que je pus pour mettre notre Lapon sur les voies : je commandai à mon démon familier de ne point inquiéter le sien ; et avec tout cela nous ne pûmes savoir autre chose de notre sorcier, qui se tira fort mal d'un pas si diffî-
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cile, et qui sorlit de dépit de la cabane, pour aller , comme je crois , noyer tous ses dieux et ses diables, qui l'avaient abandonné au besoin , et nous ne le revîmes plus.
Le jeudi matin , nous continuâmes toujours notre chemin vers le lac de Tornotresch; et, à l'endroit où il commence à former le fleuve, on voit à main gauche une petite île qui est de tous côtés entourée de cataractes épouvantables, qui descendent avec une précipitation furieuse sur des rochers, où elles causent un bruit horrible. Là il y a eu de tout temps un autel fameux dédié à Seyta , où tous les Lapons de la province de Torno vont faire leurs sacrifices dans les nécessités les plus pressantes. Jean Toniaeus, dont je vous ai parié plusieurs fois, faisant mention de cet endroit , en parle en ces termes : Eo loco ubi Tornotresch ex se ef' fudit fluvium in insulâ quâdam^ in medio cataractœ Dara dictas^ reperiunutr Seytce lapides , specie humanâ , collocati ordine. Primus , altiCudine <viri proceri ; pose , quatuor alii paiilo breviores , juxtà collocati; omnes quasi pileis quibusdam in capitibus suis ornaU : et quoniam res est difjicillima
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periciiliqne plenissima, propter vim catalactœindictam, navlgLum appellere^ideo Laponi pridem desicrunt invisere iocum islum, lit nunc explorari nequeant y utrùni qjiomodove iillifuerint in istam insidam : « Au lieu, dit-il, où le lac de Tornotiesch se répand en fleuve dans une certaine île, au milieu delà cataracte appelée Dara , on trouve des Seyta de pierre, de figure humaine, mis par ordre. Le premier est de la hauteur d'un grand homme, et quatre autres, plus petits , mis a ses côtés; tous ayant sur la tête une espèce de petit chapeau : et parce qu'il est très-difficile, et même dangereux, d'approcher en hateau de cette île, à cause de la violence de l'eau, les Lapons ont cessé îa coutume depuis long-temps d'aller a cetaulel, et ils ne peuvent s'imaginer comment on a pu adorer ces dieux, et de quelle manière ces pierres sont venues en cet endroit. » Nous approchâmes de cet autel, et aperçûmes plutôt un grand monceau de cornes de rennes , que les dieux qui étaient derrière. Le premier était le plus gros et le plus grand de tous ; il n'avait aucune figui e humaine , et je ne puis dire à quoi il ressemblait : mais ce
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que je puis assurer ; c'est qu'il était très-gras et très-vilain, à cause du sang et de la graisse dont il était frotté. Celui-là s'appelait Seyta ; sa femme, sesenfans, et ses valets, étaient rangés par ordre à son côté droit ; mais toutes ces pierres n'avaient aucune figure que celle que la nature donne à celles qui sont exposées à la chute des eaux : elles n'étaient pas moins grasses que la première, mais beaucoup plus petites. Toutes ces pierres, et particulièrement celle qui représentait Seyta, étaient sur des branches de bouleau toutes récentes, et l'on voyait à côté un amas de bâtons carrés, sur lesquels il y avait quelques caractères. On en remarquait un au milieu, beaucoup plus gros et plus haut que les autres; et c'était, comme nous dirent nos Lapons, le bourdon dont Seyta se servait pour faire voyage. Un peu derrière tous ces dieux il y en avait deux autres gros, gras, et pleins de sang, sous lesquels il y avait, comme sous les autres , quantité de branches : ceux-ci étaient plus proches du fleuve, et nos Lapons nous dirent que ces dieux avaient été plusieurs fois jetés dans l'eau , et qu'on les avait toujours retrouvés en leurs places. Quelques
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temps après , je vis quelque chose de contraire à ce que Tornaeus avance. Il dit, premièiement, que ce lieu n'est plus fréquenté des Lapons, à cause de la difficulté qu'on a d'en approcher; et c'est ce qui fait qu'il est eu plus grande vénération parmi eux, parce que, disent-ils, les Seyta se plaisent dans des lieux difficiles, et même inaccessibles, comme on voit par les sacrifices qu'ils font au pied des montagnes , où ils trempent la pierre dans le sang de la victime, qu'ils jettent sur le sommet lorsqu'ils ne peuvent y monter. Ce lieu est aussi fréquenté qu'auparavant , comme nous assurèrent nos Lapons, et comme nous vîmes nous-mêmes par les branches sur lesquelles ces pierres reposaient , où l'on voyait encore quelques feuilles vertes qui y restaient, et par le sang frais dont ces pierres étaient encore trempées. Pour ce qui est des chapeaux que Tornaeus dit que ces dieux ont sur leurs têtes , ce n'est autre chose qu'une figure plate qui est au-dessus de la pierre , et qui excède en cet endroit. Il n'y a pourtant que les deux premières, qui représentent Seyta et sa femme, qui aient cette marque, •t les autres sont d'une pierre de figure lon>
gue , pleine de bosses et de trous ; elles viennent finir en pointe , et représentent les enfaus de Se\ta et de toute sa basse famille. Au leste, rauteln'est fait que d'une seule roche, qui est couverte d'herbe et de mousse, comme le reste de l'ile , avec celte différence que le jiang répandu , et que la quantité des bois et des os de renne ont rendu la place plus foulée.
Quoique nos Lapons pussent nous dire pour nous empêcher d'emporter de ces dieux, nous ne laissànies pas de diminuer la famille de Seyta , et de prendre chacun un de ses enfans, mahgré les menaces qu'ils nous faisaient de leur part, et les imprécations dont ils nous chargeaient, en nous assurant que notre voyage serait malheureux si nous excitions la colère de leur dieu. Si Seyta eût élé moins gras et moins pesant, je l'aurais emporté avec ses enfans; mais, ayant voulu mettre la main dessus, je ne pus qu'à grande peine le lever de terre Les Lapons, voyant cela, me comptèrent alors pour un homme perdu, et qui ne pouvait pas aller loin bans être du moins foudroyé ; car la marque la plus certaine parmi eux d'un dieu courroucé.
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c'est la pesanteur qu'on trouve dans l'idole; au lieu que la facilité qu'on a en le levant fait connaître qu'il est propice et prêt à aller où l'on veut. C'est de cette manière aussi qu'ils connaissent s'il veut des sacrifices.
Aussitôt que nous eûmes quitté cette île , nous entrâmes dans le lac de Tornotresch. De ce lac sort le fleuve de ïorno : sa longueur s'étend environ quarante lieues de Test à l'ouest, mais sa largeur n'est pas considérable. 11 est gelé depuis le mois de septembre jusqu'après la Saint-Jean , et fournit aux Lapons une abondance de poissons presque inconcevable. Le sommet des montagnes, dont il est partout environné, se dérobe à la vue, tant elles sont élevées; et les neiges dont elles sont continuellement couvertes font qu'on ne saurait presque les distinguer d'avec les nues. Ces montagnes sont toutes découvertes , et ne portent point de bois; il ne laisse pas d'y avoir beaucoup de bêtes et d'oiseaux , et particulièrement des Jtœlripor , qui se plaisent là plus qu'en tout autre endroit. C'est autour de ce lac que les Lapons viennent se répandre quand ils reviennent de Norvège, oii la cbaleur et les
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mouches les ont relégués pour quelque temps, et c'est là et aux environs où sont aussi les tichesses de la plupart. Ils n'ont point d'autre coffie-fort pour mettre leur argent et leurs richesses, lis prennent un chaudron de cuivre, qu'ils emplissent de ce qu'ils ont de plus précieux, et le portent dans l'endroit le plus secret et le ))lus reculé qu'ils peuvent s'imaginer. Là ils l'enterrent dans uu trou assez profond, qu'ils font pour cela , et le couvrent d'herbe et de mousse, afin qu'il ne puisse être aperçu de personne. Tout cela se fait sans qx\e le Lapon en donne aucune connaissance a sa femme ou à ses enfans ; et il arrive souvent que les enfans perdent un trésor, pour être trop bien caché, lorsque le père meurt d'une mort inopinée qui ne lui donne pas le temps de découvrir à quel endroit sont ses richesses. Tous les Lapons généralement cachent aussi leurs biens, et on trouve souvent quantité de rixdales et de vaisselle d'argent, des bagues et autres bijoux, et des demi-seins, qui n'ont point d'autre maître que celui qui les trouve , et qui ne se met pas fort en peine de le chercher. Nous avançâmes bien environ sept ou
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huit lieues dans le lac , proche une montagne qui surpassait toutes les autres en hauteur. Ce fut là où nous terminâmes notre course, et où nous plantâmes nos colonnes. Nous fûmes bien quatre heures à monter au sommet par des chemins qui n'avaient encore été connus d'aucun mortel; quand nous y fûmes arrivés, nous aperçûmes toute l'étendue de la Laponie , et la mer Septentrionale, jusqu'au cap du nord, du côté qu'il tourne à l'ouest. Cela s'appelle, monsieur, se frotter à l'essieu du pôle, et être au bout du monde. Ce fut là que nous plantâmes l'inscription suivante , qui était sa véritable place, mais qui ne sera, comme je crois, jamais lue que des ours :
Gallia nos genuit ; vidit nos Africa ; Gangem Hausimus, Ëuropamqueoculis lustravimusomnem, Casibus et variis acti terrâque marique , HÎG tandem stetimus , nobis ubi defuit orbis.
De Fercourt, de Corberoit , Régit A.RD.
Anuo i68i , die 22 augusti.
Cette roche ^era présentement connue dans le monde par le nom de Metawara , qne nous lui donnâmes. Ce mot est composé du mot
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UùnTneiat et d'un autre mot finlandais wara^ qui veut dire roche ^ comme qui dirait la roche des limites. En effet , monsieur , ce fut là où nous nous anêtâmes, et je ne crois pas que nous allions jamais plus loin.
Pendant le temps que nous fûmes à monter et à descendre cette montagne, nos Lapons étaient allés chercher les habitations de leurs camarades. 31s ne revinrent qu'à une heure après n)inuit , et nous rapportèrent qu'ils avaient fait bien du chemin, et qu'ils n'avaient trouvé personne. Cette nouvelle nous affligea, mais elle ne nous abattit pas ; car nous n'étions venus en cet endroit que pour voir les plus éloignés , et nous en avions laissé quantité derrière nous, que noufi avions différé de voir à notre retour. Nous voulûmes employer notre première ardeur aux recherches les plus pénibles, de crainte que, ce feu de curiosité venant à se ralentir , nous ne nous fussions contentés de voir les plu = proches.
Nous résolûmes donc de retourner sur nos pas: en effet , dès le grand matin , le vent s'étaut fait ouest , nous mimes à la voile, et revînmes en un jour trouver ce petit vieillard
lapon ,dont je vous ai pnrlé , qui nous avait promis de nous mener chez lui à notre retour. Nous le rencontrâmes sur le fleuve, qui péchait , et nous fîmes tant , par notre tabac et notre eau-de-vie, que nous lui persuadâmes de nous mener chez lui , quoiqu'il tâchât pour lors de s'en défendre, et d'oublier la promesse qu'il nous avait faite. Il dit à un de nos conducteurs lapons ,qui était son gendre, le lieu de sa demeure; et ayant pris son chemin dans les bois avec un de nos interprètes , à qui nous défendîmes de le quitter , nous prîmes le nôtre en continuant notre route sur le fleuve. Nous arrivâmes au bout de deux heures à la hauteur de sa ciibane , qui était encore fort éloignée; et, ayant mis pied à teire, et pris avec nous du tabac et une bouteille d'eau de-vie , nous suivîmes notre Lapon , qui nous mena pendant toute la nuit dans des bois. Cet homme , qui ne savait pas précisément la demeure de son beau père , qui l'avait changée depuis peu , était aussi enibairassé que nous: tantôt il approchait l'oreille de terre, pour entendre quelque bruit; tantôt il e\aminait les traces des bctes que nous renconti ions , pour connaître si les ren*
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ues qui avaient passé par-là étaient sauvages ou privés. Il montait quelquefois comme un chat sur le sommet des pins , pour découvrir la fumée , et criait toujours de toute sa force , d'une voix effrayante, qui retentissait par tout le bois. Enfin , après avoir bien tourné , nous entendîmes un chien aboyer : jamais voix ne nous a paru si charmante que celle de ce chien , qui vint nous consoler dans les déserts. Nous tournâmes du côté où nous avions entendu le bruir ; et, après avoir marché ei.core quelque temps , nous rencontrâmes un grand tr»'upeau de rennes, et peu à peu nous arri^âme^ à la cabane de notre Lapon , qui ne fai.-ait que d'arriver comme nous. Cette cabane était au milieu des bois, faite coin nu' toutes les autres , et couverte de son vnldmar. Elle était entourée de mousse pour nounir environ quatre-vingts bêtes qu'il avait. Ces rennes font toute la richesse de ces gens : il y en a qui en ont jusqu'à mille et douze cents. L'occupation des femmes est d'en avoir soin , et elles les lient et les traitent à certaines heures. Elles les comptent tous les jours deux fois; et lorsqu'il y en a quelqu'un d'égaré , le Lapon cherche dans les bois jus-
qu'a ce qu'il l'ait trouvé. On le voit courir fort long-temps après ces bétes égarées , et suivre même pendant trois semaines leur» traces marquées dans la neige. Les femmes, comme j'ai dit, ont un soin particulier des rennes et de leurs faons ; elles les veillent continuellement, et les gardent le jour et la nuit contre les loups et les bêtes sauvages. Le plu» sûr moyen de les garder contre les loups , c'est de les lier à quelque arbre ; et le loup , qui est extrêmement défiant , et qui appréhende toujours d'être pris, craint que ce ne soit une adresse , et qu'il n'y ait auprès de l'animal quelque piège dans lequel il pourrait tomber. Les loups de ce pays sont extrêmement forts et tout gris ; ils sont presque tout blancs pendant l'hiver , et sont les plus mortels ennemis des rennes , qui se défendent contre eux des pieds de devant, lorsqu'ils ne le peuvent faire par la fuite. Il y a encore un animal grisbrun , de la hauteur d'un chien , que les Suédois appelleutycer^, et les Latins gnlo , qui fait aussi une guerre sanglante aux rennes. Cette bêle monte sur les arbres les plushauts , pour voir et n'être pas vue , et pour surprendre son ennemi. Lorsque le/cer^ découvre un
renne , sort sauvage , soit domestique, passant sous l'arbre sur lequel il est , il se jette sur son dos , et , mettant ses pattes de derrière sur le cou, et celles de devant veis la queue, il s'étend et se roidit d'une telle violence , qu'il fend le renne sur le dos, et enfonce Son museau , qui est extrêmement aigu, dans la bête dont il boit tout le sang. La peau dujœrt est très-fine et très belle; en la compare même aux zibelines. Il y a aussi des oiseaux qui font des guerres cruelles aux rennes ; entre tous les autres , l'aigle est extrêmement friand de la cliair de cet animal. Il y a quantité de ces aigles en ce pays , et d'une grosseur si surprenante, qu'elles enlèvent de leurs serres les faons des rennes de trois a quatre mois, et les portent dans leur nid au sommet des plus hauts arbres. Cette particularité me parut d'abord ce que je crois qu'elle vous semblera, c'est-à-dire difficile à croire; main cela est si vrai , que la garde qui se fait aux jeunes rennes n'est que pour cela. Tous les Lapons m'ont dit la même chose ; et le Français qui étaitnotre interprète en Laponie, m'a assuré qu'il avait vu plusieurs exemples pareils, et qu'un jour, ayant suivi un aig'.e
qui emportait le faon d'un de ses rennes jusqu'à son nid , il coupa l'arbre par le pied , et trouva que la moitié de iabéte avait déjà servi de nourriture aux petits. 11 prit les aiglons , et fit d'eux ce qu'ils avaient fait de sou faon , c'est-à-dire, monsieur, qu'il les mangea. La chair en est assez bonne , mais noire et un peu fade. Les rennes portent neuf mois. Quand les Lapons veulent sevrer leurs faons, ils leur mettent un cavesson de pin, dont les feuilles sont faites eu pointe et piquent extrêmement; et quand le faon s'approche de sa mère pour prendre sa nourriture , se sentant ordinairement piquée , elle éloigne sqji faon avec son bois , et l'obligea aller chercher à vivre ailleurs qu'auprès d'elle. Celle occupation n'est pas la seule qu'aient les femmes; elles font les habits , les souliers et les bottes des Lapons; elles tirent l'étaim pour en revêtir le fil : elles font cela avec les dents, et tenant un os de renne, dans lequel il y a plusieurs trous de différentes grosseurs , elles passent leur étaim dans le plus grand , puis dans un plus petit, jusqu'à ce qu'il soit en l'état qu'elles le souhaitent, et propre pour couvrir le fil de renne dont elles ornent leurs 6. II
habits et tout ce qu'elles travailleat. Ce fil se fait, comme je vous ai déjà dit, avec des nerfs de reune piles , qu'elles tirent par filets, et le filent ensuite sur leur joue, en It mouillant de temps en temps , et le tournant continuellement. Elles n'ont point d'autrt manière pour faire le fil. Tous les harnais des rennes sont faits aussi par les femmes : ces harnais sont faits de peaux de rennes ; le poitrail est orné de quantité de figures , faites avec du fil d'étaim, d'où pendent plusieurs petites pièces de serge de toutes sortes de couleurs, qui font une espèce de frange; la sonnette est au milieu ; et il n'y a rien qui donne la vigueur à cet animal, et qui le réjouisse davantage, que le bruit qu'il fait avec cette sonnette en courant.
Puisque j'ai commencé à vous parler des occupations des femmes dans ce pa^s, cela me donnera occasion de vous parler de l'emploi des hommes. Je vous dirai d'abord , ea parlant en général, que tous les habitans de ce pays sont naturellement lâches et paresseux , et qu'il n'y a que la faim et la nécessité qui les chassent de leur cabane , et les obligent à travailler. Je dirais que ce vice
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commun peut provenir du climat, qui est si rude qu'il ne permet pas facilement de s'exposer à l'air, si je ne les avais trouvés aussi fainéans pendant l'été qu'ils le sont pendant l'hiver. Mais enfin, comme ils sont obligés de chercher toujours de quoi vivre, la chasse et la péclie font leur occupation presque continuelle : ils chassent l'hiver, et pèchent pendant l'été, et fout eux-mêmes tous les instrumens nécessaires pour l'un et l'autre de ces emplois. Ils se servent , pour leurs barques , du bois de sapin qu'ils cousent avec du fil de renne, et les rendent si légères , qu'un homme seul en peut facilement porter une sur son épaule. Ils ont besoin d'avoir quantité de ces barques , à cause des torrensqui serencontrent souvent; et, comme ils ne peuvent pas les monter , ils en ont d'un côté et d'un autre en plusieurs endroits Ils les laissent sur le bord, après les avoir tiiées à terre , et mettent dedans trois ou quatre grosses pierres, de crainte que le vent ne les enlève. Ce sont eux qui font leurs filets et les cordes pour les lenir : ces filets sont de fil de chanvre, qu'ils achètent des marchands ; ils les frottent souvent d'une cer-
taine colle rouge, qu'ils font avec de l'écaillé de poisson séchée à l'air, afin de les rendre plus forts et moins sujets à la pourriture. Pour les cordes , ils les fabriquent d'écorce de bouleau ou de racine de sapin : elles sont extrêmement fortes lorsqu'elles sont dans l'eau. Les hommes s'occupent encore à faire les traîneaux de toutes les sortes : les uns , pour porter leurs personnes, qu'ils appellent/?07neT ; et les autres, pour le bagage : ces derniers sont nommés racdnkeres y et sont fermés comme des coffres Ils font aussi les arcs et les flèches. Les arcs sont composés de deux morceaux de bois mis l'un sur l'autre : celui de dessous est de sapin brûlé, et l'autre de bouleau. Ces bois sont collés ensemble , et revêtus tout du long d'une écorce de bouleau très-mince, en sorte qu'on ne saurait voir ce qu'elle renferme. Leurs flèches sont différentes : les unes sont seulement de bois, fort grosses par le bout, et elles servent à tuer, ou, pour mieux dire, à assommer les petits-gris, les hermines, les martres , et d'autres animaux dont on veut conserver la peau. Il y en a d'autres , années d'os de rennes, faites en forme de
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harpon, et hautes sur le hout : cette flèche est grosse et pesante. Celles-là servent contre les oiseaux, et ne peuvent sortir de la plaie quand elles y sont une fois entrées : elles empêchent aussi , par leur pesanteur , que l'oiseau ne puisse s'envoler , et emporter avec lui la flèche et l'espérance du chasseur. 1-es troisièmes sont ferrées en forme de lancette , et on les emploie contre les grosses hêtes, comme sont les ours, les rennes sauvages ; et toutes ces flèches se mettent dans un petit carquois fait d'écorce de bouleau , cpie le chasseur porte à sa ceinture. Au reste , les Lapons sont extrêmement adroits à se .'frvir de l'arc , et ils font pratiquer .t leurs fnfans ce qu'autrefois plusieurs peuples belliqueux voulaient qu'ils sussent faire , car ils ne leur donnent point à manger qu'auparavant ils n'aient touché un but préparé , ou abattu quelque marque qui sera sur le sommet des pins les plus élevés.
Tous les ustensiles qui servent au ménage sont faits de la main des hoïumes. Les cuillers sont d'os de rennes , qu'ils ornent de figures, dans lesquelles ils mettent une certaine composition noire. Ils font desferme-
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tures de sac avec des os de rennes, de petits panieri* d'écorce et de jonc, et de ces planches dont ils se servent pour courir sur la neige, et avec lesquelles ils poursuivent et attrapent les bêtes les plus vites. La description de ces planches est ci-devant.
Mais ce qu'il y a de remarquable , c'est que les horames font toujours la cuisine, et qu'ils accommodent tout ce qu'ils prennent, soit à la chasse, soit à la pêche; les femmes ne s'en mêlent jamais qu'en l'absence des maris.
Nous remarquâmes cela sitôt que non»
fûmes arrivés , et le Lapon fît cuire quelques sichs frais, qu'il avait pris ce jour-Ki. Ce poisson est un peu plus gros qu'un hareng, mais incomparablement meilleur, et je n'ai jamais mangé de poisson plus délicieux.
D'abord qu'il fut cuit, on dressa la table , faite de quelques écorces de bouleau cousues ensemble, qu'ils étendent à terre. Toute la famille s« mit autour, les jambes croisées à la manière des Turcs , et chacun prit sa part dans le chaudron , qu'il mettait ou dans scm bonnet ou dans un coin de son habit. Ils mangent fort avidement, et ne gardent rien
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pour le lendemain. Leur boisson est dans une grande écuelle de bois, à côté d'eux, si c'est en été; et, en hiver, dans un chaudron sur le feu. Chacun en puise à son gré dans une grande cuiller de bois ; on boit à même suivant sa eoif. Le repas fini, ils se frappent dans la vnain en signe d'amitié. Les mets les plus ordinaires des pauvres sont des poissons, et ils jettent quelques écorces de pin broyé dans l'eau qui a servi à les faire cuire en forme de bouillie ; les riches mangent la chair des rennes qu'ils ont tués à la Saint- Michel , lorsqu'ils sont gras. Ils ne laissent rien perdre de cet animal ; ils gardent même le sang dans sa vessie; et, lorsqu'il a pris corps et s'est endurci , ils en coupent et en mettent dans l'eau qui reste après qu'ils ont fait cuire le poisson. La moelle des os de renne passe chez eux pour un manger trèsexquis : la langue ne l'est pas moins , et le membre d'un renne mâle est ce qu'ils trouvent de plus délicieux. Mais quoique la viande de renne soit fort estimée parmi eu* , la chair d'ours l'est incomparablement davantage : ils en font des présens à leurs maîtresses, qu'ils accompagnent de celle de cas-
tor. Ils ont pendant l'été un ragoût dont |'ai tàté, et qui nie pensa faire crever, lis prennent de certains petits fruits noirs qui croissent dans les bois, de la grosseur d'une groseille, qu'ils appellent crohhergt , qui veut dire groseille de corbeau. Ils mettent cela avec des œufs de poisson crus, et écrasent le tout ensemble, au grand mal au cœur de tous ceux qui les volent, et qui ne sont pas accoutumés à ces sortes de ragoûts, qui passent pourtant chez eux ])our des confitures très-délicates. Le repas fini, les plus riches prennent pour dessert un petit morceau de tabac, qu'ils tirent de derrière leur oreille : c'est là le lieu où ils le fout sécher , et ils n'ont point d'autre boîte pour le conserver. Ils le mâchent d'abord, et lorsqu'ils en ont tiré tout le suc, ils le remettent derrière l'oreille, où il prend un nouveau goût: ils le remâchent enc<jre une fois , et le remettent de même encoie; et lorsqu'il a perdu toute sa force, ils le fument. Ils est étonnant de voir que ces gens se passent aisément de pain, et qu'ils aient tant de passion pour une petite heibe qui croît si loin d'eux.
Nous interrogeâmes notre Lapon sur quan-
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tité de choses. Nous lui demandâmes ce qu'il avait donné à sa femme en se mariant; et il nous dit qu'il lui en avait bien coûté , pendant ses amours, deux livres de tabac, et quatre ou cinq pintes de brandevin ; qu'il avait fait présent d'une peau de renne à son beau-père, et que sa femme lui avait apporté cinq ou six rennes, qui avalent assez bien multiplié pendant plus de quarante ans qu'il y avait qu'il était marié. Notre conversation était arrosée de brandevin , que nous répandions de temps en temps dans le ventre du bon homme et de sa femme; et la récidive fut si fréquente , que l'un et l'autre s'en ressentirent. Ils commencèrent à se faire des caresses à la lapone, aussi pressantes que vous pouvez vous les imaginer ; et leur tendresse alla si loin , qu'ils se mirent à pleurer tous deux , comme s'ils avaient perdu tous leurs rennes. La nuit se passa parmi ces mutuelles douceurs , et nous remarquâmes pour lors , ce que je crois vous avoir déjà écrit, que toute la famille couche ensemble sur la même peau. Cette confusion règne toujours parmi les Lapons; et un marié ne couche pas seulement avec ?a femme
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le premier jour de ses noces , mais avec toute ia famille généralement.
Nous fîmes le lendemain matin tuer chacun un renne, qui nous coûta deux écus , pour en rapporter la peau en France. Si je m'en étais retourné tout droit, j'aurais essayé d'en conduire quelques-uns en vie: il y a bien des gens qui l'ont tenté inutilement ; et on en conduisit encore l'année passée trois ou quatre à Dantzick, où ils moururent, ne pouvant s'accoutumer à ces climats , qui sont trop chauds pour ces sortes d'animaux. Nousdifféiâraesà les tuer lorsque nous serions chez le prêtre, où nous le pouvions faire plus commodément; et après avoir pris deuxoutroisde ces petits colliers qui servent à charger ces animaux , et d'autres pour les lier, nous nous remîmes en chemin, et fîmes passer le fleuve à nos rennes, et arrivâmes le même jour , samedi , chez le prêtre des Lapons, où nous avions demeuré en passant.
Au moment même que nous y fûmes arrivés, notre premier soin fut de tuer nos animaux. Les Lapons se servent de leur arc pour cela, et d'une flèche pareille à celles dont
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ils tu.ent les grosses bétes. Nous eûmes le plaisir de voir l'arlresse avec laquelle ils dressèrent leur coup , et nous nous étonnâmes qu'une grosse béte comme un renne mourût si vite d'une blessure qui ne paraissait pas considérable. Il est vrai que la flèche alla jusqu'à la moitié de la hampe; mais j'aurais cru qu'il aurait fallu une plaie plus dangereuse pour le faire mourir sitôt.
Hseret lateri lethalis aruudo.
Nous fîmes écorcher nos bêtes le mieux que nous pûmes : les Lapons s'emparèrent du sang, et nous leur en donnâmes la moitié d'un. Il est difficile de s'imaginer que deux hommes seuls aient pu manger la moitié d'un gros cerf sans pain , sans sel, et sans boire : c'est pourtant ce qui est très-véritable ; et nous avons vu cela avec un graud étonneraent dans nos Lapons.
Nous remarquâmes que les rennes n'ont point de fiel , mais seulement une petite tache noire dans le foie. La viande de cet animal est très-bonne, et a assez le goût de celle du cerf; mais elle est plus relevée : la
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langue est un manger très-délicat ; et les Lapons estiment fort la moelle. A la Saint- Michel , il devient gras comme un porc; et c'est pour lors que les plus riches Lapons les tuent, pour eu faire des provisions pour le reste de l'année. Ils font sécher la chair au froid , qui fait le 'même effet que le feu , et qui la dessèche; ensorte qu'on peut facilement la conserver. Leur saloir est un tronc d'arbre creusé des mains de la nature, qu'ils ferment le mieux qu'ils peuvent, pour empêcher les ours de le ravager.
Nous demeurâmes quelques jours chez le prêtre , pour attendre un Lapon qui passait pour grand sorcier , et que nous avions envoyé chercher à quelques lieues de là par nos Lapons. Ils revinrent au bout de quelques jours, et firent tant, pour gagner l'argent que nous leur avions promis s'ils l'amenaient, qu'au bout de trois jours nous les vînmes revenir avec notre sorcier , qu'ils avaient déterré dans le fond d'un bois. Nous fûmes alors aussi contens que si nous eussions tenu le diable par la queue, si je puis me servir de ce terme; et ce qui acheva de nous satisfaire, ce furent les promesses que
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notre enchanteur nous £it d*» nous dire bien des choses qui nous surprendraient. Nous nous mimes aussitôt en chemin par les bois , par les rochers et par les marais : où n'iraiton pas pour voir le diable ici-bas ? Nous fîmes plus de cinq lieues, pendant lesquelles nous rencontrions quantité de bêtes et d'oiseaux qui ne nous étaient point connus, et particulièrement des petits-gris. Ces petits-gris sont ce que nous appelons écureuils en France, qui changent leur couleur rousse lorsque l'hiver et les neiges leur en font prendre une grise. Plus ils sont avant dans le nord, et plus ils sont gris. Les Lapons leur font beaucoup la guerre pendant l'hiver, et leurs chiens sont si bien faits à cette chasse, qu'ils n'en laissèrent passer aucun sans l'apercevoir sur les arbres les plus élevés , et avertirent par leurs aboiemens les Lapons qui étaient avec nous. Nous en tuâmes quelques-uns à coup de fusil; car les Lapons n'avaient pas pour lors leurs flèches rondes avec lesquelles ils les assomment ; et nous eiiraes le plaisir de les voir écorcher avec une vitesse et une propreté «urprenantes. Ils commencent à faire la chaé«e 6, i»
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au petit-gris vers la Saint-Michel, et tous les Lapons généralement s'occupent à cet emploi; ce qr.i fait qu'ils sont à grand marché , et qu'on en donne un timbre pour un écu : ce timbre est composé de quarante peanx. Mais il n'y a point de marchandise où Ton puisse être plus trompé qu'à ces petits-gris et aux hermines, parce que vous achetez la marchandise sans la voir, et que la peau est retournée , en sorte que la fourrure est en dedans. Il n'y a point aussi de distinction à faire ; toutes sont d'un même prix , et il faut prendre les méchantes comme les belles, qui ne coûtent pas plus les uues que les autres. Nous apprîmes avec nos Lapons une particularité surprenante touchant les petits-gris, et qui nous a été confirmée par notre expérience. On ne rencontre pas toujours de ces animaux dans une même c|uantité : ils changent bien souvent de pays ; etl'on n'en trouvera pas un, en tout un hiver, où l'année précédente on en aura trouvé des milliers. Ces animaux changent de contrée: lorsqu'ils veulent aller en un autre endroit , et qu'il faut passer quelque lac ou quelque rivière , qui se reocoutrent à chaque pas dans la La-
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ponie , ces petits animaux prennent une écorce de pin ou de bouleau , qu'ils tirent sur le bord de l'eau , sur laquelle ils se mettent, et s'abandonnent ainsi au gré du vent, élevant leurs queues en forme de voiles , jusqu'à ce que le vent se taisant un peu fort, et la vague élevée, elle renverse en même temps et le vaisseau et le pilote. Ce naufrage, qui est bien souvent de plus de trois ou quatre mille voiles , enrichit ordinairement quelques Lapons qui trouvent ces débris sur le rivage, et les font servir à leur usage ordinaire, pourvu que ces petits animaux n'aient pas été trop long-temps sur le sable. Il y en a quantité qui font une navigatiou heureuse, et qui arrivent à bon port, pourvu que le vent leur ait été favorable, et qu'il n'ait point causé de tempête sur l'eau , qui ne doit pas être bien violente pour engloutir tous ces petits bâtimens. Cette particularité pourrait passer pour un conte, si je ne la tenais par ma propre expérience.
Après avoir marché assez long-temps , nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon, qui était environnée de quantité d'autres qui appartenaient à ses camarades. Ce fut là que
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nous eûmes le plaisir d'apprendre ce que c'était que la Laponie et les Lapons. Nous demeurâmes trois jours chez eux, à observer toutes leurs manières, et à nous informer de quantité de choses qu'on ne peut apprendre que d'eux-mêmes. Premièrement, notre sorcier voulut tenir sa promesse : nous conçûmes quelque espérance d'apprendre une partie de ce que nous voulions savoir, quand nous vîmes qu'il avait apporté avec lui son tambour, son marteau , et son indice qu'il tira de son sein , qui leur sert de pochette. Il se mit en état, par ses conjurations, d'apjieler le diable : jamais possédé ne s'est mis en tant de figures différentes que notre magicien. Il se frappait la poitrine si rudement et si impitoyablement, que les meurtrissures noires dont elle était couverte faisaient bien voir qu'il y allait de bonne foi. Il ajouta à ces coups d'autres qui n'étaif-nt pas moins rudes, qu'il se donnait de son marteau dans le visage; en sorte que le sang ruisselait de toutes parts. Le crin lui hérissa, ses yeux se tournèrent , tout son visage devint bleu , il s'e laissa tomber plusieurs fois dans le feu, et il ne put jamais nous dire les choses que
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tious lui demandions. Il est vrai qu'à moins d'être parfaitement sorcier, il était assez difficile de nous donner les marques que nous lui proposions. Je voulais avoir quelque preuve certaine de France, en hiver , de la légation de son démon , et c'était là l'écueil de tous les sorciers que nous avons consultés. Celui-ci, qui était connu pour habile homme, nous assura qu'il avait eu autrefois assez de pouvoir pour faire ce que nous voulions ; que son génie pourtant n'avait jamais été plus loin que Stockholm , et qu'il y en avait peu qui pussent aller plus loin ; mais que le diable commençait présentement à le quitter depuis qu'il avançait sur l'âge , et qu'il perdait ses dents. Cette particularité m'étonna ; je m'en informai plus particulièrement, et j'appris qu'elle était très-véritable, et que le pouvoir des plus savans sorciers diminuait à mesure que leurs dents tombaient ; et je conclus que, pour ^tre bon sorcier, il fallait tenir le diable par les dents, et qu'on ne le prenait bien que par là. Notre homme, voyant que nous le poussions à bout par nos demandes , nous promit qu'avec de l'eau-devie il nous dirait quelque chose de surpre»
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nant, Il la prit, et regarda plusieurs fois attentivement, après avoir fait quantité de figures et d'évocations; mais il ne nous dit que des choses fort ordinaires , et qu'on pouvait aisément assurer sans être grand sorcier. Tout cela me fit tirer une conséquence, qui est très-véritable, que tous ces gens-là sont plus superstitieux que sorciers ; qu'ils croient facilement aux fables qn'on leur fait de leurs prédécesseurs, qu'on disait avoir grand commerce avec le diable. 11 s'est pu faire , monsieur, qu'il y ait eu véritablement qi^elques sorciers autrefois parmi eux, lorsque les Lapons étaient tous ensevelis dans les erreurs du paganisme; mais présentement je crois qu'il serait difficile d'en trouver un qui sût bien son métier. Quand nous vîmes que nous ne pouvions rien tirer de notre Lapon, nous prîmes plaisir à l'enivrer, et cette absence de raison , qu'il souffrit pendant trois ou quatre jours, nous donna la facilité de lui enlever tous ses instrumens de magie : nous prîmes son tambour, son marteau; et son indice, qui était composé de quantité de bagues et de plusieurs morceaux de cuivre, qui représentaient quelques figures infernales ou
quelques caractères liés ensemble avec une chaîne de même métal : et lorsque, deux ou trois jours après, nous fûmes sur le point de partir, il nous vint demander toutes ses dépouilles, et s'informait à chacun en particulier s'il ne les avait point vues. Nous lui dîmes pour réponse qu'il pouvait le savoir , et qu'il ne lui était pas difficile de connaître le receleur, s'il était sorcier.
Nous quittâmes celui-ci pour aller chez d'autres apprendre et voir quelque chose de leurs manières. Nous entrâmes premièrement dans une cabane où nous trouvâmes trois ou quatre femmes, dont il y en avait une toute nue qui donnait à teter à un petit enfant qui était aussi tout nu. Son berceau était au bout de la cabane, suspendu en l'air : il était fait d'un arbre creusé , et plein d'une mousse fine, qui lui servait de linge , de matelas et de couverture; deux petits cercles d'osier couvraient le dessus du berceau, sur lesquels était un méchant morceau de drap. Cette femme nue, après avoir lavé son enfant dans un chaudron plein d'eau chaude , le remit dans son berceau; et le chien, qui était dressé à bercer l'enfant, vint mettre ses deux
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pattes de devant sur le berceau , et donnait le même mouvement que donne une femme.
L'habit des femmes n'est presque point différent de celui des hommes ; il est du même 'valdemar^ et la ceinture est plus large : elle est garnie de lames d'étain qui tiennent toute sa largeur, et diffère de celle des hommes, en ce que celle-ci n'est marquée que de petites plaques de même métal , mises l'une après l'autre. A celte ceinture pend une gaine garnie d'un couteau; la gaine est ornée de fils d'étain : on y voit aussi une bourse garnie de même, dans laquelle ils mettent un fusil pour faire du feu , et tout ce qu'ils ont de plus précieux : c'est au-^si là l'endroit où pendent leurs aiguilles attachées à un morceau de cuir, et couvertes d'un morceau de cuivre qu'elles poussent par-dessus. Tous ces ajusfeniens sontornés par le bas de quantité rl'aiineaux au'^si de cuivre, de plusieurs gros'eurs, dont le bruit et le son les divertissent extrêmement ; et elles croient que ces ornemens servent beaucoup à relever leur beauté naturelle. Mais peut-être, monsieur, qu'en parlant de beauté, vous aurez la curiosité de savoir s'il se trouve de jolies Lapones .
A cela je vous répondrai que la nature, qui se plaît à faire naître des mines d'argent et d'autre métal dans les pays septentrionaux les plus éloignés du soleil, se divertit aussi quelquefois à former des beautés qui sont supportables dans ces mêmes pays. Il est pourtant toujours vrai que ces sortes de personnes qui surpassent les autres par leur beauté sont toujours des beautés lapones , et qui ne peuvent passer pour telles que dans la Laponie. Mais, parlant en général, il est constant que tous les Lapons et les Lapones sont extrêmement laids, et qu'ils ressemblent aux singes : on ne saurait leur donner une comparaison plus juste. Leur visage est carré ; ils ont les joues extrêmement élevées, le reste du visage très-étroit, et la bouche se fend depuis une oreille jusqu'à l'autre. Voilà en peu de mots la description de tous les Lapons. Leurs habits, comme je l'ai dit, sont de valdemar. Le bonnet des hommes est fait ordinairement d'une peau de loom , comme je l'ai décrit ailleurs , ou bien de quelque autre oiseau écorché. La coiffure des femmes est d'un morceau de drap; et les plus riches couvrent leur tête d'une peatt
de renard, de martre , ou de quelque autre hèie. Elles ne se servent point de bas; mais elles ont seulement pendant l'hiver une paire de bottes de cuir de renne, et mettent pardessus des souliers qui sont semblables à ceux des hommes, c'est-à-dire d'un simple cuir qui entoure le pied, et qui s'élève en pointe sur le devant : on y laisse un trou pour les pouvoir mettre dans le pied, et ils les nouent, au-dessus de la cheville, d'une longue corde de laine qui fait cinq ou six ^ tours; et afin que leurs chaussures ne soient -^ point lâches, et qu'ils aient plus de commodité pour ?uarcher, ils emplissent leurs souliers de foin , qu'ils font bouillir tout exprès ■ pour cela, et qui croît en abondance dans * toute la Lapouie. Leurs gants sont faits de peaux de renne, qu'ils distinguent en corapartiraens d'un autre cuir plus blanc, cousu el appliqué sur le gant. Ils sont faits comme des mitaines, sans distinction de doigts, et les plus beaux sont garnis, par le bas, d'une peau de loom. Les femmes ont un ornement particulier , qu'elles appellent kraca , fait d'un morceau de drap rouge, ou d'une autre couleur, qui leur entoure le cou , comme un
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collet de jésuite, vieat descendre sur l'estomac, et finit en pointe. Ce drap est orné de ce qu'elles ont de plus précieux : le cou est plein de plusieurs plaques d'étain, mais le devant de l'estomac est garni de choses rares parmi eux. Les riches y mettent des boutons et des plaques d'argent, les plus belles qu'elles peuvent trouver, et les pauvres se contentent d'y mettre de l'étain et du cuivre, suivant leurs facultés.
Nous nous informâmes encore chez ces gens-là de toutes les choses que nous avions apprises des autres, qu'ils nous confirmèrent toutes ; et ce qu'ils nous dirent de plus particulier, je l'ai porté à l'endroit où j'en ai parlé, que j'ai augmenté de ce qu'ils m'ont dit. Mais nous voulûmes être instruits de tous les animaux à quatre pieds qui vivaient dans ce pays, et ils nous en apprirent les particularités suivantes.
Ils nous assurèrent premièrement qu'il régnait quelquefois dans leur pays des vents si impétueux, qu'ils enlevaient tout ce qu'ils rencontraient. Les maisons les plus fortes ne leur peuvent résister, et ils entraînent même si loin les troupeaux debétes, lorsqu'ils sont
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sur le sommet des montagnes, qu'on ne sait bien souvent ce qu'ils deviennent. Les ouragans font élever en été une telle quantité de sable qu'ils apportent du côté de la Norwège, qu'ils ôtent si fort l'usage de la vue , qu'oi» ne saurait voir à deux pas de soi ; l'hiver, ils font voler une telle abondance de neige, qu'elle ensevelit les cabanes et les troupeaux entiers. Les Lapons qui sont surpris en ^ chemin de ces tempêtes n'ont point d'autre É moyen pour s'en garantir que de renverser leur traîneau par-dessus eux, et de demeurer en cette posture tout le temps que dure l'orage; les autres se retirent dans les trous des montagnes avec tout ce qu'ils peuvent emporter avec eux, et demeurent dans ces cavernes jusqu'à ce que la tempête, qui durera quelquefois huit ou quinze jours , soit toutà-fait passée.
De tous les animaux de la Laponie, il n'y en a point de si commun que le renne, dont j'ai fait la description assez au long. La nature , comme une bonne mère, a pourvu à des pays aussi froids que sont ceux du septentrion , en leur donnant quantité d'animaux propres pour faire des fourrures, pour
sVn servir contre les riirueurs excessives de l'hiver, qui dure presque toujours. Eutre tous ceux dont les peaux sont estimées pour la chaleur, les ours et les loups tiennent le premier rang. Les premiers ^out fort communs dans le septentrion; les Lapons les appellent les rois des furets. Quoiqu'ils soient presque tous d'une couleur rousse, il s'en rencontre néanmoins très-souvent de blancs; et il n'y a point d'animal à qui le Lapon fasse une guerre plus cruelle pour avoir sa peau et sa chair, qu'il estime par-dessus tout, à cause de sa délicatesse. J'en ai mangé quelquefois , mais je la trouve extrêmement fade. La chasse des Durs est l'action la plus solennelle que fassent les Lapons : rien n'est plus glorieux parmi eux que de tuer un ours, et ils en portent les marques sur eux; en sorte qu'il est aisé de voir combien un Lapon aura tué d'ours en sa vie, par le poil qu'il en porte en différens endroits de son bonnet. Celui qui a fait la découverte de quelque ours va avertir tous ses compagnons; et celui d'entre eux qu'ils croient le plus grand sorcier joue du tambour pour apprendre si la chasse doit être heureuse, et par quel 6. i3
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côté l'on doit attaquer la béte. Quand cette cérémouie est faite , on marche contre l'animal : celui qui sait l'eudroit va le premier , et mène les autres, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à la tanière de l'ours. Là ils le surprennent le plus vite qu'ils peuvent; et avec des arcs , des flèches , des lances , des bâtons, et des fusils, ils le tuent. Pendant qu'ils attaquent la bêle, ils chantent tous une chanson en ces termes : Kihelis pourra , KUielis iiscada soiibi jœlla jeitti. Ils demandent en grâce à l'ours de ne leur faire aucun mal, et de ne pas rompre les lances et les armes dont ils fe servent contre lui. Quand ils l'ont tué, ils le mettent dans un traîneau pour le porter à la cabane ; et le renne qui a servi à le traîner est exempt pendant toute l'année du travail de ce traîneau ; et l'on doit aussi faire en sorte qu'il s'abstienne d'approcher aucune femelle. L'on fait une cabane tout exprès pour faire cuire l'ours, qui ne sert qu'à cela, où tous les chasseurs se trouvent avec leurs femmes, et recommencent leurs chansons de joie et de remercîment à la béte , de ce qu'ils «ont revenus sans accident. Lorsque la viande est cuite , on la divise entre les hommes et
les femmes. Celles-ci ne peuvent manger des parties postérieures, mais ou leur donne toujours des antérieures. Toute la journée se passe en divertissemens ; mais il faut remarquer que tous ceux qui ont aidé à prendre l'ours ne peuvent approcher de leurs femmes de trois jours, au bout desquels il faut qu'ils se baignent pour être purifiés. J'avais oublié de marquer que, lorsque l'ours est arrivé près de la cabane , on ne le fait pas entrer par la porte, mais on le coupe en morceaux, et on le jette par le trou qui donne passage à la fumée, afin que cela paraisse envoyé et descendu du ciel. Ils en fout de même lorsqu'ils reviennent des autres chasses. Il n'y a rien qu'un Lapon estime plus que d'avoir assisté à la mort d'un ours , et il en fait gloire pendant toute sa vie. Une peau d'ours se
vend ordinairement
Les loups sont presque tous gris-blancs ; il s'en trouve de blancs : et les rennes n'ont point de plus mortels ennemis. Ils les évitent en fuyant; mais, lorsqu'ils sont surpris par leurs adversaires, ils se défendent contre eux des pieds de devant, dont ils sont extrême- Dient puissans, et de leurs bois, lorsqu'ils
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sont assez forts pour soutenir le choc; car les lennes changent de bois tous les ans; et, lorsqu'il est nouveau, ils ne peuvent s'en servir. Pour empêcher que les loups n'attaquent les renues, les Lapons les attachent à quelque arbre , et il est fort rare qu'ils soient pour lors attaqués; car le loup, qui est un animal soujjçonneux , appréhende qu'il n'y ait quelque piège tendu, et qu'on ne se serve de ce muyen pour l'y attirer. Une peau de loup peut valoir — ; et il y a peu de personnes, même des grands seigneurs en Suède, qui n'en aient des habits fourrés ; et ils ne trouvent rien de meilleur contre le fioid.
Les renards abondent dans toute la Laponie; ils sont presque tous blancs, quoiqu'il s'en rencontre de la couleur ordinaire. Les blaucs sont les moins estimés; mais il s*en trouve quelquefois de noirs, et ceux-Jà sont les plus rares et les plus chers : leurs peaux sont quelquefois vendues quarante ou cinquante écus; et le poil en est si fin et si long, qu'il pend de quel côté l'on veut; en sorte qu'en prenant la peau par la queue, le poil tombe du côté des oreilles , et se couche vers le» tête. Tous les princes moscovites et les
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gratids de ce pays recherchent avec soin des fourrures de ces peaux; et, après les zibelines, elles sont les plus estimées. Mais, puisque j'ai parlé de zibeline, il faut que je vous dise ce que j'en sais. Ce que nous appelons zibeline , on l'appelle ailleurs zabel. Cet animal est de la grosseur de la fouine , et diffère de la martre en ce qu'il est beaucoup plus petit, et qu'il a les poils beaucoup plus longs et plus fins. Les véritables zibelines sont damassées de noir, et se prennent en Moscovie etenTartarie :il s'en trouve peu en Laponie. Plus la couleur du poil est noire, et plus elle est recherchée, et vaudra quelquefois soixante écus, quoique sa peau n'ait que quatre doij'jts de largeur. On en a vu de blanches ou grises, et le grand-duc de Moscovie en a fait présent, par ses ambassadeurs, au roi de Suède, comme de peaux extrêmement précieuses. Les martres approchent plus des zibelines que toutes les autres bêtes ; elles imitent assez la finesse et la longueur du poil; mais elles sont beaucoup plus grandes. J'en ai rencontré de la grosseur d'un chat; et il y a peu de pays où elles soie«t plus fréqueiites qu'en Laponie. La peau coûte
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une rixdale ; et celles qui ont le dessus de la gorge cendré sont plus estimées que celles qui l'ont blanc. Cet animal fait un grand carnage de petit-gris , dont il est extrêmement friand , et les attrape à la course sans grande difficulté : il ne se nourrit pas seulement d'écureuils, il donne aussi la chasse aux oiseaux ; et, montant sur le sommet des arbres, il attend qu'ils soient endormis pour se jeter dessus et les dévorer. S'ils sont assez forts pour s'envoler, ils s'abandonnent dans l'air avec la martre, qui a les griffes aussi fortes et aussi pointues qu'aucun animal , et se tient sur le dos de l'oiseau, et le mord en volant, jusqu'à ce qu'enfin il tombe mort. Cette chute est bien souvent aussi funeste à la martre qu'à l'oiseau ; et lorsqu'il s'est élevé bien haut dans l'air, la martre tombe bien souvent sur des rochers, où elle est britée, et n'a pas un mcJIlenr sort que l'autre.
J'ai parlé ailleurs âesj'œrts en suédois, et gulones en latin , au sujet des rennes qu'ils fendent en deux. Cet animal est de la grosseur d'un chien, sa couleur est noire-brune, et on compare sa peau à celle des zibelines; elle est damassée et fort précieuse.
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La qnantilé des poissons de Laponie fait qu'on y rencontre beaucoup de castors , que les Suédois appellent bay>er^ et qui se plaisent fort dans ces lieux où le bruit de ceux qui voyagent ne trouble point leur reposi Mais le véritable endroit pour les trouver ^ c'est dans la province de Kimi et en Russelande. Les rognons des castors servent contre quantité de maladies. Tout le monde assure qu'il n'y a rien de plus souverain contre la peste ; que d'en prendre tous les matins, cela cbasse le mauvais air, et qu'il entre dans les plus souveraines compositions. Olaûs, grand prêtre de la province de Pitha> m'en a fait pj ésent à Torno de la moitié d'un, et m'a assuré qu'il ne se servait point d'autre chose pour ses meilleurs remèdes : il était fort habile en pharmacie. Il m'assura de plus qu'il tirait une huile de la queue du même animal , et qu'il n'y avait rien au monde de plus souverain.
Il se voit aussi en Laponie un nombre très-considérable d'hermines, que les Suédois ajipellent lekat. Cet animal est de la grosseur d'un gros rat, mais une fois aussi long. Il ue garde pas toujours sa couleur^
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car l'été il est un peu roux, et l'hiver il change de poil, et il devient aussi blanc que nous le voyons; il a la queue aussi longue que le corps, et elle finit en une petite pointe noire poinnie de l'encre : en sorte qu'il est difficile |Je voir un animal qui soit et plus blanc et plus noir. Une peau d'hermine coûte quatre ou cinq sou.s. La chair de cet animal sent tiès-mauvais, et il se nourrit de petit-gris et de rats de montagne. Ce petit animal, toutà-fait inconnu ailleurs, et fort singulier, comme vous allez voir , se trouve quelquefois en si grande abondance que la terre eu est toute couverte. Les Lapons l'appellent lemmucat ; il est de la grosseur d'un rat , mais la couleur est plus rouge, marquée de noir : et i! semble qu'il tonibe du ciel , parce qu'il ne paraît que lorsqu'il a beaucoup plu. Ces bêtes ne fuient point à l'approche des \oyageurs; au contraire elles courent à eux avec grand bruit ; et, quand quelqu'un les attaque avec un bâton ou avec quelque autre arme, elles se tournent contre lui et mordent le bâton , auquel elles demeurent attachées avec les dents, comme de petits chiens euragcs. Elles se battent contre les chiens ,
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qu'elles ne craignent pas, et sautent ?ur leur dos , et les mordent si vivement qu'ils sont obligés de se rouler sur terre pour se défaire de ce petit ennemi. On dit même que ces animaux sont si belliqueux , qu'ils se font quelquefois la guerre entre eux , et que lorsque les deux armées se trouvent dans les prés qu'ils ont choisis pour champ de bataille, ils s'y battent vigoureusement. Les Lapons qui voient ces dlfférens entre ces petites bétes tirent des conséquences de guerres plus sanglantes ailleurs, et augurent de là que la Suède doit bientôt porter les armes contre le Danois ou le Moscovite, qui sont ses plus grands ennemis. Comme ces animaux ont l'humeur martiale, ils ont aussi beaucoup d'ennemis qui en font des défaites considérables. Les rennes mangent tous ceux qu'ils peuvent attraper. Les chiens en font leur plus délicate nourriture; mais ils ne touchent point aux paities postérieures. Les renards en emplissent leurs tanières et en font des magasins pour la nécessité ; ce qui cause du dommage aux Lapons, qui s'aperçoivent bien lorsqu'ils ont de cette nourriture ; ce qui fait qu'ils n'en cherchent point
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ailleurs et ne tombent pas dans les pièges qu'on leur tend. Il n'y a pas môme jusqu'aux hermines qui ne s'en engraissent. Mais ce qui est admirable dans cet animal , c'est la connaissance qu'il a de sa destruction prochaine. Prévoyant qu'il ne saurait vivre pendant l'hiver, on en prend une grande partie pendue au sommet des arbres entre deux petites brauclies qui forment une fourche : une autre, à qui ce genre de mort ne plaît pas, se précipite dans les lacs ; ce qui fait qu'on en trouve souvent dans le corps des brochets, qu'ils ont nouvellement engloutis : et ceux qui ne veulent pas être les auteurs de leur mort , et qui attendent tranquillement leur destin, périssent dans la terre, lorsque les pluies qui les ont fait naître les font aussi mourir. On chasse grande quantité de lièvres, qui sont pour l'ordinaire tout blancs , et ne prennent leur couleur rousse que dans les deux mois les plus chauds de l'année.
Il n'y a guère moins d'oiseaux que de bêtes à quatre pieds en Laponie. Les aigles, les rois des oiseaux, s'y rencontrent en abondance : il s'en trouve d'une grosseur si prodigieuse, qu'ils peuvent, comme j'ai déjà dit
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ailleurs, emporter les faons des rennes , lorsqu'ils sont jeunes, dans leurs nids, qui sont au sommet des plus hauts arbres ; ce qui fait qu'il y a toujours quelqu'un pour les garder. Je ne crois pas qu'il y ait de pays au inonde plus abondant en canards, cercelles, plongeons, cygnes, oies sauvages, et autres oiseaux aquatiques , que celui-ci ; la rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu pendant tout jjotre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre nourriture ordinaire : nous en tuions quelquefois Irente ou quarante dans un jour sans nous arrêter un moment , et nous ne faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont passagers , et quittent ces pays pendant l'hiver, pour en aller chercher de moins froids , où ils puissent trouver quelques ruisseaux qui ne soient point glacés ; mais ils reviennent au mois de mai faire leurs œufs en telle abondance, que les déserts en sont tout couverts. Les Lapons leur tendent des filets, et la peau des cygnes écorchés leur sert à faire des bonnets ; les autres leur servent de nourriture. 11 y a ua
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oiseau fort commun en ce pays, qu'ils appellent loom , et qui leur fournit leurs plus beaux ornemens de tête. Cet animal est d'ua plumage violet et blanc, perlé d'une manière particulière; il est de la grosseur d'une oie, et se prend quelquefois dans les filets que les pêcheurs mettent pour prendre du [)oisson, lorsque l'ardeur de la proie l'emporte trop et qu'il poursuit quelque poisson sous l'eau. On garnit aussi de sa peau les extrémités des plus beaux gants. Les coqs de bruyère , les gélinotes , s'y trouvent en abondance. Mais il y a dans ce pays une certaine espèce d'oiseau que je n'ai point vue ailleurs, qu'ils appellent snyeuriport , et que les Grecs appelaient lagopos , de la grosseur d'une poule; cet oiseau a pendant l'été son ])Iumage gris delà couleur du faisan, et l'hiver il est entièrement blanc comme tous les aniiTiaux^ qui vivent en ce pays ; et la nature ingénieuse les rend de la même couleur que la neige, afin qu'ils ne soient pas reconnus des chasseurs, qui les pourraient facilement apercevoir s'ils étaient d'une autre couleur que la neige, dont la terre est toute couverte. J'ai fait ailleurs la description de cet oiseau; il
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est (l'un goût plus excellent que la perdrix, et donne par ses cris une inarque assurée qu'il doit bientôt tomber de la neige, comme il est aisé de voir par son nom qui signifie oiseau de neige. Les Lapons leur tendent des filets sur cette neige , et forment une petite haie au milieu de laquelle ils laissent un espace vide où les lacets sont tendus, et par où ces oiseaux doivent passer.
11 est impossible de concevoir la quantité du poisson de la Laponie. Elle est partout coupée de fleuves, de lacs, et de ruisseaux ; et ces fleuves , ces lacs , et ces ruisseaux , sont si pleins de poissons, qu'un homme peut eu une demi-heure de temps en prendre avec une seule ligne autant qu'il en peut porter. C'est aussi la seule nourriture des Lapons ; ils n'ont point d'autre pain : et ils n'en prennent pas seulement pour eux , ils en font tout leur commerce, et achètent ce dont ils ont besoin avec des poissons ou avec des peaux de bêtes ; ce qui fait que la pêche est toute leur occupation : car, soit qu'ils veulent manger, ou entretenir le luxe , qui ne laisse pas de régner dans ce pays , ils n'ont point d'autre moyen de le faire. Il est vrai que les riches ne pé- 6. 14
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chenl jamais ; les pauvres pèchent pour eux : et ils leur donnent en échange ou du tabac, ou du fer, ou quelque autre chose de cette nature. Sans nj'arrêter à parler de tous les poissons qui sont en ce pays , je dirai qu'il n'y en a point de plus abondant en scunions. ils commencent à monter au mois de mai , et pour lors ils sont extrêmement gras et beaucoup meilleurs que lorsqu'ils s'en retournent au mois de septembre. 11 y a des années où, dans le seul fleuve de Torno, on en peut pêcher jusqu'à trois mille tonnes, qu'on porte à Stockholm , et à tous les habitans de la mer Baltique et du golfe Bothnique. Les brochets ne se trouvent pas en moindre abondance que les saumons : ils les font sécher et en portent des quantités inconcevables. J'ai décrit ailleurs la manière dont ils se servent pour les pêcher la nuit à la lueur d'un grand feu qu'ils allument STir la proue de leurs barques. Les truites y sont assez communes ; mais il y a une sorte de poisson qui m'est inconnu , qu'ils appellent slel^ qui est de la grosseur d'un hareng, et d'une grande délicatesse.
Après avoir demeuré quelques jours avec ces Lapons , et nous être instruits de tout ce
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que nous voulions savoir d'eux , nous reprîmes le chemin qui nous conduisait chez le prêtre; et le même jour, mercredi 27 d'août, nous partîmes de cliez lui et vînmes coucher à Cokluanda , où commence la Bothnie et où finit la Laponie. Mais, monsieur , je ne sais si vous n'aurez pas trouvé étrange c[ue je vous aie tant parlé des Lapons, et que je ne vous aie rien dit de la Laponie ; je ne sais comment cela s'est fait , et je finis par où je devrais avoir commencé. Mais il vaut encore mieux en parler tard que de n'en rien dire du tout ; et, avant que d'en sortir, je vous en dirai ce que j'en sais.
On ne peut dire quel nom cette province a eu parmi les anciens géographes , puisqu'elle n'était pas connue, et que Tacite et Ptolomée ne connaissaient pas de province plus éloignée que la Sérisinie , que nous appelons présentement Bothnie ou Biarmie; et qui s'étend à l'extrémité du golfe Bothnique. Ce que l'on sait aujourd'hui de la Laponie, c'est qu'elle peut se diviser en orientale et occidentale. Elle regarde l'occident du côté de l'Islande, et obéit au roi de Danemark. C'est du èôlé de l'orient qu'elle confine à la mer
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Blanche , où esl le port d'Archangel, et cellelà reconnaît le grand duc de Moscovie pour son souverain. Il faut en ajouter une troisième , qui est au milieu des deux , et qui est beaucoup plus grande que toutes les deux autres ensemble ; et celle-là est sous la domination du roi de Suède, et se divise en cinq provinces différentes, qui ont toutes le nom de Laponie , et qu'on appelle Uraa Lapmarch , Pitha Lapmarch , Lula Lapmarch , Torna Lapmarch, et Kimi Lapmarch. Elles prennent leurs noms des fleuves qui les arrosent , et ces mêmes fleuves le donnent encore aux villes où ils passent, si l'on peut donner ce nom à un amas de quelques maisons faites d'arbres.
La province de Torno Lapmarch, qui est justement située au bout du golfe Bothnique et la dernière du monde du côté du pôle arctique, et s'étend jusqu'au cap du nord. Charles IX, roi de Suède, jaloux de connaître la ■vérité et l'étendue de ses terres, envoya, en différens temps de l'année 1600, deux illustres mathématiciens, l'un appelé Aaron Forsius. Suédois, et l'autre Jérôme Bircholto, Allemand de nation. Ces gens-là firent le voyage avec toutes les provisions et les ins-
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Irumens nécessaires, et avec un heureux succès ; et ils rapportèrent à leur retour qu'ils n'avaient trouvé aucun continent au septentrion au-delà du soixante-treizième degré d'élévation, mais une mer glaciale immense, et que le dernier promontoire qui avançait dans l'océan était Nuchus ou Norkap , assez près du château Wardhus, qui appartient aux Danois. C'est dans cette Laponie que nous avons voyagé; et nous avons remonté le fleuve qui l'arrose jusqu'à sa source.
Nous arrivâmes le lendemain à Jacomus Wastung, qui n'était distant du lieu où nous avions couché que de deux lieues : nous en fîmes trois ou quatre à pied pour y arriver, et nous ne perdîmes point nos pas. Il y a dans ce lieu une mine de fer très-bonne, mais qui est presque abandonnée à cause du grand éloignement. Nous y allions pour voir travailler aux forges, où , ne voyant rien de ce que nous souhaitions , nous fûmes plus heureux que nous n'espérions l'être. Nous allâmes dans la mine, d'où nous fîmes tirer des pierres d'aimant tout-à-fait bonnes. Nous admirâmes avec bien du plaisir les effets surprenans de cette pierre lorsqu'elle est encore
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dans le lieu natal : il fallut faire beaucoup de violence pour en tirer des pierres aussi considérables que celles que nous voulions avoir, et le marteau dont on se servait^ qui était de la grosseur de la cuisse , demeurait si fixe en tombant sur le ciseau qui était dans la pierre, que celui qui frappait avait besoin de secours pour le retirer. Je voulus éprouver cela moimême : et ayant pris une grosse pince de fer pareille à celles dont on se sert pour remuer les corps les plus pesaus, et que j'a*rais de la peine à soutenir, je l'approcbai du ciseau , qui l'attira avec une violence extrême et la soutenait avec une force inconcevable. Je mis une boussole que j'avais au milieu du trou où était la mine, et l'aiguille tournait continuellement d'une vitesse incroyable. Nous prîmes les meilleures , et nous ne demeurâmes pas davantage en ce lieu. Nous allâmes retrouver nos barques, et vînmes coucher à Tuna Hianda , chez un de nos bateliers, qui nous fil voir ses lettres d'exemption de taille qu'il avait du roi pour avoir trouvé cette mine de fer. Ce paysan s'appelait Lars Larszon , Laurentius à Laurentio.
Le lendemain dimanche nous fîmes une
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assez bonne journée , et arrivâmes le soir à Koenges, où nous avions demeuré un jour en passant. Nous achetâmes là des traîneaux et tout le harnais qui sert à atteler le renne; ils nous coûtèrent un ducat la pièce. Nous ne partîmes le lundi que sur le raidi , à cause que nous fûmes obligés d'attendre les barques , qu'il faut aller quérir assez loin, et porter uu long espace de chemin , pour éviter ]es cataractes , qui sont extrêmement violentes en cet endroit. Nous couchâmes cette nuit-là à Pello , où nous eûmes le plaisir de \oir en arrivant cette pèche au brochet dont je vous ai déjà parlé, et qui me parut merveilleuse. Il ne faut pas s'étonner si les habitans de ce pays cherchent tous les moyens possibles pour prendre du poisson ; ils n'ont que cela pour subsister; et la nature, qui donne bien souvent le remède aussitôt que le mal, refusant ses moissons à ces gens, leur donne des pêches plus abondantes qu'en aucun autre endroit. Nous vînmes le lendemain, premier septembre, coucher chez le préfet des Lapons, Allemand de naiion, dont î'ai déjà pai lé ; et le lendemain nous arrivâmes à Torno , après avoir passé plus de
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quarante cataractes. Ces cataractes sont des chutes d'eau très-impétueuses , et qui font en tombant un bruit épouvantable. 11 y en a quelques-unes qui durent l'espace de deux ou trois lieues, et c'est un plaisir le plus grand du monde de voir descendre ces torreus avec «ne vitesse qui ne se peut concevoir, et faire trois ou quatre milles de Suède, qui valent douze lieues de France, en moins d'une heure. Plus la cataracte est forte et plus il faut ramer avec vigueur pour soutenir sa barque contre les vagues ; ce qui fait qu'étant poussé du torrent et porté de la rame, vous faites un grand chemin en peu de temps. Nous arrivâmes à Torno le mardi, et nous y vînmes à la bonne heure pour voir les cérémonies des obsèques de Joannes Tornseus", dont je vous ai parlé auparavant, qui était mort depuis deux mois. C'est la mode en Suède de garder les corps des défunts fort long-temps : ce temps se mesure suivant la qualité des personnes; et plus la condition du défunt est relevée, et plus aussi les funérailles sont reculées. On donne ce temps pour disposer toutes choses pour ces actions, *qui sont les plus solennelles qui se fassent en
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ce pays; et si l'on dit que les Turcs dépensent leurs biens en noces, les Juifs en circoncisions, les chrétiens en procès, on pourrait ajouter, les Suédois en funérailles. En effet j'admirai la grande dépense qui se fit pour un homme qui n'était pas autrement considérable, et dans un pays si barbare et si éloigné du reste du monde. On n'eut pas plutôt appris notre arrivée que le gendre du défunt travailla aussitôt à une harangue latine, qu'il devait le lendemain prononcer devant nous, pour nous inviter aux obsèques de son beau-père. Il fut toute la nuit à y rêver , et oublia tout son discours lorsqu'il fut le matin devant nous. Si les révérences disent quelque chose et sont les marques de l'éloquence, je puis assurer que notre harangueur surpassait le prince des orateurs; mais je crois que ses inclinations servaient plus à cacher la confusion qui paraissait sur son visage, qu'à rendre son discours fleuri. Comme nous savions le sujet de sa venue, nous devinâmes qu'il venait pour nous prier d'assister à la cérémonie : car nous n'en pûmes rien apprendre par son discours ; et quelque temps après , le bourguemestre de la ville,
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avec un officier qui était là en garnison, vinrent nous prendre dans la même chalonpe pour nous passer de l'autre côté de l'eau et nous mener à la maison du défunt. Nous trouvâmes à notre arrivée toute la maison pleine de prêtres vêtus de longs manteaux, et de chapeaux qui semblaient par la hauteur de leur forme servir de colonnes à quelque poutre de maison. Le corps du défunt , mis dans un cercueil couvert de drap , était au milieu d'eux. Ils l'arrosaient des larmes qui dégouttaient de leurs barbes humides, dont les poils séparés formaient diftérens canaux, et distillaient cette triste humeur qui servait d'eau bénite. Tous ces prêtres avaient quitté leurs paroisses et étaient venus de fort loin ; il y en avait quelques-uns éloignés de plus de cent lieues : et on nous assura que si cette cérémonie se fût faite l'hiver, pendant lequel temps les chemins en ces pays sont les plus faciles , il n'y aurait en aucun prêtre à ue»îx ou trois cents lieues à la ronde qui ne s'y fût trouvé, tant ces sortes de cérémonies se font avec éclat. Le plus ancien de la compagnie fit une oraison funèbre à tous les asfiistans; et il fallait qu'il dit quelque chose
âe bien triste, puisqu'il s'en fallut peu que son air pitoyable ne nous excitât à pleurer nous-mêmes , qui n'entendions rien à ce qu'il disait. Les femmes étaient dan*^s une petite chambre, séparées des hommes, qui gémissaient d'une manière épouvantable, et entre autres la femme du défunt, qui interrompait par ses sanglots le discours du prédicateur. Pendant que l'on prêchait dans cette salle, on en faisait autant dans l'église en finlandais; et, quand les deux discours furent finis, on se mit en chemin pour conduire le corps à l'église. Sept ou huit bourgeois le chargèrent sur leurs épaules, et il n'y eut personne des plus apparens qui ne Toulût y mettre la main : et je me souvins pour lors de ce que dit Virgile à l'entrée du cheval dans Troie, quand il dit qu'il n'y avait ni jeune ni vieux qui ne voulût aider à tirer cette machine dans leur ville, Funemcjne manu contingere gaudent. Nous suivions le corps comme les plus apparens et ceux qui menaient le deuil, et la veuve était ensuite conduite par-dessous les bras de deux de ses filles : l'une s'attristait beaucoup , et l'autre ne paraissait pas émue. On mit le corps au
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milieu de l'église , en chantant quelques psaumes; et les femmes , en passant près du défunt , se jetèrent sur le cercueil, et l'embrassèrent pour la dernière fois. Ce fut pour lors que commença la grande et principale oraison funèbre, récitée par Jo?nnes Plantinus, prêtre d'Urna, qui eut une canne d'argent pour sa peine. Je ne puis pas dire s'il l'avait méritée ; mais je sais qu'il cria beaucoup ; et que, pour rendre tous les objets plus tristes, il s'était même rendu hideux, en laissant ses cheveux sans ordre, et pleins de plusieurs bouts de paille, qu'il n'avait pas eu lé temps d'ôter. Cet homme dit toute la vie du défunt , dès le moment de sa naissance jusqu'au dernier soupir de sa vie : il cita les lieux et les maîtres qu'il avait servis, les provinces qu'il avait vues, et n'oublia pas la moindre action de sa vie. C'est la mode en ce pays de faire une oraison funèbre aux laquais et aux servantes, pourvu qu'ils aient un écu pour payer l'orateur. Je me suis trouvé à Stockholm , à l'enterrement d'une servante, oîi la curiosité m'avait conduit. Celui qui faisait son oraison funèbre, après avoir cité le lieu de sa naissance et ses pa-
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rens, s'étendit sur les perfections de la défunte , et exigera be;iucoup qu'elle savait: parfaitement bien faire la cuisine, distribuant les parties de son discours en autant de ragoûts qu'elle savait faire, et forma cette partie de son oraison, en disant qu'elle n'avait qu'un seul défaut, qui était de faire toujours trop salé ce qu'elle apprêtait, et qu'elle montrait par-là l'amour qu'elle avait pour la prudence, dont le sel est le symbole, et son peu d'attache aux biens de ce monde, qu'elle jetait en profusion. Vous voyez par-la, monsieur , qu'il y a peu de gens qui ne puissent donner matière de faire à leur mort une oraison funèbre, et un beau cham[) à un orateur d'exercer son éloquence. Mais celui-ci avait une plus belle carrière. Joannes Tornaeus était un homme savant ; il avait voyagé, et avait même été en France précepteur du comte Charles Oxenstiern. Quand l'oraisoa funèbre fut finie, on nous vint faire un compliment latin , pour demeurer au festin.
Quoique nous n'entendissions pas darantage à ce second compliment qu'au premier , nous n'eiimes pas de peine a nous imaginer ce qu'il non» voulait dire : nos entres ue 6, i5
nous disaient que trop ce que ce pouvait être ; et ils se plaignaient si haut qu'il était près de trois heures , et qu'ils n'avaient pas encore mangé, qu'il ne fut pas plus difficile à ces gens d'entendre leur langage qu'à. nous le leur. On nous mena dans une grande salle, divisée en trois longues tables ; et c'était le lieu d'honneur. Il y en avait cinq ou six autres encore plus pleines que celle-ci, pour recevoir tous les gens qui s'y présentaient. Les préludes du repas furent de l'eau-de-vie, de la bière, et une autre liqueur qu'ils appellent calchat^ faite avec de la bière, du vin, et du sucre , deux aussi méchantes boissons qui puissent entrer dans le corps humain. On servit ensuite les tables, et on nous fit asseoir au plus haut bout de la première table, avec les piètres du premier ordre , tels qu'étaient le père prédicateur et autres. On commença le repas dans le silence, comme partout ailleurs, et comme le sujet le demandait; ce qui fit dire à Piantin , qui ^tait à côté de moi, qu'ils appelaient les conviés ISelli. iV signifie Neque vox , nec sermo egreditur ex ore eoritm ; loquehantur variis linguis ; in omnem lerram sxmt sonus eorum.
Toutes ces paroles étaient tirées de l'Ecriture, et je ne crois pas qu'on les puisse mieux faire venir qu'à cet endroit ; car on ne peut se figurer une image plus vive des noces de Cana, que le tableau que nous en vîmes représenter devant nos yeux , plus beau , et plus naturel que celui de Paul Véronèse. Les tables étaient couvertes de viandes particulières , et , si je l'ose dire , antiques ; car il y avait pour le moins huit jours qu'elles étaient cuites. De grands pois de différentes matières, faits la plupart comme ceux qu'on portait aux sacrifices anciens, paraient cette table, et faisaient par leur nombre une confusion semblable à celle que nous voyons aussi aux anciens banquets. Mais ce qui achevait cette peinture, c'était lamine vénérable de tous ces prêtres armés de barbe, et les habits finlandais de tous les conviés, qui sont aussi plaisans qu'on les puisse voir. Il y avait entre autres un petit vieillard avec de courts cheveux, une barbe épaisse, et chauve sur le devant de la tête. Je ne crois pas que l'idée la plus vive de quelque peintre que ce soit puisse mieux représenter la figure de Saint Pierre. Cet homme avait une robe
verte, doublée de jaune, sans façon, et faisant l'effet d'une nraj.erie, retroussée d'une ceinture. Je ne nje lassai point decontempler cet homme, qui était le frère du défunt. Pend<int que je m'arrêtais à considérer cet homme, les autres avaient des occupations plus importantes, et buvaient eu l'honneur du dc-funt et à la pro-^périfé de sa famille, d'une manière surprenante. Les prêtres , comme les meilleurs amis, buvaient le plus vigoureusement; et après avoir bu des santés particulièies , on en vint aux rois et aux giands. On commença d'abord ]>ar la santé des belles fîMes , comme c'est la mode par toute la Suède, et de là on monta aux rois. Ces santés ne se boivent que dans des vases proportionnés par leur grandeur à la condition de ces personnes royales; et, pour in'excirer d'abord, on me porta la santé du roi de France dan'^ un pot qui surpassait autant tous les autres en h.uteur, que ce grand prince surpasse les autres rois en puissance. C'eût été un crime de refuser cette sauté : je la bus, et vidai ce pot fort courageusement. Il n'y avait pas d'apparence, étant en Suède, d'avoir bu la santé du roi de Franc», et d'où-
Hier celle du roi de Suède; on la but dans un vase qui n'était guère moins grand que l'autre; et, après avoir fait suivre plusieurs santés à celle-ci , tout le monde se tut pour faire la prière. Il arriva malheureusement dans ce temps qu'un de notre compagnie dit un mot plaisant, et nous obligea à éclater de rire si long-temps, et d'une manière si haute que toute l'assemblée, qui avait les yeux sur nous, en fut extrêmement scandalisée. Ce qui était de plus fâcheux, c'est que tout le monde avait été découvert pendant le repas à cause de nous, et qu'on avait emporté nos chapeaux ; en sorte que nous n'avions rien pour cacher le rire dont nous n'étions pas les maîtres , et plus nous nous efforcions à l'étouffer, et plus il éclatait. Cela ht que ces prêtres, croyant que nous nous moquions de leur religion, sortirent de la salle, et n'y voulurent plus rentrer. Nous fûmes avertis par un petit prêtre, qui était plus de nos amis que les autres, qu'ils avaient résolu de nous attaquer sur la religion. Nous évitâmes pourtant de parler a^ec eux sur cette matière , et nous les allâmes trouver dans un autre heu où était passée l'assem-
Liée pour fumer, tandis qu'on levait les tables. On apporta pour dessert des pipes et du tabac , et tous les prêtres burent et fumèrent jusqu'à ce qu'ils tombassent sous la table. Ce fut ainsi qu'on arrosa la tombe de Joannes Tornseus , et que la fête finit. Olaùs Graan , gendre du défunt, se traîna le mieux qu'il put pour nous conduire à notre bateau, le pot à la main ; mais les jambes lui manquèrent : il s'en fallut peu qu'il ne tombât dans la rivière; et, par nécessité, deux hommes le ramenèrent par-dessous les bras. Nous croyions que toute la cérémonie fût terminée, quand nous vîmes paraître le lendemain matin Olaùs Graan , suivi de quelques autres prêtres, qui nous venait prier de nous trouver au lendemain. Je vous assure, monsieur , que cela me surprit : je n'avais jamais entendu parler de lendemain qu'aux noces , et je ne croyais pas qu'il en fiit de même aux enterremens. 11 fallut se résoudre à y aller une seconde fois, et nous eûmes une conférence avec Olaùs Graan , pendant le bon intervalle qu'il souffrit entre l'ivresse passée et la future.
Cet Olaùs Graan, gendre du défunt ^ est
prêtre de la province de Pitha , homme savant , ou se disant tel , géogra};he, chimiste, chirurgien, mathématicien ,et se piquant surtout de savoir la langue française, qu'il parlait comme vous pouvez juger par ce compliment qu'il nous fit : « La grande ciel , nous répéta-t-il plusieurs fois, conserve vous et votre applicabilité tout le temps que vous verrez vos gris cheveux. » Il nous montra deux médailles, l'une de la reine Christine, et l'autre était un sicle des Juifs , qui représente, d'un côté, la verge de Moïse, et de l'autre , une coupe d'où sort une manière d'encens. Entre toutes les autres qualités, il prétendait avoir celle de posséder en perfection la pharmacie; et, pour le prouver, il tira de plusieurs poches quantité de boîtes de toutes grandeurs, de confortatifs , et assez pour lever une boutique d'apothicaire. Il me donna un morceau de testicule de castor , et m'assura qu'il tirait une huile admirable de la queue de cet animal, qui servait à toutes sortes de maladies. Quand notre conversation fut finie, ou nous reconduisit où nous avions été le jour précédent , où chacun , pour faire honneur au défunt, but considérablement j>
et ceux qui purent s'en retournèrent chez eux. Nous derueuiâtnes à Toiuo ,à notre retour de Laponie , pendant huit jours. Le mercredi et le jeudi se passèrent à l'enterrement ; le vendredi, le samedi , et le dimanche, ne furent remarquables que par les visites continuelles que nous reçûmes , où il fallait faire hoire tout le monde : le lundi, le hourgueineslre nous donna à dîner; et le mardi , à la pointe du jour, le vent s'étaut mis à l'ouest, nous fîmes voile. Le vent demeura assez bon tout le reste du jour ; la nuit il fut moins violent ; mais le lendemain , mercredi , nous eûmes un calme. Le jeudi ne fut pas plus heureux , et nous demeurâmes immobiles comme des tours. Nous jetâmes plusieurs fois la sonde pour donner fond; mais, n'en trouvant aucun, il fallut faire notre route dans des appréhensions continuelles d'aller échouer quelque part. Le vendredi ,1e brouillard étant dissipé , nous fîmes un peu de chemin à la faveur d'un vent est et nord-est, et pa-^sâmes les petite» îles de Querken. Mais le lendemain , le vent s'étant fait contraire , nous fûmes obligés de retourner sur nos pas , et de relâcher dans un port appelé Ralan.
Nous y passâmes une partie de ce jour , et le soir nous allâmes à l'église éloignée d'une demi-lieue. Le prêtre nous y donna à souper ; mais , dans la crainte qu'il avait que des jeunes gens frais revenant de Lapraarch n'entreprissent quelque chose sur son honneur, il s'efforçait, afin que nous ne passassions pas la nuit chez lui , de nous faire entendre que le vent était bon, quoiqu'il fut fort contraire. Nous revînmes donc à notre harque passer toute la nuit, après avoir acheté un livre chez lui ; et le dimanche matin, le major du régiment de celte province nous envoya quérir dans sa ciialoupe par deux soldats. Nous y allâmes, et nous trouvâmes tous ses officiers avec un bon dîner, qui nous attendaient. Il fallut boire à la suédoise , c'est-à-dire vider les cannes d'un seul trait; et quand on vint à la santé du roi, on apporta trois verres pleins sur une assiette , qui furent tous vidés. J'avoue que je n'avais pas encore e.xpérimenté cette tripliciié de verres, et que je fus fort étonné de voir qu'il ne suffisait pas de boire dans un seul. Il est encore de la cérémonie de renverser son verre sur l'assiette, pour faire voir
la fidélité de celui qui boit. Nous nous en retournâmes à notre vaisseau, et le lendemain, sur les dix heures , nous allâmes voir de quel côté venait le vent. Il était est, et l'ignorance de notre capitaine et de notre pilote leur faisait croire qu'ils ne pouvaient sortir hors du port avec ce vent. Je leur soutins le contraire , et je fis tant que je les résolus à se hasarder de sortir. Nous le fîmes heureusement ; et, sur le midi , le vent se mit nord- est si fort, qu'ayant duré toute la nuit et le lundi suivant jusqu'à midi, nous fîmes pendant vingt-quatre heures plus de cent lieues : mais le vent étant tombé tout d'ua coup, nous demeurâmes à huit lieues d'Agbon , lieu où nous devions descendre pour aller par terre à Coperberyt. Nous ne le pûmes faire que le lendemain ; et ayant trouvé heureusement à la côte de petites barques qui venaient de la foire d'Hernesautes , nous vînmes coucher à Withseval, petite ville sur le bord du golfe Bothnique , et le lendemain nous prîmes des chevaux de poste, et fîmes une très-rude journée, soit par la difficulté du chemin, et soit qu'ayant été long-temps sans courir la poste nous en ressentions piiïs
la fatigue. Nous nous égarâmes la nuit dans des bois; et s'il est toujours fâcheux d'errer pendant les ténèbres , il l'est incomparablement davantage en Suède, dans un pays plein de précipiceû et de forets sans lin , où l'on ne sait pas un mot de la langue, et où l'on ne trouve personne pour demander le chemin , quand on la saurait. Néanmoins , après avoir beaucoup avancé notre route pendant une pluie épouvantable, à la faveur d'une petite chandelie , plus agréable mille fois dans cette nuit obscure , que le plus beau soleil dans un des plus charmans jours de l'été, nous arrivâmes à la poste ; et le vendredi suivant , étant fort rebutés de la journée précédente ; nous ne fîmes que ti ois lieues , et couchâmes à Alta. Le samedi fut assez remarquable par l'aventure qui nous arriva. Nous partîmes à six heures du matin , pour faire quatre milles de Suède, qui font douze lieues de France; et, après avoir marché jusqu'à deux heures après midi, nous arrivâmes à une misérable cabane, que nous ne crûmes point être le lieu où nous devions prendre d'autres cbc- \aux, et qui Tétait néanmoins; et , n'ayant trouvé personne à qui parler, nous poursui-i
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vîmes notre roule par des chemins qu'il ny a que ceux qui y ont été qui en puissent concevoir la difficulté. Nous croyions être fort proche de la poste, et nous marchâmes jusqu'à quatre heures au soir sans rencontrer une seule personne pour demander le chemin , ni le moindre toit pour nous mettre à couvert. Par su» croît de malheur, la pluie vint en telle abondance, qu'il plut cette nuitlà pour trois mois qu'il y avait qu'il n'était pas tombé une seule goutte d'eau. L'espérance qui nous flattait que nous pourrions bien rencontrer quelque maison de paysan faisait que , malgré la lassitude épouvantable dont nous étions accablés, nous ne laissions pas de marcher; mais enfin la pluie vint.si forte, et la nuit si noire, que nos chevaux rebutés, et qui n'avaient pas mangé non plus que nous depuis le matin , demeurèrent tout d'un coup , sans qu'il fût possible de les faire avancer davantage. Nous voilà donc tristement demeurés au milieu des bois , sans avoir quoi que ce soit au monde que le ventre des chevaux pour nous mettre à couvert ; et on le pouvait faire sans danger, car les pauvres bétes étaient si accablées , qu'elles passèrent
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la nuit sans reimier, et sans manger non plus que leurs maîtres. Toute notre consolation fut que nous fîmes un bon feu qui nous échauffa un peu : mais 11 n'y avait rien de si plaisant que de nous voir dans cet équipage, tous extrêmement tristes et défaits, comme des gens qui n'avaient mangé depuis vingtquatre heures, et qui baissaient languissamment la tête pour recevoir la phiie qu'il plaisait au ciel de faire tomber sur nous avec largesse. Ce qui acheva de rei^dre l'aventure plaisante fut que , le lendemain , nous ne fûmes pas plutôt à cheval , à Ja pointe du jour, que nous découvrîmes à deux portées de mousquet une petite maison que nous avions tant cherchée, et dans laquelle nous allâmes boire un peu de\aïx.yi quelijue cJwse^ comme on dit, malheur est bon ; car cet égarement fut cause que nous arrivâmes le lendemain , dimanche, à Coperberyt, où nous ne fussions arrivés que le jour d'après. Nous découvrîmes cette ville par la fumée qui eu sortait, et qui ressemblait plutôt à la boutique de Vulcain qu'à tout autre chose. On ne voit de tous côtés que fourneaux, que feux f que charbons, et cyclopes affreux. Il 6. " 16
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faut descendre dans cette ville par des trous. Pour vous en faire concevoir l'horreur, ou nous mena premièrement dans une chambre, pour y changer d'habits , où nous prîmes un Lâton ferré pour nous soutenir dans les endroits dangereux. Nous descendîmes ensuite dans la mine , dont la bouche est d'une largeur et d'une profondeur surprenantei. A peine voit-on les travailleurs, dont les uns élèvent des pierres, les autres font sauter des terres, d'autres font des feux pour détachpr la mine; et chacun enfin a son emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par cjuantité de routes qui y conduisaient ; et nous commençâmes pour lors à connaître que nous n'avions rien fait, et que ce n'était qu'une disposition à de plus grands travaux. Nos guides allumèrent leurs flambeaux , qui avaient bien de la peine à percer les ténèbres épaisses qui régnaient dans ces lieux souterrains- On ne voit de tous côlés, et à perte de vue, que des sujets d'horreur, à la faveur de certains feux sombres, qui ne donnent de lumière qu'autant qu'il en faut pour distinguer ces objets affreux ; la fumée vous offusque, le soufre tous étouffe. Joignez à cela le bruit
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des marteaux et la vue de ces ombres , ces iiialheureux , qui sont tout uus , et noirs coniine des démons, et vous avouerez avec moi qu'il n'y a rien qui représente mieux l'enfer que ce tableau vivant , peint des ]>lus noires et des plus sombres peintures qu'on se puisse imaginer. Nous descendîmes plus de deux lieues dans terre, par des chemins épouvantables, tantôt sur des échelles tremblantes, tantôt sur des planches légères, et toujours dans de continuelles appréhensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de pompes qui élevaient l'eau , et des ma-» chines assez curieuses, que nous n'eûmes pas le temps d'examiner : nous vîmes seulement quantité de ces malheureux qui travaillaient à ces pompes. Nous pénétrâmes jusqu'au fond avec une peine terrible ; mais, quand il fallut remonter, le soufre nous avait tellement suffoqués, que ce fut ave^ des travaux inconcevables que nous regagnâmes la première descente. Il fallut nous jeter à terre plusieurs fois ; et, les genoux nous manquant, on était pbligé de nous porter sur les bras. Nous arrivâmes enfin, après d'épouvantables fatigues, à la bouche de la mine ; ce fut là que nous
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commençâmes à respirer de la manière que ferait une ame qu'on tirerait du purgatoire. Un objet pitoyable se présenla pour lors à notre vue: on reportait un de ces malheureux, qui venait d'élre écrasé par une petite pierre , que la chute de très-hant avait rendue dangereuse. Ces pauvres gens exposent leur vie à bon marché : on leur donne seize sous par jour ; et il y a environ six où sept cents hommes qui travaillent continuellement à ces travaux. Je ne sais si l'on doit plus plaindre le sort des malheureux qui travaillent dans cet enfer, que l'avarice des hommes , qui , pour entretenir leur luxe , déchirent les entrailles de la terre, confondent les élémens , et renversent toute la nature. Boëce avait bien raison de dire de son temps :
Heu ! primus quis fuit ille , Auri qui pondéra tecti , Gemiriabque latere voleutes , Pretiosa pericula fodit ?
Et Pline dit que les Romains, qui avaient plus besoin d'hommes que d'or, ne voulurent point permettre qu'on ouvrît des mines qu'on avait découvertes en Italie. Les Espa-
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gnols vont chercher en Guinée des malheutenx qu'ils destinent à travaillei' à leur roc de Potosi ; et il y a des pays où l'on y envoie ceux qui ont mérité la mort, et qui creusent tous les jours leurs tombeaux. On trouve dans celte raine de Copej-beryt du soufre vif, du vitriol bleu et vert , et des octaèdres : ce sont des pierres curieuses , taillées naturellement en figure octogone. Nous partîmes le même jour pour aller à la raine d'argent , qui est à Salsberyt ; nous arrivâmes le lendemain , mardi. Son nom véritable est Sala ; son aspect est un des plus rians de la Suède. Le jour suivant nous allâmes à la mine, qui en est distante d'un quart de mille. Cette mine a trois larges bouches, commedes puits dans lesquels on ne voit point de fond : la moitié d'un tonneau , soutenu d'un cable , sert d'escalier pour descendre dans cet abîme : l'eau fait aller cette machine d'une manière curieuse ; elle fait la roue, et tourne des deux côtés pour monter ou pour descendre. La grandeur du péril se conçoit aisément : on est à moitié dans un tonneau , dans lequel on n'a qu'une jambe; un satellite, noir comme un diable, le flambeau à la main, descend
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avec vous, et entonne tristement une chanson lugubre, qui est faite exprès pour cette descente. Celte manière d'aller est assez douce ; mais on ne laisse pas d'y être fort mal à son aise, quand on se voit au bout d'un cable , et que l'on conçoit que la vie dépend entièrement de sa force ou de sa faiblesse. Quand nous fûmes au milieu , nous commençâmes à sentir un grand froid , qui, joint aux torreus qui tombaient de toutes parts, nous fit sortir de la léthargie où nous étions. Nous arrivâmes enfin au fond de ce gouffre, après une demi-heure de marche ; là nos craintes commencèrent à se dissiper, nous ne vîmes plus rien d'affreux : au contraire, tout brillait dans ces régions souterraines ; et , après être descendus encore fort avant, soutenus par des échelles extrêmement hautes , nous arrivâmes à un salon qui est dans le fond de la mine , soutenu des colonnes de ce précieux métal ; quatre galeries spacieuses y venaient aboutir ; et la lueur des feux qui brûlaient de toutes parts , et qui venaient frapper sur l'argent des voûtes et sur un clair ruisseau qui coulait à côté, ne servait pas tant à éclairer les travailleuis , qu'à reu»
dre ce séjour plus luagnifique qu'on ne peut lîire, et semblable aux palais enchantés de Pluton, que les poètes ont mis au centre de la terre, où elle conserve ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes les nations, qui recherchent avec tant de peine ce qui faille plaisir des autreshommes. Lei uns tirent des chariots , les autres roulent des pierres, les autres arrachent le roc du roc ; et tout le monde a son emploi. C'est une ville sous une autre ville : là il y a des cabarets, des maisons, des écuries et des chevaux; et ce qu'il y a de plus admirable, est un moulin à vent , qui va continuellement dans cette caverne , et qui sert à élever les eaux. On remonte avec la machine dans laquelle on est descendu, pour aller voir les différentes opérations pour faire l'argent. On appelle stuf les premières pierres qu'on tire de la mine , lesquelles on fait sécher sur un fourneau, qui brûle lentement, et qui sépare l'antimoine, l'assenic, et le soufre, d'avec la pierre, le plomb et l'argent, qui restent ensemble. Cette première opération est suivie d'une seconde, et ces pierres sèches sont jetées dans des trous , où elles sont
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pilées et réduites en boue par le moyen de gros marteaux que l'eau fait agir. Cette boue est délayée dans une eau qui coule incessamment sur une planche mise en glacis, et qui , emportant le plus grossier , laisse l'argent et le plomb dans le fond sur une toile. La troisième sépare l'argent d'avec le plomb, qui fond en écume ; et ia quatrième sert enûn à la perfection , et à le mettre en état de souffrir le marteau. On ne s'imagine pas qu'il y ait tant de dispositions pour avoir un métal qui n'est que l'excrément de la terre. Les Espagnols ne s'arrêtent point, au Potosi , à toutes ces différentes fontes pour purifier Fargent , depuis qu'ils ont trouvé la manière de l'épnrer avec le vif-argent, qui, étant ennemi de tous les autres métaux , qu'il détruit, excepté Tor et l'argent, les sépare de tout ce qu'ils ont de grossier et de terrestre, pour s'unir entièrement a eux. On trouve du inercuredans cette mine; et ce métal, quoique quelques-uns ne luSÛonnent pas ce nom-là, parce qu'il n'est pas malléable , est peutêtre un des plus rares effets de la nature ; car étant liquide et coulant de lui-même, c'est la chose du monde la plus pesante ; et il se
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conTertit en la plus légère, et se résont en fumée , qui -venant à rencontrei' un corps flur, ou une région froide, s'épaissit aussitôt , et reprend sa première forme , sans pouvoir jamais être détruit. La personne qui nous conduisit dans les mines nous fît voir ensuite chez elle quantité de pierres curieuses qu'elle avait ramassées de toutes parts; entre autres un gros morceau de cette pierre ductile qui blanchit dans le feu , loin de se consumer, et dont les Romains se servaient pour hrùlerles corps des défunts. Elle l'avait trouvée dans cette mine , et nous en fit présent à chacun d'un petit morceau. Nous partîmes Je même jour de celte petite ville pour aller à Upsal , où nous arrivâmes le lendemain, mercredi , d'assez bonne heure.
Cette ville est la plus considérable de toute la Suède, pour son académie et sa situation: c'est là où l'on envoie étudier tous ceux qui veulent être de l'état ecclésiastique, dans lequel les nobles ne peuvent entrer ; et c'est une politique de ce royaume, afin de ne pas diminuer le nombre des gentilshommes qui servent ailleurs plus utilement. Nous vîmes la bibliothèque , qui n'a rien de
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considérable que le codex argenteus manuscrit écrit en lettres gothiques d'argent , par un évéque nommé Vlphila, en Mésie , vers 370 , trouvé dans le sac de Prague , et enlevé par le comte de Couinsmarck , qui en fit présent à la reine Christine. Nous allâmes ensuite dans l'e^lise, où nous viraes le tombeau de saint Eric, roi de Suède , qui eut la tête coupée. On nous donna sa tête et ses os à manier, qui sont tout entiers dans une caisse d'argent. On voit dans une grande chapelle derrière le chœur le mau.<5olée de Gustave I , et de §es deux femmes, dont il y en a une armée d'un fouet, à cause de sa cruauté. Ou nous montra dans la sacristie une ancienne idole appelée Thor , que les Suédois adoraient, et un très-beau calice, ]>résent de la reine Christine.il y a quantité de savans hommes, entre autres Rudbekius , médecin, qui a fait un livre très-curieux, qu'il nous fit voir lui-même. Cet homme ïiiontre par tout ce qu'il y a d'auteurs, comme Hérodote, Platon, Diodore de Sicile , et autres , que les dieux viennent de son pays; il en donne des raisons fortes ; il nous persuada par le rapport qu'il y a dans sa langue
DE LAPONIE. igi
à tous les noms des dieux : Hercule vient de îier et coule , qui signifie capitaine; Diane \ient du mot gothique dia , qui signifie nourrice. Il nous fit voir que les pommes hespcrides avaient été dans ce lieu , qui rendaient immortels ceux qui en avaient tâté. Il nous fit voir que cette immortalité venait de la science qui faisait vivre les hommes éternellement. Il nous montra un passage de Platon qui , parlant aux Romains, leur dit qu'ils ont reçu leurs dieux de Grèce, et que les Grecs les ont pris des Barbares. 11 s'efforça de nous persuader que les colonnes d'Hercule avaient été en son pays , et quantité d'autres choses , que vous croirez si vous voulez.
Nous vîmes dans son cabinet beaucoup d'ouvrages de mécanique ; un des bâtons rutheniques pour connaître le cours du soleil , que les Suédois , à ce qu'il dit , ont connu avant les Egyptiens et les Chaldéens; toutes les lettres runiques sont faites en forme de dragon , qu'il dit être le même qui gardait le jardin des Hespérides ; les lettres runiques dont les Suédois se seivaient n'étaient que seize en nombre. Ovenius est en-
iga VOYAGE DE LAPONIE. core un célèbre médecin. Rédeleius et Loxenius sont renommés, le premier pour les antiquités, et l'autre pour le droit; Cclumbus pour l'histoire ; et Scheffer , qui a écrit des Lapons , était fort estimé pour la logique. On voit, dans la vieille ville d'Upsal, quantité d'antiquités, comme les tombeaux des rois du Suède , et le temple de Janus quadri-front , qui a donné lieu d'écrire à l\u.dbekius. Nous nous mimes dans une petite barque qui partait pour Stockholm pour de certaines raisons; et le vent qui était boa s'étant changé, étant encore à la vue d'Upsal , nous marchànies deux grands milles de Suède, qui valent cinq ou six lieues de France, et arrivâmes à la poste , où nous primes des chevaux qui nous conduisirent pendant toute la nuit jusqu'à Stockholm, où nous entrâmes à quatre heures du matin , le samedi 27 septembre, où nous terminâmes enfin notre pénible voyage, le plus curieux qui fût jamais, que je ne voudrais pas n'avoir fait pourbieu de l'argent, et que jene voudraispas recommencer pour beaucoup davantage.