‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 2 sur 6 · VOYAGE DE POLOGNE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE POLOGNE

±1 DUS partîmes de Stockholm , le 3 octobre i683 , pour aller trouver notre vaisseau aux Dalles y qui était parti deux jours avant nous. Nous fûmes escortés de tous nos bons amis jusqu'à une lieue de la ville ; là , prenant congé d'eux, nous marchâmes une bonne partie de la nuit, et arrivâmes le lendemain aux Dalles ; c'est le lieu où se paient les droits que le roi de Suède prend sur toutes les marchandises qui entrent ou qui sortent; c'est là où commencent les rochers dont Stockholm est environné, et dans lesquels il est assez difficile de marcher. Notre galiote n'y était pas encore, mais elle parut le lendemain sur le midi; elle était de Stettin, qui appartient au roi de Suède, dans la Poméranie, et qui donna pendant ces dernières guerres tant d'exercices aux troupes de l'électeur de Brandebourg, qui demeurèrent neuf mois devant les muraille?, qui n'étaient défendues 6, 17

que des seuls hourgeois. Elle a depuis élé rendue au roi de Suède comme toutes les autres pl:»ces qu'il avait perdues , et que le roi de France lui a fait rendre. Nous partîmes le lendemain dimanche à U pointe du jour, poussés d'un assez bon vent, qui se changea bientôt après, et nous obligea d'aller i*elàcher à Landsor , proche du lieu d'où nous étions partis. Nous eûmes assez de peine à nous retirer entre deux rochers qui nous servirent d'abri ; car la tempête était extrêmement violente, et pensa cent fois nous briser contre les pierres dont cette mer est toute pleine. Le quatrième jour d'octobre est célèbre pour nous en malheur; il y avait trois ans que ce même jour, dédié à Saint François, mon patron, nous fûmes pris des Turcs sur la Méditerranée, à la vue de Nice. Il est difficile d'oublier ces jours-là, lorsqu'ils se marquent dans notre mémoire avec des couleurs si vives et si fortes. Nous demeurâmes trois jours'en cet endroit ; et le vent étant un peu moins mauvais, nous mimes à la voile, et vînmes jusqu'à la vue de Wisby, capitale de l'île de Golland. Cette Ile, qui est la plus fertile de toute la Suède,

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a été donnée en apanage à la reine Christine, qui l'a échangée depuis avec celle d'Oëland contre la ville et seigneurie de Norchopin ,

dans On voit un livre des ordonnances

de Wishy, dont on s'est servi pour compiler les ordonnances du négoce de nier.

La fortune, qui semblait ne nous être favorable que pour nous mieux faire sentir ses disgrâces, ne fut pas long-temps à nous foire éprouver ses caprices ordinaires : il s'éleva la nuit une tempête si horrible, qu'après avoir étéfoit long-temps dans des horreurs continuelles, nous fûmes contraints, sitôt qu'il fut jour , d'aller à toutes voiles relâcher encore une fois en Suède , à Westervsick, en la province de Sraaland. Nous vîmes là deux choses dignes de pitié : la première fut la destruction générale de la ville , que les Danois avaient brûlée dans les dernières guerres, et qui était encore pleine de désolation ; on commençait à la rebâtir : l'autre était plus récente , et nous fit encore davantage réfléchir sur le péril que nous avions couru ; nous vîmes les tristes débris d'un vaisseau anglais qui venait de périr ,

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chargé de sel, dont l'équipage avait eu bien

de la peine à se sauver.

Nous demeurâmes dans ce misérable endroit pendant six jours que le vent contraire nous empêchait de sortir ; j'allai tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés , où la hauteur des précipices et la ■vue de la mer n'entretenaient pas mal mes rêveries ; j'en ai écrit quelques-unes dans le Voyage de Suède. Nous sortîmes enfin à la voile ; mais nous n'eûmesassez de bon temps que pour nous porter en pleine mer et nous mettre hors d'état de nous relâcher en quelque endroit que ce fût. La tempête nous prit avec tant de violence, que notre capitaine , des plus ignorans qui fussent à la mer, eut cinquante fois envie de se laisser échouer sur quelque banc de sable.

Nous demeurâmes dans des appréhensions continuelles pendant plus de huit jours , qu'un brouillard épais nous empêchait de distinguer le jour d'avec la nuit ; et enfin nous arrivâmes à la vue du fanal de Dantzick, où notre capitaine vint sottement mouiller , *l s'approcha de si près, que deux heures

après , le vent s'étant fait nord-ouest épouvantable, il s'en vint nous donner une des chaudes alarmes que nous aurons de noire vie ; il entra dans la chambre , où nous dormions, en pleurant et criant comme un désespéré, et nous assurant notre perte prochaine, et qu'il n'y avait que Dieu qui nous put délivrer du péril où nous étions. Il est fâcheux d'éveiller des gens qui dorment tranquillement pour leur apprendre une nouvelle de cette nature; et il fut encore plus Lorriblelorsqu'étant sortis sur le tillac nous vîmes la mer en fureur, dont le bruit se mêlant avec celui que faisait le vent ne nous présageait rien que de funeste; mais ce fut le comble de la désolation lorsque le cable étant rompu nous vînmes échouer sur uu banc de sable pendant la nuit la plus obscure. Il n'y a point de termes qui puissent exprimer le trouble d'un homme qui se trouve dans ce misérable état ; pour moi, monsieur, je ne me ressouviens d'autre chose, sinon que pendant tout le reste de la nuit je commençai plus de cinq cents Pater^ et n'en pus jamais achever aucun.

Enfin le jour vint, le plus agréable que

j'aie jamais tu de ma vie , et ayant mis bannière déployée pour témoigner le péril dans lequel nous étions , on nous vint chercher avec des chaloupes , et ou nous mit dans la ville.

Dantzick est situé sur la mer Baltique, a l'embouchure de la Vistule. Les plus grands vaisseaux viennent dans les rues , qui sont faites en canaux; son entrée est défendue par une très-bonne citadelle qu'on appelle Mund ; elle est sous la protection du roi de Pologne; mais quelque ostentation que ces messieurs fassent de !eur liberté, ils n'en ont que le îsoni, et leur piotecteur peut bien passer pour le maîtie. lîs ont depuis quatre ans perdu quantité de leurs privilèges, à l'occasion d'un cet tain docteur Strof, qui excita comité une espèce de sédition. Le roi y vint, et pour rhâiier les rebelles, il leur fit payer quainité d'argent. Les bourguemestres 'ni rendirent une starostie, appelée Poschi, qui éraiî engagée pour vingt mille ducats : il ordiH.'iri de plu** ,]ue tous les procès qui excéderaient la somme de mille livres ressortiraient à la cour de Varsovie,

Dantzick est appelé Gedanum en latin , et

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le mot allemand est dérivé du mot âeclantzen, qui signiiie danser. La cause de cette étymologie vient de ce que certains paysans s'assemblaient ordicaireraent au lieu où elle est bâtie, et ayant dessein d'y bâtir une ville, ils demandèrent cette place à un évéque à qui elle appartenait , lequel leur accorda autant de terre qu'ils en pourraient entourer en se tenant par la main et faisant un rond CD forme de danse.

Dantzick paie soixante mille écus ou environ au roi de Pologne ; il y a des commis établis aux portes pour partager les douanes. Le gouvernement de la ville est triple. Le premier état est de quatre bourguemestreâ qui sont tirés des familles patrices, et de treize conseillers. Les bourguemestres président l'un après l'autre, d'année en année, et le sont toute leur vie aussi-bien que les conseillers : le second est de vingt-quatre échevins ; et le troisième de cent hommes.

Le trafic principal de cette ville est en blés, qui descendent de Pologne sur la Vislule, ea cire , en acier , et en ambre , qui se pèche sur son rivage jusqu'à Memel. Il est vrai que «elle pêche appartient au marquis de Bran-

debourg , qui l'afferme plus de soixante mille écus. Lorsque le vent est grand , c'est alors que la pêche est meilleure, et c'est pour lors aussi que les gardes, que les fermiers entretiennent, rôdent sur la côte avec plus d'exactitude; et il est défendu sous peine de la vie d'en prendre le moindre morceau. 11 est tendre quand il n'a pas pris l'air, et on y peut graver un cachet ; il y a plusieurs morceaux dcuis lesquels on trouve des mouches. Je me suis étonné quand on m'a parlé du grand trafic qui se faisait de cette marchandise ; et comme je m'en étais peu servi , je croyais que les autres n'en consumaient pas davantage que moi; mais j'appris en même temps que le grand trafic des Hollandais aux Indes était en ambre, où il s'en consume furieusement. Un grand seigneur indien brûlera quelquefois dans une magnificence pour plus de vingt mille écu» rl'ambre , et l'odeur n'en est pas seulement agréable; elle est aussi fort saine et trèsbonne ])our guérir les maux de tête.

Ils trafujuent aussi en cendres, en miel, et en litarge.

Les foitilications de la yiiie sont (oii bien

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entretenues et servent autant à Tenibellissemenl qu'a la défense de la ville. La porte appelée Hœdor est d'une très-juste symétrie ; et je n'eu ai guère vu de mieux proportionnée. Nous remarquâmes dans la ville les rues, qui sont assez larges , mais embarrassées par de grands balcons qui en occupent la moitié. On voit au milieu de la grande place une fontaine qui représente un Neptune de bronze. Les maisons sont fort propres et bien meublées.

L'arsenal est assez grand et garni de plusieurs belles pièces de canon ; mais la grande église est un vaisseau également admirable par l'élévation de la voûte comme par la cbarpente. Il y a un certain trou dans lequel les luthériens ont jeté tous les saints et tous les ornemens qu'ils trouvèrent dans l'église catholique, qu'ils appellent l'enfer.

Les catholiques ont trois ou quatre églises, servies par des jésuites, des jacobins, des carmes , et des carmes déchaux ; et je ne fus jamais plus surpris que la première fois que j'entendis la messe : lorsque le prêtre fut sur le point de lever Dieu , je fus plutôt instruit de l'action qu'il allait faire par le cliquetis des soufflets que se donnaient les assistans

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qtie par le bruit de la sonnette , qu'il était impossible d'entendre. Il y a peu de gens plus dévots eu apparence que les Polonais; ils sont très-religieux observateurs des jeûnes commandés par l'église : ils ne mangent point de beurre les jours maigres, mais seulement de l'buile de graine de lin. On ne peut avoir de viande les vendredis, et il y aurait du péril d'en manger en Mazovie; et un Polonais croirait faire une bonne action s'il tuait un homme en cet état.

Il y a de remarquable à Dantzick le monlîn à trente roues, qui rend un ducat toutes les heures à la ville. Daas la grande église est un tableau merveilleux d'un peintre flamand, qui, allant à Rome, fut pris des corsaires turcs, et depuis repris des chrétiens : il s'appelait Jean du Chêne, d'Anvers. Il a si bien représenté le jugement, qu'on ne peut rien s'imaginer de plus fort; je n'ai jamais vu d« peinture plus achevée ; il est vrai que la justesse du dessin ne s'y trouve pas dans toute sa proportion : on dit qu'un électeur de Brandebourg en voulut donner cinquante mille écus. Nous montâmes au haut du clocher, d'où nous aperçûmes toute la ville, et

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]a mer, qui en est à une demi-lieue. Elle approche assez de la grandeur d'Orléans; mais les maisons y sont plus serrées , et il y a beaucoup plus de peuple.

Pour les dames , il faut leur rendie justice ; je n'ai guères vu de pays où elles soient plus généralement belles ; elles y sont toutes foi t blanches, et ont beaucoup d'agrément. Les femmes de messieurs Mathls sont des plus jolies, et particulièrement la jeune, qui peut passer pour une beauté achevée.

Nous remarquâmes la danse polonaise , qui est toute particulière. Les valets marchent devant, et les maîtres les suivent ; ils ne font presque que marcher.

Il y a des bœufs en ce pays d'une grosseur et grandeur prodigieuses ; ils viennent de la Podolie, qui appartient aux Turcs, ou de l'Ukraine , dont la meilleure partie leur appartient aussi. Cette province d'Ukraine est habitée par les Cosaques. Le pays est si bon , qu'il suffît d'y semer une fois pour trois ou quatre ans ; ce qui tombe de l'épi en le coupant suffît pour semer les terres ; et ceux qui veulent les ensemencer deux fois recueillent die même. 11 y a peu de meilleurs pays.

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Nous apprîmes à Dantzick que M. de Béihuue était fort aiiué des Polonais, et extrê» mement généreux. Dans l'élection du roid'àprésent,pas un général de Lithuanie ne s'opposait à sa promotion , mais les autres voulaient le prince de Lorraine , ou celui de Neubourg. Le prince de Lorraine a épousé une princesse, Marie, douairière, reine de Pologne ; mais il n'était pas porté par la France.

Le roi Michel Coribut "VVesnowiscky fut élu roi comme par dépit de ce qu'on ne pouvait s'accorder avant que d'élire un roi. Il recevait une pension de cinq mille livres de la reine pour son entretien. 11 mourut fort à propos, car les Polonais étaient délibérés de le déposséder. Ses funérailles furent faites avec celles du roi Casimir, qui mourut à Paris.

On a proposé plusieurs fois M. le prince de Condé dans les diètes pour être roi ; mais les Polonais le craignent trop ; ils appréhendent extrêmement qu'il ne veuille eutieprendre quelque chose sur la liberté polonaise, dont ils se tiennent extrêmement jaloux. Le comte de Sainl-Paul mourut deos

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jours trop tôt, et n'eut pas le plaisir de se voir roi pendant sa vie. Il avait été reçu d'un commun consentement ; mais le ciel en avait ordonné autrement. Les Polonais firent quelque difficulté pour couronner la reine , à cause que la dortairière était encore vivante, et voulaient soulager l'Etat, qui ne pouvait pas entretenir deux reines ; mais le roi fit si bien qu'elle fut couronnée peu de temps après lui.

Les starosîies sont des gonvernemens de province ; le roi les donne aux gentilshommes, et ne peut les leur ôter.

Les villes envoyent des députés aux diètes, que le roi convoque quand il lui plait ; et le moindre de ces gentilshommes et de ces envoyés peut rompre une diète : car il y a une loi en Pologne qui dit que les affaires s'y doivent faire non pluralUate -votoruni, sed nejnine contradicenie.

Les waivodies ou palatinats sont plus que les starosties ; ils sont subdivisés en sta— rosties.

La palatine de M. Vaubrenic , appelé Boncoschi , fut abusée par un gentilhomme polo- «aia , qui l'abandonna, et fut reçue et mené^

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en France par lui. Madame la marquise de Bressoi , sa lante, fut chassée de la cour et éloignée de la ville par les menées de la reine, qui appréhendait les engagemens du roi , et qui sentait quelques atteintes de jalousie. L'histoire dit que c'était Seinkamer, dite la Wolget.

Nous vîmes, le jour que nous partîmes, le grand M. Evelius, professeur en astrononiie, UH des savans hommes du siècle , et qui reçoit des pensions de quantité de princes, et particulièrement du roi très -chrétien. Cet homme nous fit voir tous les ouvrages que le feu avait épargnés. Il nous raconta, les larmes aux yeux, les pertes qu'il avait faites il y avait deux ans , par un incendie terrihle qui avait consumé plus de quarante maisons, et qui avait malheureusement commencé par la sienne.

11 y a près de cinquante ans que ce grand homme travaille et le jour et la nuit. La nuit il s'em}»loie à ohserver les astres sur le haut de la maison avec des lunettes de plus de cent quatre-vingts pieds de longueur, et le jour à réduire en écrit ce qu'il a remarqué pendant la nuit. Entre plusieurs choses ex.-

trémeraent doctes dont il nous entretint , nous apprîmes qu'il était de l'opinion de Copernic ; et il nous dit que c'était une chose tout à- fait absurde de croire que le ciel tournât autour de la terre , par plusieurs démonstrations dont il nous convainquit; il nous montra à ce sujet un globe terrestre et céleste qui prouvait merveilleusement ce qu'il disait : il nous dit, pour une de ses meilleures raisons , qu'il remarquait toujours en même temps une même distance entre la terre et les étoiles fixes , qui sont attachées aussi bien (^ue le soleil au firmament, et que dans un autre temps elle s'en trouvait beaucoup plus éloignée ; ce qui lui faisait connaître que le mouvement était dans la terre et non dans les cieux ; et, là-dessus lui ayant dit que cette opinion était condamnée parmi nous comme hérétique , il nous dit que le père confesseur de sa sainteté lui avait écrit à ce sujet, et qu'il lui témoignait que l'Eglise condamnait cette opinion jusqu'à ce qu'elle fut prouvée ; mais que , lorsque quelqu'un l'aun-wt éclaircie, il ne trouverait aucune difficulté à suivre l'opinion la plus probable. Dans les observations qu'il fit d'abord sur ce mouve-

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ment de la terre et sur cette approche ou cet éloignementdes étoiles, il crut s'être trompé, comme il nous dit, dans son calcul : mais, ayant pendant cinquante ans de suite remarqué la nicnae chose , il ne faisait aucun doute de son opinion.

Il nous dit aussi avoir trouvé la libration de la lune, que personne avant lui n'avait connue , et nous assura que cette connais* sance lui avait été d'un très-grand secours pour tous ses ouvrages , dont la quantité surpasse l'imagination. Il en a dédié presque à tous les princes de la terre , pleins de planches faites de sa propre main ; il nous le* fit voir toutes , et aussi quinze gros volumes , comme la vie des saints , pleins de lettres que les plus savans de l'univers lui avaient écrite* sur quautilé d'opinions.

La lune est un corps rond , plein de bosses et de concavités. Il l'a dessinée plusieurs fois , et a donné des noms particuliers aux montagnes et aux endroits remarquables qu'il y a observés : il y a même remarqué des mers ; non pas qu'il y- ait de l'eau dans la lune, mais une certaine matière qui paraît tout de même que de l'eau. Il travaille présentemenî

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à faire un nouveau globe sphéiique dans lequel il doit faire paraître toute la science qu'il s'est acquise pendant plus de cinquante ans : it est aidé par le roi , à qui il prétend le dédier. 11 nous montra les plus beaux instrumens de géométrie que j'aie jamais vus , et un morceau d'ambre, sur lequel aussitôt qu'il fut tiré de la mer il a imprimé lui-même un cachet lorsqu'il était encore assez mou pour souffrir l'empreinte ; car du moment qu'il a pris l'air il demeure dur comme nous le voyons.

Le marquis de Brandebourg a fait présent d'une chaise d'ambre à l'empereur, qu'on dit être la plus belle chose du monde , et à M. le dauphin, d'un miroir qui passe pour un chefd'œuvre. Ce prince est sans difficulté le plus puissant de toute rAlIemagne : son pays a plus de deux cents milles d'Allemagne d'étendue ; et la seule province de Prusse , dont 31 n'a qu'une partie , lui rapporte vingt-six mille écus par mois. Il fit un festin cet été dernier, lorsqji'il était en Pyrmont , dan» lequel il dépensa, à ce qu'on dit, cinquante mille écus : il s'y trouva quarante personnes royales, c'est-à dire de familles royales ou

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souveraines. Les deux reines de Dîinemarck et le prince George s'y trouvèrent. Sa cour est plus splendide que pas une autre d'Allemagne ; et r.i la qualité de roi lui manque , le cœur , la cour et les revenus d'un roi ne lui manquent pas.

L'électeur de Brandebourg s'appelle Frédéric-Guillaume , grand-chambellan de l'empire, et a épousé Louise-Henriette, fille du prince d'Orange Frédéric - Henri. Il a un prince d'environ quinze ans, qu'on appelle Court-Prince : il est de la religion calviniste. Nous logeâmes à Dantzick , chez Payen , in Schyper Gulden Hans. Nous y connûmes M. Macé , horloger , qui avait demeuré long - temps à Constantinople , et qui y acheta sa femme , qui est de Dantzick : l'histoire en est assez plaisante. Ce Polonais- est

nommé , qui a son frère référendaire, et

qui avait été avec son père ambassadeur à la Porte.

Nous entretenions correspondance avec le Transylvain Michel Apaffi, et la France lui donnait beaucoup d'argent pour donner passage sur ses terres à soixante mille Français , et autant de Tartares , qui faisaient diversion

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lies troupes de l'empereur , et que nous sotidoyions dans ces dernières guerres. Le due de Transylvanie est élu par les Etats du pays, et confirmé par le Turc, auquel il paie tribut. 11 jure à son avènement qu'il maintiendra dans le pays l'exercice libre de cinq religions, qui sont les catholiques romains, les grecs, les luthériens, les calvinistes, et les anabaptistes. Il reçoit tribut des princes de Moldavie et de Valachie.

Le défunt prince de Transylvanie s'appelait R.igotski , du royaume de Hongrie , et son prédécesseur Bethlem -Gabor, qui épousa Catherine de Brandebourg.

Nous partîmes de Danlzick le mercredi ag octobre, pour Varsovie, dans une petite calèche couverte, pour vingt-quatre écus de la monnaie du pays , qui font environ vingt livres de France. Nous passâmes en sortant par un très-grand faubourg, d'une lieue d'Allemagne de long, qu'on appelle Schotland. Le chemin est très-beau , et le pays très-bon , et les hôtelleries fort misérables; mais on ne s'aperçoit point de cette misère, parce que c'est la mode en Pologne de porter tout avec soi, et même son lit; car ou ne trouve dans

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les hôtelleries que ce qu'on y porte. Cette manière a sa commodité et son incommodité; ce qu'il y a d'incommode est le long attirail qu'il faut traîner après soi; mais aussi il y a cela de commode ; que l'on mange toujours quelque chose de bon, et que l'on est toujours couché dans son lit ; ce qui est une grande commodité pour un voyageur qui esl bien aise d'avoir la nuit le repos , après avoir fatigué tout le jour : cette seule pensée lui adoucit les difficultés du rlii^min.

La raison pourquoi on ne trouve rien en Pologne, c'est que les gentilshommes viennent tout enlever chez le paysan , et le paient le pins souvent en coups de bâton. Tous les paysans «lonf nés esclaves , et la puissance des seigneiMS est si grande, qu'elle s'étend même jusqu'au droit de vie et de mort ; et lorsqu'un gentilhomme a tué un de ses paysans, il en est qui»*e pour payer' le. ... , qui vaut environ sept francs de notre monnaie ; et cela sert à le faire enterrer.

Les terres ne se Tendent pas à l'argent , mais par la quantité de paysans cpii demeurent dessus. Ils sont obligés de travailler cinq jours la semaine pour leur seigneur ,et

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le sixième pour eux et pour leur famille, qui est misérable plus qu'on ne saurait dire. 11 arrive bien souvent que les seigneurs, ayant besoin d'argent, vendent la liberté à leurs Nassau X pour «ne certaine somme d'argent; mais sans cela il ne leur est pas permis d'aller habiter ailleurs; et un paysan qui serait trouvé en fuite serait infailliblement massacré par son maître. Cette domination s'étend snr les femmes comme sur les hommes, et même un peu plus loin ; et si le paysan a une jolie fille ,1e gentilhomme ne manque pas de prendre le droit du sciÊ;neur.

Nous passâmes par Graudentz, ville assise sur la Vislule , le magasin des grains qui descendent sur cette rivière à Dantzick et à Culm ; où nous entendîmes la messe, le jour de la Toussaint, dans une fort belle église ; et à Thorn , ville d'un aspect fort agréable , et qui pour cela est appelée die Sc/ienste , la plus jolie,

Thorn est une ville libre sous la protection du roi de Pologne , comme Dantzick , et elle est la capitale de la Prusse royale : elle est presque dans \s milieu du chemin de Dantzick à Varsovie. Le gouvernement est pre»-

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que semblable à celui de Dantzick, excepté que les quatre bourguemestres s'y renouvellent tous les ans , quinze jours avant Pâques , au dimanche de Judica. Ces quatre bourguemestres sont élus, mais le burgrave, qui est le chef, est nommé parle roi de Pologne. Nous allâmes voir la maison de ville, qui est assez magnifique; et dans la salle des magistrats sont les portraits des rois de Pologne , depuis Casimir IV, qui régna quarante-cinq ans. A celui-ci succéda Joannes Albertns , qui tint le trône huit ans, et fut suivi d'Alexandre, qui vécut cinq ans dans la royauté ; et Slgismond 1*^'" y resta quarante-un ans après lui. Ouélut ensuite Si^ismond-Auguste, qui demeura roi pendant vingt-quatre ans; mais son successeur Henri III , qui fut depuis roi de France , n'y fut que trois mois. Ce prince reçut deux couronnes, et avait pour devise Manet nltima cœlo ; et d'autres changèrent cœlo en clausiro. Après lui vint Etienne, qui régna dix ans; et Sigismondllf, roi de Suède e* de Pologne , lui succéda. Le premier royaume lui fut enlevé par Charles IX , son oncle , pendant qu'il était en Pologne. Ce prince fut élu roi de Suède, et

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s obligea dans son élection devenir passer chaque cinquième année à Stockholm ; mais n'ayant pu tenir sa parole, à cause des guerres continuelles qu'il avait à soutenir contre les Turcs , les Tartares et les Moscovites, il délibéra d'y envoyer un sénat composé de quarante jésuites , qui représenterait sa cour : ce sénat fut reçu magnifiquement à Dantzick , et s'embarqua pour Stockholm. Mais la nouvelle étant venue, le conseil s'assembla , où présidait Charles, oncle du roi , qui dissuada les Suédois de recevoir un gouvernement de prêtres; et le vaisseau étant à la rade , il alla avec une vingtaine de vaisseaux , sous prétexte de le recevoir ; et ayant fait une salve un peu trop forte sur le vaisseau de la société , il le coula à fond, sans vouloir sauver aucun jésuite , dont il se moquait , en leur criant : « Qu'ils fissent des miracles comme au Japon , et qu'ils marchassent sur les eaux. »

Sigismond perdit ainsi sa couronne de Suède, que son oncle recueillit ; et sachant bien qu'il n'y a point de meilleur moyeu pour fomenter une guerre que le manteau de la religion, il cbas&a tous les prêtres et in-

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IroJuistt en leur place les luthériens. Il soutint une guerre, en 1604, contre son neveu, qui dura deux ans ; mais le roi de Pologne ne put rien faire à cause de la diversion qu'il fallait faire contre les Tartares , qui le pressaient vivement d'un autre côté.

Cela n'a pas empêché que les rois de Pologne, depuis Sigismond III, n'aient joui du titre de rois de Suède , jusqu'à Jean-Casimir, dans sa dernière pacification, qui se fitàOiiva, proche de Danîzick, où il fut arrêté que Jeau-Casimir, étant le dernier de sa branche, coudescendrait à jouir seulement de ce titre durant sa vie envers tous les princes du monde qui lui donneraient ce litre, h la réserve des Suédois.

Sigismond eut deux fils, qui totis deux succédèrent à la couronne : l'ainé était Uladislas IV, qui régna quinze ans. Ce fut sous son règne que se fit cette célèbre entrée des Polonais dans Paris, pour demander la princesse Marie pour leur reine. Uladislas étant mort, son frère Casimir fut élu en sa place, et épousa la veuve de son fière , et régna dix -neuf ans, au bout desqueU

quels il remit la couronne, et alla passer le reste de ses jours en France, où il est mort. A celui-ci succéda Michel Coribut Wesnowiscky. Ce prince était trop bon ; et les genlilshoraraes le méprisèrent si fort, qu'ils lui mirent en tète de se retirer dans un couvent, comme il aurait fait si la mort n'avait prévenu ses desseins, La reine en était consentante , parce qu'elle devait épouser le comte Saint-Paul, que la plupart souhaitaient pour succéder à la couronne. Ce fut sous lui que Sobieski, qui n'était pour lors que grandmaréchal, gagna la fameuse bataille de Chotzin, en Ukraine, entre le Niester et le Pruth. Les Turcs étaient campés et bien retranchés sous la forteresse ; et les Polonais, étant ail nombre de près de quatre-vingt mille hommes , ayant passé le Niester le dimanche , se vinrent camper les jours suivans presque à la vue des Turcs. Le jeudi et le vendredi se passèrent en quelques escarmouches, et le soir de ce même jour les Polonais chargèrent les ennemis. Cette attaque dura toute la nuit , et le samedi matin la défaite commença, et ne dura que deux heures, pendant lesquelles on tua plus de trcnle-huie 6. i^

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mille Turcs, sans faire quartier à pas un. Ussain pacha , qui commandait l'armée turque, eut bien de la peine à se sauver avec deux mille hommes qui restèrent seuls de toute l'armée, composée de plus de quarante mille hommes , et qui évitèrent par la fuite d'avoir le même sort que leurs compagnons. Le butin fut grand , et on l'abandonna tout entier aux soldats , excepté la tente d'Ussain , qui fut gardée fort exactement et envoyée au roi. Il n'y avait rien de si superbe que cette tente, elle paraissait plutôt une ville qu'un pavillon de guerre , et tous les officiers y étaient logés Ussain pacha repassa la rivière avec près de six mille hommes ; mais le pont tomba lorsque toute l'armée était dessus, et plus de quatre mille hommes furent noyés, sans qu'il restât autre espoir à ceux qui évitaient la cruauté de l'eau , que d'être taillés en pièces par leurs ennemis.

Le roi Michel reçut cette nouvelle avec bien de la joie , et cela causa sa mort , qui arriva huit jours après. 11 y eut de grandes factions après sa mort, comme il arrive toujours en Pologne en semblables occasions. Sobieski était pour lors grand-maréchal et

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grand-général, et fit jurer à toute l'armée, avant que de la quitter, qu'elle donnerait sa voix pour M. le prince , quoiqu'il ne fût point aimé de la petite noblesse. M. de Beauvais fut envoyé de France ; et , sait que ce ne fiit pas l'intérêt de la France que M. le Prince devînt roi, ou qu'il trouvât trop de difficulté dans l'esprit de la noblesse , il fit en plein sénat la plus belle harangue qu'on ait jamais entendue, faisant connaître à la république que, soit en reconnaissance des services passés , soit dans l'espérance de ceux qu'elle devait recevoir dans la suite, rien ne lui était plus utile que l'élection de Sobieski , qui en effet fut élu roi , et couronné ensuite à Gracovie , sous le nom de Jean III.

La douairière du roi Michel a depuis épousé le prince de Lorraine, qui avait plus de part que pas un autre à la couronne de Pologne, si la brigue de France eût été moins forte, et s'il n'avait pas été tout-à-fait de ses intérêts d'éloigner ce prince du trône, qui, par cette nouvelle puissance, aurait été ea état d'entreprendre contre la France pour le recouvrement de son duché.

Quoique la Pologne sojt liée à la France

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d'amitié, sans avoir néanmoins beaucoup à démêler avec elle , il est plus de ses intérêts» de se tenir bien avec l'empereur, dont elle appréhende l'accroissement en Hongrie. On a vu , il y a environ deui ans , que les Polonais n'ignoraient pas cette maxime, lorsque M. de Béthune était en cette cour pour fomenter la rébellion des Cosaques à force d'hommes et d'argent. La reine fit arrêter des recrues que M. de Béthune faisait passer chez les rebelles, vers les montagnes de Hongrie, par le Palalinat de Russie, pour faire connaître par-la que la Pologne n'avait aucune part à tout ce qui se faisait de ce côtélà , et que tout venait de la part de la France, qui, par le défaut d'argent, laissa débander les troupes que commandait M. de Guénégaut. Ces troupes étaient composées de quelques Françai.s , de Tartares , et de la plus grande partie des rebelles , qui, voyant qu'il V avait près de deux ans qu'ils n'avaient reçu de paie , se mutinèrent contre les généraux, contre lesquels ils tirèrent, et les arrêtèrent prisonniers dans ur village où ils voulaient les massacrer.

Cette action du palatin de Russie, faite par

l'ordre de la reine , causa beaucoup d'altération dans l'esprit de M. de Béthune, qui fut un très-long temps sans aller à la cour, aussi Lieu que luadarae la marquise, qui ne se pouvait pas Lien accorder avec la reine. M. de Bétliune ne voulut pas moins de mal au palatiu de Russie , petit-général de la couronne, pour l'action qu'il avait faite, et lui fit même comme un défi , en lui disant que , s'ils étaient l'un et l'autre à la tête de cinq cents chevaux, on verrait qui l'emporterait : cependant ils se sont raccommodés ensemble, et le palatin a fait présent depuis d'un beau cheval turc à M. de Béthune.

M. de Béthune était fort aimé des Polonais; il n'y a jamais eu d'homme qui ait mieux soutenu son caractère en Pologne que lui : il tenait toujours une table ouverte, et avait })lus de cent personnes avec lui. Il logeait au palais Casimir, bâti par la princesse Marie.

Les diètes se tiennent de trois en trois ans ; deux se tiennent à Varsovie, et une à Grodno ou Wilna , les deux plus remarquables villes de liithuanie. Celte province a les mêmes otiicifrs que la Pologne, et le général Spas est graud-général de LilUuanie. Il se disait

dans le pays qu'il pourrait Lien arriver que les Lithuaniens en feraient un roi. Ils se voient méprisés des Polonais , et du roi mérae , qui n'a pas pour eux les mêmes égards : on appréhende qu'ils ne se rendent aux Moscovites. Ils demandent )a guerre dans toutes les diètes ; mais eux , non plus que les Polonais , ne sont guère en état de la faire.

Quand la guerre est déclarée, vous voyez toute la petite noblesse monter à cheval et se rendre à l'armée : elle y demeure tant que leurs provisions durent , qui consistent en une centaine de petits fromages durs comme du bois, une tinette de beurre, et quelque autre chose de cette nature ; et lorsque cela est consommé, et qu'ils ont mangé l'argent de leurs chevaux , ils s'en retournent chez eux, et sont ainsi fort peu en état de continuer la guerre.

La dernière diète s'est tenue l'année passée, et fut rompue par un petit gentilhomme qui fut d'avis contraire. Ce fut pendant ce temps qu'arriva l'affaire de messieurs les ambassadeurs, qui , revenant du château, furent iufcultés par quelques Polonais , qui avaient

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voulu prendre l'épée d'un page : celui-ci mit l'épée à la main ; et quelques gentilshommes des carosses ayant mis pied à terre , entre autres M. le marquis de Janson , apaisèrent tout. Les Polonais allèrent chercher du secours , et revinrent , avec près de trois cents personnes , fondre de nouveau sur les gens des ambassadeurs, avec des aubouchs et des bardiches , en criant : Zabi y zaùi , FranS" leut , tue , tue. Ceux-ci sortirent du carrosse, et entrèrent chez le palatin de Russie, où ils se défendirent le mieux qu'ils purent contre cette multitude, que la présence des ambassadeurs ne pouvait arrêter , et qui n'empêcha pas que plusieurs des gentilshommes ne furent blessés, et quelques-uns demeurèrent comme morts sur la place.

Le roi vint le lendemain matin , incognito , chez messieurs les ambassadeurs, qui logeaient à Sainte-Croix, aux pères de la Mission, pour pacifier les choses : le palatin de Russie y vint aussi, et offrit tous ses gens aux ambassadeurs, pour en faire telle justice qu'il leur plairait. On envoie des envoyés de toutes parts à ces diètes : il y en avait de Perse , de Turquie , et de Moscovie. Le Mos«

2i4 voyagp:

covite était conduit dans le carrosse du grandmarécVial , attelé des chevaux du roi. Le Turc y était, pour les limites qu'il fit planter, avec près de trente raille hommes , à sept lieues de Léopold, comme il voulut ; car on n'est pas en état de lui rien contester : cela fit bien du tort à plusieurs personnes qui avaient des biens de ce côté-là, qu'on promit de récompenser d'ailleurs. Cette manière est assez bonne de planter des limites à la tête d'une armée.

La première charge de la couronne est celle de général , possédée par le prince Nitre, neveu du roi , quoique plus âgé.

La seconde est celle de grand-marécha) , possédée par Lubomirsky.

Le palatin de Kussie est petit-général.

Le chevalier de Lubomirsky est giandenseigne ;

M. deMorstain , grand-trésorier du rovaume , sans être obligé de rendre compte : il est puissamment riche, quoiqu'il ait été trèsmal à son aise il n'y a pas huit ans.

Toutes ces charges se vendent par les possesseurs; mais si elles viennent à vaquer par là mort , le roi en dispose.

DE POLOGNE. aaS

L'archevêque de Gnesne, qui est aujourd'hui , est primat et premier prince du

royaume , légat né , et gouverne tout l'Etat pendant l'interrègne, qui dure une année. La monnaie se frappe à son coin.

Il n'y a presque plus dans l'Europe que le royaume de Pologne qui soit électif. Le roi proposa dans la dernière diète de faire accepter son fils pour successeur ; mais les Polonais dirent qu'ils ne le reconnaissaient que comme fîls du grand-maréchal , et non pas du roi , parce qu'il naquit lorsque le roi n'était encore que grand-maréchal. Les troupes se lèvent et se paient aux dépens de la république, qui n'entretient pendant le temps de paix que cinq ou six mille liommes pour garder les frontières des incursions des Tartares. Ils ont quelques régimens de hussards , qui sont des gens armés d'une manière toute particulière : il n'y a point d'hussard qui ne coûte plus de deux mille livres à équiper ; ils ont de gros chevaux , et portent une peau (le tigre sur l'épaule, les flèches et If^ carquois derrière le dos , la cotte de mailles sur la tête, le sabre, les pistolets et la demi- Mice. Les valets de ces gens précèdent l'es-

cadron à cheval une lance à la main ; et ce qui est assez particulier, c'est qu'ils ont des ailes attachées au dos ; ils vont fondre dans l'occasion au milieu des ennemis, et épouvantent leurs chevaux qui ne sont pas accoutumés à ces visions , et font jour à leurs maîtres qui les suivent de près. La république a aussi quelques Tartares qu'elle entretient en temps de paix, qui sont comme les Suisses , et se donnent à ceux qui les veulent soudoyer : ce sont au reste les plus méchantes troupes du monde; et ils firent bien connaître que leurs chevaux étaient meilleurs qu'eux , lorsqu'apercevant les Suédois qui passaient la Yistule , ils aimèrent mieux les éviter que de les attendre, et abandonnèrent le roi Casimir, qui n'eut que le temps de faire monter la reine en carrosse , qui voyait de son château les Suédois qui passaient le fleuve , et qui entrèrent dans Varsovie , et de l'autre les Polonais et les Tartares qui fuyaient plus vite que le vent. Ils ravagèrent toute la ville, conduits par Charles-Gustave , père du roi d'à-présent, qui permit aux soldats qui voulaient emporter la belle colonne qui est à l'entrée de la porte de Varsovie ,

de le faire, s'ils pouvaient l'enlever sans la rompre.

Dans la dernière diète il fut résolu que l'on n'y allumerait point de chandelle, afin que l'on ne vît point ceux qui dormaient ; parce qu'il arrivait bien souvent que comme les Polonais vont à la diète sur les trois ou quatre heures , en sortant de table , où ils ont bu plus que de raison , on prenait , pour faire passer quelques articles , le temps de les proposer lorsque ceux qu'on savait d'un sentiment contraire dormaient , ce qui passait n'étant disputé de personne : c'est pourquoi ils ont voulu bannir la lumière de leur assemblée , pour y augmenter davantage la confusion , si elle peut être plus grande, et pour ne pas voir ceux qui dorment.

Varsovie est en Mazovie , capitale de la haute Pologne, et le lieu où se tiennent les diètes de trois en trois ans. Cette ville est assise sur la Vistule, qui vient de Cracovie, et qui apporte bien des commodités de Hongrie, et particulièrement du vin le plus excellent qu'on puisse boire. Il n'y a rien de remarquable que la statue de Sigîsmond III , mise par son fils Uladislas, qui

esta l'entrée de la porte, sur une colonne de jaspe , sur laquelle les Suédois tirèrent plusieurs coups de canon ; la figure est dorée de plus d'un ducat d'épais. La ville est trèssale et très-petite , et ne consiste proprement qu'en sa gi^nde place , au milieu de laquelle est la maison de ville, et autour quantité de boutiques d'Arméniens, fort richement garnies d'étoffes et de marchandises à la turque ; comme arcs , flèches , carquois, sabres, tapis, couteaux, et autres. Il y a une très-grande quantité d'églises et de couvens. Nous vîmes le palais Casimir, bâti par la reine défunte, et présentement si délaissé que tout y fond. Nous y vîmes plusieurs de ces chaises par le moyen desquelles on monte et on descend d'une chambre à l'autre. Ce fut dans ce palais que la reine vit les Suédois passer la rivière qui en mouille les murs ; et c'était là que demeurait M. de Béthune.

Nous allâmes rendre visite à M. "Lubomirsky, grand-maréchal, qui est un des plus riches princes de Pologne. Son père était généralissime, et eut de grandes jalousies contre Potosky , autre général , qu'il»

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assoupirent néanmoins par le mariage que fit Lubomirsky de son fils avec la fille de Potosky. Elle est morte , et ce prince a depuis épousé la fille du chambellan. Lubomirsky, père de celui-ci, prit les armes contre son roi et battit ses troupes plusieurs fois. Il était accusé de favoriser l'Autriche pour l'élection future, et d'appuyer ce grand parti de la confédération.

Ce seigneur nous fit voir toute sa maison avec une bonté particulière. Il l'a achetée depuis cinq ou six ans, et l'a eue à irèsgrand marché; elle s'appelle Jesdoua , et n'est qu'à une portée de canon de la ville. Ce prince fait travailler continuellement dans son jardin à des hermitages et à des bains qui seront très-beaux. Son palais est plein de quantité de très-beaux originaux , qu'il a amassés avec grand argent. Sa galerie est fort curieuse : il nous lit voir une grande pièce qui lui était venue depuis peu d'Augsbourg, dans laquelle il y avait «ne horloge, nn carillon, un mouvement perpétuel, et quantité d'autres choses ; le tout était fait en forme d'un grand cabinet d'argent.

Il nous fit voir l'endroit où son grand- 6. ao

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père avait remporté la première bataille contre les Turcs , à Choczim , où Osman était en personne, et où il demeura plusieurs milliers d'ennemis sur la place. Ce lieu est heureux pour les Polonais; ils y ont remporté deux signalées victoires, et particulièrement la dernière , qui a beaucoup contribué à la paix.

Nous allâmes au château , qui n'a rien de beau que les chambres du sénat, et celle de marbre, où est dépeinte la prise de Smolensko par les Polonais sur les Moscovites, où ils firent un grand carnage, et prirent deux fils du grand-duc , qu'ils amenèrent prisonniers à Varsovie où ils sont morts ; et on leur a fait bâtir une chapelle, qu'on appelle encore la chapelle des Moscovites , qui est devant le lieu où nous logions. Il y a dans le château une très-belle tapisserie relevée d'or, qui fut apportée de France par le roi Henri : une partie fut engagée aux habitans de Dantzick par Casimir pour subvenir aux nécessités de l'Etat.

Le palai*. de M. Morstain, grand trésorier du royaume, est le plus superbe de tous, tant par la belle entente du dessin , que par

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la richesse des meubles qui rornent. Ce seigneur nous reçut chez lui avec toute l'affabilité possible ; il nous fit voir tous les appartemens de son palais, et quantité de tableaux qui sont dans sa galerie. Nous saluâmes madame la trésorière, qui est écossaise, que nous trouvâmes avec le général de Béarn , qui a servi la France en Hongrie. M. Morstain a acheté en France la terre de Montrouge, de M. le marquis de Vitri. Il prétend que son fils, qu'on appelle M. de Château- Vilain, et la reine, en dérision , Petit-Vilain, demeure en France, et possède tous les biens qu'il y a achetés; et ce qui restera en Pologne sera pour une grande fille qu'il a, prête à marier. Il nous pria de manger chez lui.

On voit aussi la maison du palatiu de Lublin.

Le général Spas est grand-général de Lithuanie ; il s'opposait fort à l'élection de Sobiesky ; mais on le gagna à force d'argent.

Il est défendu de tirer le sabre pendant les diètes , sous de grosses peines , et de se battre en Pologne, à trqis lieues loin, où sont le roi et le grand-maréchal.

M. de Beauvais ue proposa dans sa ha-

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rangue que le prince de Neubourg pour être élu , et ne se souciait pas qu'il fût roi , pourvu que ce ne fût pas le prince de Lorraine. Les élections des rois se font dans la campagne, où l'on bâtit une cahutte de planches. On a vu au couronnement du roi d'àprésentcequ'on n'avait jamais vu et ce qu'on ne verra peut-être jamais , un roi suivre le corps de deux autres dans la sépulture du roi Michel et du roi Casimir. Le couronnement se fait à Cracovie.

Le roi Michel était un petit génie; il ne se plaisait qu'à avoir des images et des montres; et, demandant une montre à la reine, il dit qu'il voudrait en faire des boutons à son justaucorps. Quand il fut élu roi , la reine lui faisait une pension de cinq mille livres ; M. Serycant lui en prêtait un tiers.

Les Polonais sont extrêmement fiers , et se flattent beaucoup de leur noblesse, qui la plupart est obligée de labourer la terre, tant elle est misérable. Un petit noble porte son sabre en labourant la terre, et l'attache à quelque arbre; et .si quelque passant ne le traitait pas de Mouche'Panier^ et l'appelât

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seulement Panier, qui signifie comme maître, il lui ferait un mtTuvais parti.

Au reste, ils sont fort civils, et ont toujours les premiers la main au bonnet. Ils sont grands observateurs des jeûnes, et fout des abstinences plus qu'on ne leur en commande. Quelques Polonais ne mangent point de viande le lundi et le mercredi ; pour le vendredi , presque tous ne mangent point de beurre, et le samedi, rien qui ait été bouilli, mais seulement rôti. Cette dévotion s'étend aussi sur les animaux ; et notre valet ayant donné quelque chose de gras à un chien un samedi, l'hôiesse voulait le maltraiter, croyant faire une action méritoire.

Les Polonais font des dépenses considérables en enterremens , et les diffèrent longtemps par magnificence. Il y a de grands seigneurs que Top n'enterre que cinq ou six ans après leur mort , et ils sont en dépôt dans des chapelles ardentes qui coûrerjt beaucoup. Le jour de l'enterrement , ou fait entrer des hommes armés comme les anciens chevaliers, qui viennent comme à cheval dans l'église, et vont en courant rompre leur lance au pied du cercueil.

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La maison des pères de la Mission^ où les ambassadeurs logeaient, est assez étendue. Ils font bâtir une église qu'on appelle Sainte- Croix; mais elle demeure là jusqu'à ce que quelque honnête homme achève de ses deniers ce que les pères ont commencé. Ils furent établis , avec des religieuses de Sainte- Marie , par la reine défunte ; ils se sont beaucoup agrandis, et l'évéque de Cracovie les établit présentement dans son diocèse. Le supérieur n'y était pas; nous y yîmes le P^ Mumasan.

Les rebelles de Hongrie se sont révoltés au sujet de la religion contre l'empereur , qui ne voulait pas leur permettre liberté de conscience.

Michel Apaffî est prince de Transylvanie. Il jure, à son avènement, de maintenir quatre religions dans ses Etats. Le plus grand plaisir de ce prince est de boire, et qui le peut faire est sûr de faire auprès de lui sa fortune. La capitale de Transylvanie est Cuisvar.

Le jeune prince, de six ou sept ans, est élevé dans les inclinations de sou père, et porte toujours une bouteille à sou côté , en

forme de bandoulière. M. Acakias a été résident fort long-temps en ce pays ; c'est présentement M. du Verdet. Le chevalier de Bourges, qui en venait avec M. Acakias , qui était resté malade à Léopold , nous assura que, dans un repas qu'il avait fait au résident , il avait fait attacher les cheveux à un esclave, et ayant passé un bâton au travers, il avait pris plaisir, pour divertir la compagnie, de le faire brandiller pendant tout le temps : il le fit ensuite courir tout nu, pendant dix-huit lieues , à côté du carrosse de la princesse Telechi ; c'est l'épouse du grand ministre d'état, et par les mains de qui tout passe. Le prince n'ouvre pas seulement une lettre , et ne songe qu'à boire. Ce Telechi est l'homme le plus barbare qui soit au reste du monde : il y a plus de fers dans sa maison que dans Marseille. Telechi est le chef de l'armée et celui qui entretient les rebelles. Ce prince de Transylvanie rend quatre-vingt mille écns de tribut au Turc : il a payé cette année double tribut, à cause que quelques Turcs ont été tués sur les terres du Transylvain.

Belhlem - Gabor fut le [premier qui se

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rendit tributaire de la Porte pour dix faucons. Son successeur, Michel Basohs, fut obligé de payer dix mille écus ; et Ragotzky en paya vingt, et celui-ci quatre-vingts.

Nous fîmes le chemin de Javarow à Javarouf eu six jours: il y a quarante lieues ou environ. Javarouf est le lieu le plus vilain , non-seulement de la Pologne, maïs de toui le monde. La cour y demeurait cet hiver-là , à cause de la grossesse de la reine , qui y devait faire ses couches. La cour s'arrête peu en un lieu : elle voyage continuellement, et le plus agréablement dn monde ; car toute la Pologne est le plus beau pays de chasse que j'aie jamais vu , et ce voyage est une chasse continuelle. Nous eûmes l'honneur de saluer le roi et de baiser la main de la reine. Ce prince nous reçut avec toute la bonté qui lui est ordinaire envers tout le monde, et particulièrement pour les étrangers : il prit un plaisir singulier à nous faire réciter des particularités de notre voyage de Laponie , et ne cessait point de nous interroger. La reine n'était pas moins curieuse, et s'informait de toutes choses. Cette princesse est une des plus accomplies de l'Europe: elle a environ

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trente-huit ans, et la nature a pris plaisir de lui faire part de tous ses dons. Elle est la plus belle personne de la cour, la mieux faite , et la personne du monde la j)lus spirituelle : il suffit de la voir pour le conniiître ; mais on en est encore bien mieux persuadé lorsqu'on a eu l'honneur de l'entretenir. C'est elle qui a mis la couronne sur la tête du roi ; et l'ambition , qui est le noble défaut des grandes âmes, était dans celte princesse au souverain degré. Ce fui elle qui inspira au roi de lâcher à monter sur le Irône , et elle n'épargna pour cela ni argent ni promesses, et lit tant qu'elle en vint à bout, malgré les foi tes brigues du prince de Lorraine. Il est vrai que l'arrivée de M. de Beauvais ne servit pas peu : il arriva la veille qu'on devait finir la diète, et proclamor le lendemain le prince de Loriaine, roi : il fit tant, dans le peu de temps qu'il avait, qu'il ménagea si bien les esprits qu'on prolongea la diète pour quelques jours , pendant lequel temps il eut le loisir d'agir aussi heuieuse» ment qu'il a fait.

La famille royale est la plus accomplie qui se puisse voir. Le prince aîné s'appelle

Lonis-Henri-Jacob ; le roi de France « la reine d'Angleterre, et son grand-père , l'ont tenu sur les fonts. Ce prince est sur sa qua» torzième année, et promet tout ce qu'on peut espérer d'un grand prince : il est bien fait , danse bien , et parle quatre langues "corame sa naturelle ; Vallemand , le latin, le français et le polonais; il dit qu'il veut, pour satisfaire le rci , qui sait parfaitement ces langues , apprendre toutes les langues de l'Europe. La princesse , âgée de sept ou huit ans , est très-jolie, et a été couronnée dans le ventre de sa mère. Le prince Alexandre, âgé de six ans , est le plus aimable prince qu'on puisse voir. 11 y a encore le prince Amour, âgé de trois ou quatre ans. La reine, qui est présentement enceinte , a eu quatorze enfans , et ne laisse pas d'être aussi fraîche qu'une femme de vingt ans, et se porte parfaitement bien. J'ai eu l'honneur de tenir le jeu du roi à l'hombre, de jouer avec lui , et, pour comble de faveur, de manger avec lui à sa table; M. l'ambassadeur étant à sa droite , et moi à sa gauche. Le grand-écuyer y était avec le staroilat de Nous accompagnâmes ce jour-là le roi à la chasse.

La Pologne est un pays 'fait exprès pour ce divertissement : le mot le fait assez entendre ; car Poln, d'où il vient, signifie campagne , en langue esclavone ; mais les chasses ne se font pas comme en France. On fait une enceinte de filets qu'on borde de soldats pour faire sortir le gibier par l'ouverture qu'on a laissée; on fait entrer dans cette enceinte quantité de chiens, et de piqueurs pour les appuyer, qui font sortir tout ce qu'il y a dedans. Chacun prend son poste , éloigné l'un de l'autre de deux portées de mousquet ; et lorsqu'il paraît quelque chose, soit loup, renard, chevreuil, etc. , ou lâche tant de lévriers, qu'il faut que l'animal soit bien fin s'il les évite. Nous tîmes une très-grande chasse ce jour-là ; en moins de quatre heures ou prit plus de dix chevreuils , trois loups , cinq ou six renards , quantité de lièvres: mais ce qui rendit la chasse belle et sanglante, ce fut un sanglier de la grosseur d'un cheval , qu'on tua après qu'il eut tenu fort long-temps contre les chiens. Il en tua quelques-uns et en estropia plusieurs, blessa des hommes et des chevaux ; mais enfin on lui tira un coup d'arquebuse, dont il mou-

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rut. On l'amena surfine charrette au roi, et tout le monde avoua qu'on n'avait jamais vu un si furieux animal. Il fallut un chariot pour reporter tous les chiens estropiés , comme on reporte les blessés après un combat.

Nous vîmes à la cour M. le marquis de Vitri , ambassadeur extraordinaire , qui nous reçut avec une bonté particulière. Nous n'eûmes point, pendant tout le temps que nous fûmes à la cour, d'autre maison ni d'autre table que la sienne. Nous vîmes chez lui M, de Valalé, son écuyer; M. Noblet, qui partit pour la France le lendemain que nous fûmes arrivés; MM. Pelissier et Devilles , secrétaires ; M. le marquis d'Arquien, 9 qui la reine donne vingt mille livres par an : c'est le rendez-vous de tous les Français pour le plaisir et pour le jeu; M. le comte de .Matigny, son fîls, qui est capitaine de dragons , et à qui la reine donne deux mille écus. Nous vîmes dans la maison de M. d'Arquien M. d'Alerac , M. de Vaklé, etc.

La reine a trois gentilshommes français , MM.de Ryou, des Forges et de Villars ,

DE POLOGNE. s4t

qui a été exempt des Suisses de Monsieur. 11 a fait une course en France.

Nous connûmes à la cour M. le grand* écuyer, M. Jalonsky , vice-chancelier de la reine , homme d'esprit ; M. Sarnosky , secrétaire du roi ; M. Dalanty , Italien , secrétaire du roi ; M. Dumont de l'Espine , valet-de-chambre.

C'est la coutume en Pologne de faire des présens aux jours de fête. La princesse Radzivil s'appelle Catherine : sa fête vint dans le temps que nous y étions ; la reine lui fit un présent , et voulut qu'on dansât le soir à la cour.

Ces sortes de danses ne finissent jamais ; et , depuis que l'on commence jusqu'à ce que l'on finisse, tout le monde danse ensemble sans discontinuer , et le cavalier fournit avec la dame sans s'a»rêter.

Ils ont une manière de danse à la russienne qui est fort plaisante. M. le chevalier Luborairsky , grand-enseigne du royaume , la danse parfaitement bien.

On ne danse jamais davantage qu'aux mariages, où le roi fait toute la dépense pendant six ou sept jours que la femme ne de* 6« IX

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meure polul chez son mari ; et le jour qu'on la lui met entre les mains, il traite tout le monde.

Les Polonais sont fiers , se flattent beaucoup de leur noblesse, et emploient tout ce qu'ils ont pour avoir un beau cbeval , un habit propre, et un sabre magnifique. Ils sont assez bien faits : mais les femmes ne leur ressemblent pas : a peine en trouve-t-on à la cour deux qui soient supj>ortabie$. Ils se plaisent dans la quantité de valets; et les petits nobles qui n'ont pas de quoi vivre s'attachent auprès des grands.

Les feîiimes ne sortent guère , et vont embrasser la cuisse <ie leurs maris lorsqu'ils rentrent dans la maison. C'est la manière de saluer la plus ordinaire en Pologne, et on ne salue point les femmes de qualité autrement qu'en leur emkrassant la cuisse. Il y en a de qui les embrassades sont un peu fortes , et qui sont bien aises de sentir ce qu'ils embrassent. Elles sont fort superbes en habits , et portent toutes de l'or et de l'argent. Leur habillement est un justaucorps d'homme sans être boutonné , et une jupe; elles portent des bottes comme les hommes.

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Il n'y a pas au monde un pays plus plat que la Pologne; nous l'avons presque traversée toute entière sans avoir trouvé une seule montagne; ce qui fait que le pays étant plat , il y a ppu de ruisseaux qui ne peuvent y couler , ce qui rend Teau fort rare : mais en récompense ils font de très-bonne bière , et particulièrement celle de Varca , qui est renommée dans le pays pour la meilleure.

Toutes ces grandes plaines sont semées de blé, et en fournissent à une partie de l'Europe.

11 n'y a d'autre place fortifiée dans la Pologne que Léopold , qui confine aux Turcs ; encore sont-ce des fortifications à la polonaise, que les Français détruiraient de leurs regards. C'est par cette raison qu'ils prétendent assurer leur liberté; et , n'ayant point de lieu pour se mettre à couvert, il faut qu'ils fassent des rem[)arts de leurs corps. Ils sont sûrs de battre les Turcs quand ils voudront, comme ils ont toujours fait ; mais avec cela ils ne laissent pas de perdre leur pays contre eux. Les Tarlares sont les ennemis qu'ils redoutent davantage : ce ne sont point des gens qui cherchent la gloire dans les combats; ils

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ne demandent que le butin , dont ils vivent. Leurs troupes ne sont point en ordre; ils viennent fondre sur le camp des ennemis , prennent tout ce qu'ils peuvent; et au premier coup de tambour, que le capitaine a à l'arçon de sa selle , ils se retirent , et reviennent un quart d'heure après d'un autre côté : en sorte qu'on les a toujours sur le dos ; et par ce moyen ils désespèrent les ennemis , qu'ils molestent et arrêtent continuellement. Ils ont cela de particulier, qu'ils combattent en fuyant, et tirent des flèches par-dessus ]eurs têtes, qui vont retomber sur les ennemis. Ils font des courses fréquentes en Pologne, lorsqu'on ne leur paie pas les dix mille cousufjues qu'on est obligé de leur fournir tous les ans , qui sont des robes faites de peaux de mouton. Les Tartarf s , venant en course, feront des trente et quarante lieues en une nuit, mettant un petit sac plein de paille attaché à la tête de leurs chevaux, qui ne s'arrêtent point pour manger , et un morceau de viande qui cuit sous la selle ; en sorte que, n'étant point avertis de leurs marches, ils prennent tout ce qu'ils trouvent dans la campagne, hommes, fem,-

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mes,enfaDS, qu'ils vont vendre ensuite a Canstantinople par la mer Noire : mais ils ont cela, qu'ils n'attaquent jamais les lieux qui sont enclos; et quarante mille Tartares n'attaqueront pas un méchant village, pourvu qu'il soit seulement fermé de planches, parce qu'ils appréhendent les embûches, et qu'ils ne veulent pas s'engager.

Les Polonais tâchent de ménager l'alliance des Tartares, et s'en servent, pourvu qu« cène soit pas contre le Turc; pourlequel ils se déclarent toujours , comme étant Mahométans, et s'étantrendus tributaires du grandseigneur, à la charge que, si la race ottoraane venait à manquer , le khan des Tartares succéderait à l'Empire.

Le roi Casimir en avait plus de vingt mille quand les Suédois entrèrent en Pologne; mais ils n'attendaient pas l'ennemi, et du moment qu'ils le savaient à dix lieues seulement près d'eux , ils fuyaient comme s'ils l'avaient eu à dos.

La république entretient toujours sur les frontières sept ou huit mille hommes de troupes réglées, pour empêcher les courses des Tartares. Le roi n'entretient point ce*

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troupes-là , mais seulement les heiduques , le& semelles , et les janissaires. Les premiers sont habillés de bien, avec de gros boutons et des plaques d'étain , et un bonnet de feutre en tête : ils ont le fusil et la bardiche , qui est une arme qu'on dit être très-bonne.^ Les seraellessont d'autres soldats armés de même : mais tous les janissaires sont Turcs, habillés comme les jxmissaires , tels que j'en ai vu en Turquie. Il arriva pendant la dernière diète une chose assez particulière ; nne compagnie turque, delà garnison de Caminiek , déseita toute entière, avec les armes, son drapeau , les caisses, et ses officiers, et vint offrir ses services au roi de Pologne. Le roi agit pour lors en grand prince, et avec son intrépidité ordinaire; car, malgré les sollicitations de la reine, et de tout son conseil qui lui persuadait de ne point prendre ces gens à son service dans la conjoncture des affaires, y ayant pour lors un ambassadeur turc à la cour, ce qui faisait appréhender, comme il y avait bien du vraisemblable, que ce ne fussent des espions (la suite a fait voir néanmoins qu'il était phjs éclairé que tous les autres), il les a encore à présent , et leur donjie

double paie. Mais c'est une chose fort extraordinaire de voir une compagnie toute entière déserter avec les officiers.

La plus belle milice des Polonais sont les hussards , les lavaches et les pansars , qui sont tous nobles. L'armure des hussards a quelque chose de singulier. Le roi a encore une compagnie d'environ cent reîtres , qui le suirent partout.

Nous vîmes à Voroni M. Acakias qui revenait de Transylvanie , qui nous instruisil de ce pays : il nous dit qu'il était distingué en Transylvains et en Saxons; que les premiers étaient les maîtres, et que les autres étaient comme les esclaves. Les Saxons sont des gens Tenus du pays de Saxe, et qui sont là comme les juifs, quoiqu'ils soient pliis gens de bien que les autres. Les Transylvains voyagent sans donner un sou , en logeant chez les Saxons. Lorsqu*en chemin faisant les nobles transylvains ont pris quelque gihier, ils envoient un de leurs valets au marché avec , et les maîtres demandent du gibier pour le repas : le pauvre Saxon eu obligé de l'aller acheter du valet de ces maîtres , et

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de le payer ce qu'ils veulent. Tout le monde

presque parle latin dans ce pays.

La langue polonaise est esclavone, comme en Moscovie et en Tartarie; et il y a autant de différence entre ces langues, qui n'ont pourtant qu'une même source, comme entre l'espagnol et l'italien , qui dérivent du latin. Les langues vivantes dont on se sert dans l'Europe peuvent se réduire à deux ; car je ne parle point des langues mortes , comme la grecque, l'hébraïque et la latine. La langue arabique est en Asie ce qu'est la latine en Europe ; et avec celte langue on peut aller depuis le Bosphore jusqu'aux terres des Indiens les plus reculées. Il n'y a donc que deux langues matrices , qui ont leurs dialectes, et ces langues sont la teutone et l'esclavone. L'esclavoneest familière à Constantinople,et a pour principaux dialectes la russinique pour les Moscovites, la dalmatique pour les Transylvains et pour les Hongrois, la bohémienne et la polonaise, et quelques autres qui ont cours chez les \ iliaques. Moldaves et j etits Tarlares.

La teutone a trois principaux dialectes ,

germanique , le saxon et le danois; et de ceux-ci sortent d'autres idiomes , comme l'anglais, le flamand , le suédois, etc. La langue grecque est morte , et moins corrompue que la latine; mais elle se parle encore dans les îles de l'Archipel, dans l'Achaïe et dans la Morée. Il y a plusieurs autres petites langues matrices, qui ont fort peu d'étendue, comme ^albanaise, en Epire et en Macédoine; la bulgare, pour la Servie, la Bosnie et la Bulgarie; celle des Cosaques, ou petits Tartares , le long des rives du Tanaïs; celle des Finlandais et des Lapons ; celle des Irlandais; labiscaïenne et la bretonne.

Nous partîmes de la cour , après avoir pris congé de leurs majestés, le vendredi, et fumes conduits par le sieur de Valalé. Nous passâmes le lendemain par Jeroslans , qui donne le nom à un duché dont la moitié appartient à la reiue. Nous vîmes quelques petites villes qui n'ont rien de remarquables. Nous fûmes, pendant le chemin , attaqués par trois voleurs: nous étions dans notre carrosse, enfermés de toutes parts, à cause du vent : notre cocher , à qui ils dirent d'arlêter, n'en voulut rien faire , et nous fit sign«

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de prendre nos pistolets; ce que nous firnî*»* promptenieut , et sortîmes du ccrrosse , le pistolet à la main, et le valet, avec un bon fusil, qui les coucha en joue. Quand ils virent cette disposition, ils demeurèrent tout court, et nous regajdèrent sans oser approcher. Nous coulinuâmes notre chemin à pied , le pistolet à la main ; et comme il était tard, nous arrivâmes peu de temps après à l'hôtellerie, où ils envoyèrent deux de leurs compagnons , qui vinrent comme des passagers, pour examiner notre contenance. Ils virent que nous apprêtions nos armes , et que nous fînnes toute la nuit sur pied. Nous ne les connaissions point pour ce qu'ils étaient ; et comme il était déjà tard , nous n'avions pu les remarquer, à cause de l'obscurilé. Ils sortirent deux heures avant le jour ; et nous nous disposions à partir, quand le cocher nous dit qu'il les avait vus se joindre à quatre autres , aux environs de la maison, et qu'ils avaient gagné le bois qui était à cent pas de là. Nous ne jugeâmes pas a propos de ])artir avant qu'il ne fût jour ; et nous attendions qu'il fit clair, quand nous entendîmes passer quatre chariots avec deux

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bœufs chacun. Nous nous servîmes de cette occasion pour passer dans le bols ; et comme il faisait clair de lune, nous fîmes prendre à tous les charretiers des bâtons blancs , qui paraissaient au clair de la lune comme si c'eût été des fusils. Nous passâmes aiusi , sans qu'ils osassent nous attaquer , quoique nous entendissions siffler de tous côtés. On nous dit, à la première ville, que ce bois en était tout plein, et qu'il était difficile d'y passer sans être volé.

Nous arrivâmes à Cracovie le jeudi matin ; nous eûmes de la peine à trouver à nous loger, car il n'y a point d'hôleilerie. Nous trouvâmes un Italien qui nous mena chez liti. Cet homme nous étourdit d'abord de son grand bruit, comme tous ceux de sa nation; il ne nous parlait que par millions et par son équipage , ses chevaux et sa calèche. Nous ne fûmes pas long-temps à reconnaître le pèlerin pour le plus fourbe qui fût jamais. Sitôt que nous nous mîmes à table , il alla emprunter trois cuillers de bois chez son hôte, etnous dit qu'il avait donné les siennes d'argent à blanchir. On parla de sortir après le dîner, et lui demandant s'il n'avait point

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d'épée, il nous dit qu'il était malheureusement tombé le jour d'auparavant , qu'il l'avait cassée en tombant, et l'avait donnée au fourbisseur. En considérant nos pistolets , il nous dit qu'il en avait une paire qu'il avait achetée à Amsterdam , qui tiraient deux coups , qui étaient chez l'armurier pour être être nettoyés. Il nous avait dit qu'il nous mènerait dans sa calèche , pour voir les raines ; mais quand ce vint au fait et au prendre, il nous dit que sa calèche était peinte de frais, et qu'il y avait quatre de ses chevaux qui étaient boiteux. Mais ce qui fut de plus plaisant , c'est qu'il ne cessait pas de nous dire qu'il ne prétendait aucun argent pour le temps que nous logerions chez lui , et quand il fallut aller au marché , il vint nous deiuander un écu, disant qu'il avait changé tout son argent en lettres-de-change sur MM. Pessalouki , de Vienne. Il avait , disait-:' , un procès qui lui importait, de dix mille francs , deux maisons dans la ville, qui lui venaient de sa femme; et néanmoins il voulait s'en retourner avec nous le jour suivant, sans dessein de revenir jamais. Et, Iri demandant pourquoi il quittait un si beau

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bien et de si belles espérances ; « Oh! dit-il , cel.i ne inV^inbarrasse pas ; je ferai tout cela demain ; je gagnerai mon procès , je vendrai mes maisons. » Nous reconnûmes foit bien toutes ses fourberies , mais nous voulûmes nous en divertir jusqu'au bout ; et , pour pousser la raillerie plus loin , je lui demandai s'il voulait me donner des lettres-de change pour Vienne, que je lui donnerais de l'argent. A cette proposition , la joie commença a éclater sur le visage de notre fourbe; il se mit en devoir de faiie les plus belles lertres-^ de-change que le plus célèbre banquir-r fît jamais; mais par malheur il ne se tjouva ni encre ni papier dans la maison. Je lui demandai ensuite à v<jir les chevaux : mon coquin vit bien qu'il était piis pour duj)e, et qu'il avait affaire à des gens aussi fins que lui. Je n'ai jamais vu un homme si consterné, et nous prenions plaisir à nous servir des termes dont il usait ordinairemeiit : Ita~ liant non ^ono iniga crilloni ; et nous disions Franresi au lieu d'//«/ ««t. Nouslui remimes en face une infinité de fourberies, de mensonges , de contrariétés , et nous eûmes le 6. «a

plaisir de confondre le plus grand fbuiLe da

monde.

Cracovie est la première ville de la haute Pologne, iufininieni plus belle , plus grande et plus marchande que Varsovie : elle est située sur la A'istule, qui prend sa source assez près de là. Son académie est fort estimée ; elle fut fondée , il y a environ trois cents ans . par Casimir I®"^, qui demanda des professeurs aux collèges de Sorbonne de Paris, qui furent les auteurs de cette haute réputation qu'elle s'est acquise. La pièce la plus recomraandable de Cracovie est le château situé sur ui»e petite colline : il est de grande étendue, mais sans forme ni sans aucune architecture ; ses chambres sont spacieuses , et ses ]>lafonds superbement dorés, qui pourraient rendre ce séjour fort propre pour y loger un roi. On voit dans l'église du château les tombeaux des rois , qu'on n'enterre point qu'un autre ne soit élu. On enterra Je même jour le roi Casimir et le roi Michel , quand le roi d'à-présent fut couronné à Cracovie, où ils viennent tous prendre k couronne.

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Le corps de Saint Stanislas est dans une châsse d'argent au milieu de l'église, sous un baldaquin. Ce Saint , qui fut tué par un roi de Pologne, est cause que les Polonais vont la tête rasée , et qu'ils ne mangent point de beurre le vendredi , et quelques-uns le samedi : cela leur fut imposé pour pénitence par un pape pendant cent ans; et cette coutume s'est tournée en loi ; car quoique le temps de la pénitence soit expiré , ils ne laissent pas d'observer toujours ce jeûne et cette coutume de se raser la tète.

II y a peu de villes , je ne dis pas en Pologne, mais dans toute l'Europe, où il y ait plus d'églises, de prêtres, et particulièrement de moines qu'à Cracovîe. Ils n'y sont pas moins riches et moins respectés qu'en Italie; c'est ce qui fait qu'il y en a tant. Pour les églises, il faut rendre justice aux Polonais, et dire qu'ils sont extrêmement jaloux qu'elles soient belles et bien desservies: l'or y reluit de tous côtés; et on s'étonnera de voir une église dorée jusqu'à la voûte dans un méchant village où l'on n'aura pas pu trouver un morceau de pain. Les plus belles églises de Cracovîe sont le dôme dédié à

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sainte Marie, qui est au milieu de la place , les M'iiinips et les Bernardins; 'es Jésuites en ont aussi une tiès belle , faite nouvellement à l'italienne. Lîi grande place est très - spacieuse, et les prii cipales rues y aboutissent, particulièrement la grande, qui va rendre à Casimir, le séjour de tous les juifs , qui ont là leur république, leur synagogue et leur jnstire. Ces messieurs ne sont pas moins maltraités en Pologne qu'en Italie ou en Turquie, où ils sont l'excrément du genre humain, et l'éponge qu'on presse de temps en emps, et particulièrement lorsque l'Etat est en danger. Quand ils ne seraient pas distingués par une marque particulière, en Italie par lin chapeau jaune , en Allemagne par l'habit, en Turquie par le lui ban, en Pologne par la fraise, il serait impossible de ne les pas reconnaître à leur air excommunié et à leurs yeux hagards. Quelque riches qu'ils soient, ils ne sauraient sortir de cette vilenie dans laquelle ils sont nés, et qui fait horreur à ceux qui les ont vus, particulièrement en Pologne , dans les carchemats ou hôtelleries , qu'ils tiennent. Dans toute la Russie noire, où ils sont trente ou quarante dsns une pe-

tite chambre, les enfans sont nus comme la main, et les pères et mères ne sont qu'à moitié habillés. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une nation plus féconde ; on trouve dans une même boîte pleine de paille , dans un même berceau, quatre ou cinq enfans de la même mère, qui paraissent comme de petits corbeaux dans un nid , tant ils sont noii s et hideux.

Le tribut que les juifs de Cracovie rendent à la république est de vingt mille écus : ils donnent outre cela tous les ans trois cents ducats au roi , deux cents à la reine , cent au prince, et quantité d'autres menues dépenses qu'ils sont obligés de faire tous les jours. 11 y a quelques villes d'Allemagne où on ne les souffre point; et lorsque leurs affaires les y appellent, ils donnent un ducat pour la première nuit qu'ils couchent à la ville, deux pour la seconde, et trois pour la troisième.

Il en est de même à Varsovie , où ils n'ont point permission de demeurer que pendant les diètes : mais il n'y a aucune sorte d'infamie qu'on ne leur fasse; et lorsqu'il s'en rencontre quelqu'un hors de ce temps, on

lâche les écoliers dessus, qui ont droit sur leur personne; en sorte qu'il est aisé de s'imaginer s'ils passent bien leur temps entre les mains de ces messieurs.

Nous allâmes saluer M. le palatin de Cracovie, le premier du royaume, nommé Yicliposky , grand - chancelier de la couronne, et beau-frère du roi. Nous avions des lettres à lui remettre de la part de M. l'ambassadeur, et d'autres pour madame la grande-chancelière , de la pajt de la reine et de M. le marquis d'Arquien son père. Ce seigneur nous pria de manger chez lui : on y servit quantité de beaux poissons , mais la plupart à l'huile, parce que c'était un samedi ; sur quoi il faut remarquer que les Polonais ne trouvent point l'huile bonne si elle ne sent bien fort, et disent, lorsqu'elle est douce, comme nous la voulons, qu'elle ne sent rien. La table des grands de Pologne est servie confusément :les plats sont sans ordre et sans symétrie, et on les sert couverts, L'ccuver est au liout de la table avec une granrle cuiller , qui seit tout le monde: il ne faut pas manquer d'avoir son couteau et sa fourchette dans sapoche, car autrement on court

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risque de se servir de ses doigts. M. le grandchancelier a une fort jolie fille d'environ treize ou quatorze ans, et deux garçons qui la suivent de près.

Ce seigneur eut la bonté de nous envoyer un carrosse pour aller aux mines de sel de Viclisca , qui sont à une bonne lieue de Cracovie. Ce fut là où nous allâmes admirer les effets de la nature dans ses différentes productions. On voit au milieu de la place de la ville un hangar, sousleqiiel on n'est pas plutôt entré qu'on aperçoit une grande roue que des chevaux font tourner , et qui sert à élever les pierres qu'on tire de la mine. Proche de cette roue est un trou carré de la largeur d'un très-grand puits, et revêtu de toutes parts de grosses pièces de bois enclavées les unes dans les autres. Ce fut par là que nous descendîmes dans cet abîme ; mais avant que de faire ce voyage, on nous revêtit d'une manière de surplis. On remua quantité de cordes et de sangles qu'on attacha au gros cable les unes stir les autres. Cinq ou six hommes se disposèrent pour descendre avec nous, et allumèrent quantité de lampes , et d'autres entourèrent la bouche du trou , et

commencèrent à chanter l'endroit de la Passion où sont ces paroles : Expiravit Jésus » et continuèrent encore sur un ton plus effroyable le De profundis. J'avoue que pour lors tout mon sang se glaça ; tous les préparatifs de cet enterrement vivant m'effrayèrent si fort , que j'eusse voulu être bien loin du lieu où je me trouvais ; mais les clroses étaient trop avancées ; il fallut s'enterrer tout vivant et descendre dans cette sépulture. Un de nos guides se mit au bout du cable , la lampe à la main; je me mis ensuite sur ma sangle au-dessus de sa tête; un de ces fossoyeurs se mit au-dessus de moi ; mon camarade était au-dessus de celui-ci, et était surmonté d'un autre la lampe à la main, celui-ci d'un autre; eu sorte que nous étions plus d'une douzaine les uns sur les antres , enfilés à ce cable comme des grains de chapelet, dans une posture qui n'était point du tout agréable; car non seulement on court le risque que le gros cable rompe, mais encore on appréhende que les cordes qui vous portent ne viennent à manquer , et que celles des autres, qui tomberaient sur vous, ne viennent à rompre.

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Nous descendîmes bien cent toises de cette manière ; et nous nous trouvâmes ensuite dans un lieu fort va&te et fort élevé, au railieu duquel nous truovâraes une chapelle où l'on dit bien souvent 1?. messe. On nous couduisit de là dans des routes sans fin , d'où Ton avait arraché le sel, qu'on tire engrosses pierres que trois chevaux ont bien de la j)eine à traîner : cette pierre est de couleur cendrée, et reluit comme les diamans ; elle n'est pas dure; et les petits morceaux qui sortent en la coupant se mettent dans des tonnes et sont ainsi vendus. Cette pierre est infiniment plus salée que notre sel de gabelle, et devient blanche lorsqu'on la pile: mais on fait du sel d'une eau qu'on tire dans des outres du fond de la mine, lequel étant cuit devient le plus blanc et le plus beau qu'on puisse voir. Nous descendîmes de cette carrière dans une autre; car il y en a sept les unrs sur les autres ; et quand nous fûmes près de la dernière, nous trouvâmes un ruisseau d'eau douce , la meilleure que j'aie jamais bue. C'est une chose des plus curieuses que j'aie vues de ma vie de voir sor'» tir et couler une eau sur des pierres de sel

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sans en prendre le gcùt. On trouve aussi d'autres ruisseaux, mais les eaux en sont tout-à-fait salées. Après avoir bien descendu l'espace de deux heures, nous arrivâmes à la dernière carrière oti l'on travaillait : on abattit pour nous une pierre que cinquante chevaux n'auraient pas traînée , et un seul homme arracha cette pierre du rocher d'une manière fort aisée. Quand cette pierre est tombée ils la coupent en morceaux ronds de la figure d'une tonne, afin de la pouvoir rouler dans la carrière. Nous trouvâmes dans ce fond quantité d'hommes et de chevaux qui travaillaient à élever l'eau par le moyen des roues qui sont faites pour cela.

On trouve dans cette mine du sel de différens prix , et des veines meilleures les unes que les autres. Le moindre s'appelle ziclona, le second zibicoa, et le meilleur de tous ockavata. Le premier se vend douze guldens de sckelons la tonne, qui pèse six cents livres, le second treize, et le dernier seize. Celui-là est semblable au cristal et aussi transparent, et se coupe tn petits carrés unis comme des glaces.

Nous fûmes près de quatre heures à mar-

cher dans cette mine ; et on nous assura qu'un homme ne pouvait pas en parcourir tous les endroits en quinze jours de temps , tant elle a d'étendue. On voit pendre , tout le long des voûtes de cette carrière, de l'eau de sel pétrifiée comme des glaçons, qui pendent aux gouttières ; et lorsque cela a pris un corps assez dur pour être tiavaillé, on en fait des chapelets et d'autres petits ouvrages.

Nous remontâmes par le même escalier que nous étions descendus : et je fus encore plus incommodé en remontant qu'en descendant ; car la corde qui me portait n'étant pas bien attachée au cable, glissait de temps en temps et me causait de grandes frayeurs : et, sans faire le fin, j'avoue que j'étais fort mal à mon aise; et je promis de ne plus retourner dans ces lieux souterrains. C'est assez d'avoir fait ce voyage une fois en sa vie.

Nous demeurâmes trois ou quatre jours, après lesquels nous partîmes pour Vienne. Nous passâmes par Zator-Ozvienzin, et autres places de Pologne. En sortant de ce pays nous fûmes attaqués par trois voleurs , qui firent arrêter notre carrosse d'assez loin pour nous donuer le temps de sortir le pistolet à

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