‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 12 sur 12 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

les agitent, et de nouvelles idées de fortune qui les tourmentent. Ces gens ne changent que pour le plaisir de changer, et par une inconstance naturelle; et ce qu'ils ont quitté leur plaît toujours infiniment davantage que ce qu'ils ont pris. Toute la vie de ces personnes est une continuelle agitation, et si on les voit quelquefois se fixer sur la fin de leurs jours , ce n'est pas la haine du changement qui les retire, mais la lenteur de la vieillesse, incapable de mouvement, qui les empêche de rien entreprendre : semblables à ces gens inquiets qui ne peuvent dormir , et qui, à force de se tourner, trouvent enfin le repos que la lassitude leur procure.

Je ne sais lequel de ces deux états est le plus à plaindre, mais je sais qu'ils sont tous deux extrêmement fâcheux. De là viennent ces déréglemens de l'ame , ces passions immodérées, qui font qu'on souhaite plus qu'on ne peut ou qu'on n'ose entreprendre ; qu'on craint tout, qu'on espère tout, et qu'on cherche ailleurs un bonheur qu'on ne peut trouver que chez soi. De là viennent ces eunuis, ces dégoûts de soi-même, ces impatiences de ton oisiveté, ces plaintes qu'on fait de ce

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qtt'on n'a rien à faire. Tout déplaît; la compagnie est à charge , la solitude est âffrens*; la lumière fait peine, les ténèbres affligent; l'agitation lasse, le repos endort ; le monde «t odieux, et l'on devient enfin insupportable à soi-même. Il n'y a rien que ces fortes de personnes ne veuillent, et la prévention qu'ils ont d'eux-mêmes les pousse à tont entreprendre. L'ambition leur fait tout trouver possible, mais le courage leur manque, et leur irrésolution les arrête. L'élération des antres, qu'ils ont continuellement devant les yeux , sert tantôt à entretenir leurs vagues desseins, et à fomenter leur ambition, et tantôt à les exposer en proie à la jalousie. Ils àonfFrent impatiemment la fortune des autres ; ils souhaitent leur abaissement, parce qu'ils n'ont pu s'élever, et la destruction de leur forioné , parce qu'ils désespèrent d'en faire une pareille.

Ces gens accusent continuellement la cruauté de leur mauvaise fortune, se plaignant toujours de la dureté dn siècle et de ]» dépravation du genre humain : ils entreprennent des voyages de long cours, ils i'atrachênt de leur patrie , et cherchent des

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climats qu'un autre soleil échauffe ; tantôt ils se commettent à l'inclémence de la mer , et tantôt rebutés, ou de son calme, ou de ses orages, ils se remettent sur la terre. Aujourd'hui la mollesse de l'Italie leur plaît, et ils n'y sont pas plutôt, qu'ils regrettent la France avec tous ses plaisirs. Sortons de là ville , dira l'un, la vertu y est opprimée, le vice et le luxe y régnent, et je ne saurais plus y supporter le bruit. Retournons à la ville, dira-t-il bientôt après, je languis dans {a solitude : l'homme n'est pas né pour vivre avec les bêtes; et il y a trop long-temps que je n'entends plus ce doux fracas qui se trouve dans la confusion de la ville. Un voyage n'est pas plutôt fini qu'il en entreprend un autre. Ainsi, se fuyant toujours lui-même, il ne peut s'éviter ; il porte toujours avec lui son inconstance ; et la source de son mal est dans lui-même, sans qu'il la connaisse.

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