‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 11 sur 12 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

li est ordinaire aux voyageurs qui passent les mers de faire naître des orages, et tout ce qui n'est point calme est pour eux une tempête continuelle , qui brise leurs vaisseaux contre le firmament, et tantôt les jette jusque dans les enfers : ce sont les manières de parler de quelques-uns. Pour moi, sans amplifier les choses , je vous dirai que la mer Baltique est célèbre en naufrages, et qu'il est rare d'y passer pendant l'automne sans être pris du mauvais temps , car elle n'est point navigable l'hiver. Nous avons été obligés de relâcher en cinq ou six endroits; et ce passage, qu'on fait ordinairement en trois ou quatre jours , nous a retenus plus long-temps.

Ces disgrâces ont servi à quelque chose , et le temps que nous sommes demeurés à l'ancre n'a pas été le plus mal employé de ma vie. J'allais tous les jours pa«>ser quelques heures sur des rochers escarpés , où la

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hauteur des pricipices et la vue de la mer n'entretenaient pas mal mes rêveries. Ce £ut dans ces conversations intérieures que iç m'ouvris tout entier à moi-raêrae»et qujC j'allais chercher dans les replis de mon ccpur le# sentimens les plus cachés et les déguisemeuil les plus secrets , pour me mettre la vérité de. vaut les yeux , sans fard , telle qu'elle était «a effet. Je jetai d'abord la vue sur les agitations de ma vie passée, les desseins saoi exécution., les résolutions sans suite , et les entreprises sans succès. Je considérai l'état de ma vie présente, les voyages vagabonds, les changemens de lieux, la diversité de^ objets , et les mouvemens continuels dojot j'étais agité. Je me reconnus tout entier dans l'un et dans l'autre de ces états , où l'inconstance avait plus de part que tout autre chose, sans que l'araour-propre vînt flatter le moindre trait qui empêchât de me reconnaître dans cette peinture. Je jugeai sainement de toutes choses. Je conçus que tout cela était directement opposé à la société de la vie, qui consiste uniquement dans le repos, et que cette tranquillité d'ame si heureuse se trouve dauâ une douce profession , qui nou^ arrête, 5. i8

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comme l'ancre fait un vaisseau retenu aa milieu de la tempête. Tous ces desseins vagues, ces vues qui s'étendent sur l'avenir, les chimères , les imaginations de fortune , sont des fantômes qui nous abusent , que nous prenons plaisir de nous former, et avec lesquels noire esprit nous joue. Tous les obstacles que l'ambition fait naître, loin de nous arrêter, doivent nous faire défier de nous-mêmes, et nous faire appréhender davantage.

Vous savez, monsieur, comme moi , que le choix d'un état est ce qu'il y a de plus difficile dans la vie; c'est ce qui fait qu'il y a tant de gens qui n'en embrassent aucun, et qui demeurent dans une indolence continuelle, ne vivent pa& comme ils voudraient, mais comme ils ont commencé, soit par la crainte de fâcheux événeraens, soit par l'aniour de la mollesse et la fuite du travail , ou pour quelques autres raisons.

Il V en a d'autres qu'un échec ne fixe pas entièrement; et, se laissant toujours emporter a cette légèreté qui leur est naturelle, pour être dans le port ils n'en sont pas plus en repos. Ce sont de nouveaux desseins qui

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