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fait autre chose toute leur vie : les merles mêmes et les perroquets n'y parlent point autrement. On m'a dit que cette langue-là était merveilleuse Jiour plaider; c'est ce qui fait qu'il n'y a guère de Normand qui n'ait vaillant sur pied plus de vingt procès , sans les espérances de ceux qu'il a déjà perdus.
Nous trouvâmes ici notre bon ami Fatouville : vous ne sauriez croire les instances qu'il nous lit pour nous mener à sa terre de la Bataille, et le plaisir que sa conversation donna aux dames ; elles voulurent à toute force qu'il en fiît fait mention par les vers suivans :
Le seigneur de la Bataille, Qui charme dès qa'oa l'entend , Malgré nous , malgré nos dents , Voulut nous faire ripaille ; Mais le diable s'en mêla , On fit grâce à sa volaille ; Mais le diable s'en môla , A Caudebec on alla.
Vous croyez qu'en ce lieu-là on se couche pour dormir comme à Paris ; vous vous
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trompez ; toute la unit rhôtellerie fut en rumeur pour fournir aux dames des rôties au vin. On en fait prendre aux perroquets qui ont perdu la parole; mais' d'en donner à des dames usantes et jouissantes de leurs langues, c'est avoir envie de se lever comme on se couche : aussi cela ne manqua pas d'arriver.
A cette maigre couchée On oublia de dormir:
Que sert de s'en souTenir , Quand une femme éveillée , Pour aiguiser son caquet , Tout le long de la nuitée, Pour aiguiser sou caquet , Mange soupe à perroquet?
11 ne fallait pas se lever si bon matiu pour aller dans la plus maudite hôtellerie qui soit , je crois, de Paris au Japon , et pour avaler un brouillard épais , que le soleil ne put percer que sur les deux heures. Un autre , plus galant , vous dirait que les yeux des dames, plus puissans que cet astre, dissipèrent d'abord cette noire vapeur; mais pour moi, qui suis plus sincère, je vous dirai franchement que les brouillards d'oc-
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tobre sont fort difficiles à gouverner proche 1 mer, et de plus qne nos dames dormirent dans le carrosse , cahin, caha, toute la matinée , et n'ouvrirent les yeux qu'à la Botte. A propos de Botte, vous voulez bien que je vous donne un petit avis :
Passant , fuyez de la Botte Le séjour trop ennuyeux :
Il est vrai que, dans ces lieux , La maîtresse n'est pas sotte ; Mais sans pain, sans via, sans feu, Dans an pays plein de crotte ; Mais sans pain, sans vin, sans feu, L'Amour n'a pas trop beau jeu.
Nous trouvions assez plaisant d'aller , comme bonnes personnes, toujours devant nous ; et je crois que nous aurions été dix lieues par-delà le bout du monde , sans 1« malheur que vous allez apprendre :
Après six jours de voyage.
Où tout allait à gogo , Nous allions jusqu'à Congo, Valets, chevaux et bagage ; Mais au Havre on s'arrêta , Malgré ce vaste courage ;
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Mais au Havre on s'arrêta , Car la terre nous manqua.
Voilà une plaisante excuse, m'allez-vous dire! quand on a bien envie d'aller, au défaut de la terre , on prend la mer : nou.« n'y manquâmes pas aussi; et les dames, dès le lendemain ,
D'une valeur plus qu'humaine;
Affrontèrent l'Océan.
Mon Dieu ! que le monde est grand
Sur cette liquide plaine.
Où l'on touche en un moment.
Sur une vague incertaine ,
Où l'on touche en un moment
L'enfer et le firmament !
N*aurait-ce pas été un coup de bonne fortune pour les maris, si quelque honnête homme de corsaire eût mis la main sur la chaloupe? J'en connais quelques-uns qui n'auraient point regretté d'avoir donné de l'argent à leurs femmes pour aller voir la mer, si pareil cas leur arrivait. Pour moi, qui ai déjà tâté de ces messieurs les Turcs, gens fort incivils, j'en voulus courir le risque sur le rivage; et considérant ces gros
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vaisseaux , et faisant réflexion qu'il n'y avait qu'une planche épaisse de deux doigts qui séparait de la mort ceux qui étaient dedans , je me mis à chanter :
Qu'un autre avec des boussoles , Sur ces grands palais flottans Bravant Neptune et les vents.
Cherche l'or sous les deux pôles ; Mais, pour moi , je ne veux pas Servir de pâture aux soles ; Mais, pour moi, je ne veux pas Leur faire un si bon repas.
Je vous avoue que je ne me consolerais jamais, si je me noyais ainsi pour mon plaisir; et j'aurais été encore plus fâché ce^our-là, car M. de Louvigni, intendant de la marine , nous envoya le soir six bouteilles d'un vin de Canarie si exquis, que, quand il l'aurait fait lui-même, je doute qu'il l'eût fait meilleur.
Sus, ma muse, je te prie , Brûlons quatre grains d'encens A cet illustre intendant , Pour sou vin de Cauarie.
Avec ce nectau*, je croi La province bien munie ;
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Avec ce nectar, je croi Qa'on sert dignement son roi.
Vous voyez qu'il fait bon nous faire du bien : pour cinq ou six bouteilles de vin , voilà un homme immortalisé. Après tout, je ne sais si les meilleurs vers du monde valent seulement une pinte d'une pareille liqueur. Quoi qu'il en soit, il s'en contenta, et nous eussions bien souhaité que tous les hôtes de la route eussent été aussi raisonnables.
Le lendemain , le gouverneur , pour nous recevoir, fit mettre la citadelle en armes. Nous visitâmes l'arsenal , ce terrible palais de Mars. Mon Dieu ! que d'instrumens pour abréger nos pauvres jours ! ce qui nous fit dire à tous :
Il faudrait être bien ivre D'aimer ces lieux de fracas , Où pour cent mille trépas On fond le fer et le cuivre.
Que de moyens pour mourir , Lorsqu'il n'en est qu'un pour vivre 1 Que de moyens pour mourir !
Je ne le saurait souffrir.
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Voilà des sentimens bien héroïques! m^ direz-vous. D'accord , mais si vous saviez comme moi , mademoiselle , ce qu'il en coûte pour mettre un enfant au monde, vous auriez, plus que personne, horreur de ces lieux de destruction ; et, en vérité, si vous étiez une personne bien raisonnable , vous vous marîriez au plus vite, afin de travailler comme il faut à la réparation du genre humain, lequel, pendant que toute l'Europe est en guerre, court le grand chemin de sa ruine totale : c'est à vous d'y penser, et de faire réflexion que vous passeriez mal votre temps , s'il n'y avait plus d'homme au monde.
Vous croyez peut-être, mademoiselle, que parce que l'on vous a mené en vers au Havre, on vous ramènera par la même voiture; c'est ce qui vous trompe : Pégase n'a pas accoutumé de faire avec moi de longues traites. Je vous dirai donc en prose que nous revînmes à Rouen en très-peu de temps, ayant toujours vent derrière : cela n'est pas trop nécessaire en carrosse; mais c'est pour vous dire que tout conspirait à seconder l'envie que j'ai d'être auprès de la plus aimable personne du monde.