‹ ŒuvresChapitre 1 sur 134 · ET D'ALEMAIGNE · texte numérisé non relu

ET D'ALEMAIGNE

Je me suis tenu à parler une espace du duc de Glocestre, nommé messire Thomas, mainsné fils du roy Edouard d'Angleterre , car je n'ay point eu bien cause d'en parler ; mais j'en parleray ung petit pour la cause de ce que nullement son cuer ne se povoit incliner à amer les François. Et de la perte que les François avoient eu et receu en Turquie , il estoit plus resjouy que courrouchié. Et avoit pour ce temps delés luy ung chevallier qui s'appelloit messire Jehan Laquingay , le plus espécial et souverain de son conseil. Si se devisoit à luy , ainsi que depuis fut bien sceu et

XVÏ. — FROISSART. 4

disoit à la fois : « Ces fumées des François sont et ont esté ( bien abatues et deschirées l en Turquie. Tous chevalliers et escuiers estrangiers qui se boutent 2 en leur comi paignie , ne scèvent que ils font , mais sont mal conseilliés ; car ils sont si plains de 3 ponées 4 et de oultrecuidances que ils ne pèvent advenir à nulle bonne conclusion , ne 5 amener à effect 6 choses nulles que ils emprendent. Et trop de fois est ce cas advenu et apparu durant les guerres entre monseigneur mon père, nostre frère le prince de Galles et euls ; ne oncques ils ne porent obtenir place, ne journée de bataille contre les nostres. Je ne sçay pourquoy nous avons trièves à euls ; car , se la guerre fuist ouverte, selon ce que nostre querelle est belle, nous leur ferions bonne guerre, et mieulx présentement que oncques mais , car toute la fleur de la chevallerie 7 de France et des escuiers 8 est ou morte ou prinse. Et si désirent ceulx de ceste contrée la guerre , car sans ce ils ne pèvent, ne scèvent vivre , ne le séjour d'armes ne leur vault riens. Et par Dieu , se je vis deux ans en bonne santé , la guerre sera renouvellée , et au regard de moy je n'y tenray jà trièves , ne respis, ne nulle asseurance ; car du temps passé les François ne nous en ont tenu nulles , mais ont , tellement quellement , frauduleusement et cauteleusement retollu les héritages de la duchié d'Acquitaine, qui jadis furent donnés et délivrés par bon traittié de paix à monseigneur mon père, ainsi que par plusieurs fois il leur a esté dit et remonstré aux parlemens 9 sur la marche et frontière de Calais , l'un contre l'autre ; mais ils me flourissoient ces paroles si doulces et si belles que tousjours

4 En Honguerie et. — * Et mettent. — 5-4 Pompes. — B-8 Achever. — 7-8 Et de l'escuyerie de France. — 9 Quant nous estiens.

nu DUC DE GLOCGSTER.

rechéoient-ils sur leurs pies, et si n'en povoie estre creu, ne ouy du roy , ne de mes frères.' Et, se il y euist ung bon roy à chief en Angleterre , qui la guerre désiras t l et son héritage 2 à recouvrer, lequel on luy a osté et retollu cauteleusement 3 et sans nul title de raison, il trouveroit cent mille archiers et six mille hommes d'armes qui le 4 serviroient 5 , et trop voulentiers la mer passeroient , et leurs corps .et leurs chevances , en luy servant , habandonneroient. Mais , nennil ; pour le présent , il n'y a point de roy en Angleterre , qui vueille , ne qui ayme , ne qui désire les armes, car, se il y estoit, il le remonstreroit 6 ; ne oncques pour guerroier il ne fist si bon en France, comme il fait aujourd'huy, car, se on y aloit, on seroit combatu. Et le pueple de ce pays qui désire la bataille à plus grant et riche de luy, se adventurroit hardiement pour la bonne et grasse despouille qu'il en esperroit avoir , ainsi que du temps passé nos gens ont 7 eu du temps du roy de bonne mémoire mon père et mon frère le prince de Galles. Je suis le 8 darrain 9 né de tous les enffans d'Angleterre ; mais , se je povoie estre ouy et creu , je seroie le premier à renouveller les guerres et à recouvrer les tors fais , lesquels on nous a fais et fait encoires tous les jours par la simplesse et lâcheté de nous 10, et par espécial de nostre chief le roy M qui s'est alyé par mariage 12 à son adversaire : ce n'est pas signe que il le vueille guerroier. Nennil, non, il a le cul trop pesant, il ne demande que le boire et le mengier , le dormir , 13 le danser et l'espringuier 14 : ce n'est point vie de gens d'armes qui

4 Aussy bien comme moy. — * Mist peine. 4-5 Suivroient. — ° En France. — 7 Fait et. quanques nous sommes. — il D'Angleterre. - France. — "-1* Et d'estre avec les dames.

- 3 Malicieusement. —

- 8-9 Dernier. — ia Tous

- Ai A la fille du roy de

« vueillent acquérir honneur par 1 armes 2 et traveillier

« leur corps. Encoires me souvient-il bien du derrain voyage que je fis en France. Je povoie avoir en ma com-

< paignie environ deux mille lances et huit mille archiers. Nous passâmes 3 parmy le royaulme de France, de Calais mouvant tout au long et au travers. Oncques

( ne trouvasmes à qui parler , ne qui se voulsist ou osast à nous combatre 4. Aussi firent jà pièça messire Robert Canole , messire Hues de Cavrellé , messire Thomas de Grantson et messire Phelippe 5 Giffart 6 , et n'avoient en leur compaignie à biaucoup pries si grant charge de gens d'armes et d' archiers que je y menay , et furent devant Paris et demandèrent la bataille au roy 7 et ne furent oncques respondus 8 , et chevauchèrent paisiblement jusques en Bretaigne. Autant bien chevauchèrent tout au long du royaulme de France, mouvans de Calais et venans jusques à Bourdeaulx-sur-Géronde. Oncques ils n'orent bataille , ne rencontre. Je me fay fort , qui feroit maintenant tels voyages , il seroit combatu ; car celluy qui se dit et escript roy, est joeune, chault et de grant voulenté 9 : si nous combateroit à quelque fin que il en deuist venir , et c'est tout quanques nous désirons et devons désirer , vouloir et amer que bataille ; car, se ce n'est par batailles et par victoires sur ces Franchois qui sont riches , nous n'aurons icy recouvrance nulle , mais languirons comme nous faisons et avons fait depuis que mon nepveu fut roy d'Angleterre. Ceste chose ne puet longuement ainsi10 demourer n que le pays u ne s'en

4Î Prouesses d'armes. — 3 La mer et entrasmes. — * Ne rebeller.

— B-8 Giffort. — 7 De France. — 8 Ne ne trouvèrent personne en France, qui oncques leur dist mot. — e Et aussi de grant entreprise.

— 4MI Durer. — " D'Angleterre.

« perchoive et dueille , car il prent et liève très-grandes « tailles sus les marchans qui mal s'en contentent , et ne « scet-on que tout devient ' . Vray 2 est que il donne aux « ungs et aux autres lourdement et largement là où il est « mal assis et mal employé, et son poeuple le 3 compère 4. « Dont on verra temprement une grande rébellion en ce « pays ; car le poeuple commence jà à parler et à murmu- « rer , disant que telles choses ils ne veulent plus souffrir, « ne porter. Il donne à entendre que pour ce que trièves « sont entre France et Angleterre présentement , que il « veult faire ung voiage en Yrlande et là emploier ses gens « d'armes et ses archiers , et jà y a-il esté et petit conte questé, car Yrlande n'est pas terre de conqueste , ne de « proufit. Yrlandois sont povres et meschans gens et ont « ung très-povre pays et inhabitable , et qui l'aroit tout « conqueste en ung an, si le perdroit-il en l'autre. Lacet quingay, Lacquingay , tout ce que je vous 5 compte 6 , «je vous 7 dy 8 vray. »

Ainsi se devisoit le duc de Glocestre à son chevallier de telles oiseuses paroles et d'autres plus grandes , ainsi que depuis fut bien sceu. Et avoit acqueillié le roy d'Angleterre son nepveu en très-grant hayne, et ne povoit nul bien dire, ne recorder-de luy, et, quoyqu'il fuist aveuc son frère le duc de Lancastre le plus grant d'Angleterre et par lequel les besoingnes du royaulme se deuissent conseillier et rapporter, il n'en 9 tenoit 10 compte. Et quant le roy le mandoit, se bien luy venoit à plaisance , il y aloit, mais le plus du temps il demouroit , et lorsque il venoit devers le roy , c'estoit le darrain venant et le premier départant. Si trestost qu'il avoit dit son entente, il ne vou-

1 Et ainsi s'apovrit le royaume d'Angleterre. — *** Voir. — '-* Compare. — 56 Dis. — 7-8 Compte. — 9l0Faisoit.

(i COMPLOTS

loit point qu'elle fuist brisie, mais acceptée ; puis prendoit à la fois congié et montoit à cheval et se départoit , et avoit ung moult beau chastel et manoir en la conté de Excesses à trente l lieues 2 de Londres , lequel on nommoit le Plaissy, et là communément il avoit sa demeure plus que ailleurs.

Ce messire Thomas estoit grant seigneur assés et povoit par an bien despendre de son propre soixante mille escus. Il estoit duc de Glocestre, conte d'Excesses et de Buch et connestable d'Angleterre. Si vous dy que pour ses merveilleuses manières le roy d'Angleterre le doubtoit plus et avoit tousjours doubté que nul de ses oncles ; car en ses paroles il n'espargnoit point le roy. Le roy se humilioit tousjours envers luy , et ne sçavoit ce duc demander chose au roy , que le roy ne luy 3 octroiast.

Le duc de Glocestre avoit fait faire en Angleterre moult de crueuses et hastives justices. Il fist décoler sans nul title de raison ce vaillant et preud'homme chevallier messire Simon Burlé et plusieurs autres du conseil du roy. Ce duc de Glocestre enchâssa et bouta hors d'Angleterre 4 Farchevesque d'Yorch et le duc d'Irlande pour tant que ils estoient tous prochains du conseil du roy, et 5 les admist 6 que ils fourconseilloient le roy et le tenoient 7 en oyseuses 8 et despendoient et alouoient les revenues d'Angleterre.

Ce duc de Glocestre avoit deux frères , le duc de Lancastre et le duc d'Yorch. Ces deux ducs estoient continuellement en l'ostel du roy , mais encoires en avoit-il envie, et disoit à plusieurs, à tels comme à l'évesque Robert de Londres, au conte d'Arondel, oncle de sa femme, au

1 "* Milles. — 5 Donnast et. — * Ce vaillant homme. — s-8 Leur reproucha. — 7"8 En huyseuses.. Oiseux.. En leurs lacs.

conte de Warwich messire Guillemme de Beauchamp et à plusieurs autres, quant ils l'aloient veoir en son hostel de Plaissy, que ses frères chargoient trop l'ostel du roy et que chascun vaulsist mieulx chiés soy.

Ce duc attraioit à luy en toutes manières par soubtilles et couvertes voyes les Londriens, et luy estoit bien advis que , se il avoit les Londriens de son accord , il auroit le demourant d'Angleterre. Ce duc avoit ung sien nepveu fils de la fille à ung sien frère ainsné , lequel on appelloit Lyon , et fut duc de Clarence et se maria.en Lombardie à la fille messire Galléas duc de Milan , et moru ce duc Lyon en la cité d'Ast en Pieumont. Ce duc de Glocestre euist voulentiers veu que son nepveu fils de la fille au duc de Clarence, que on appelloit Jehan et conte de la Marche euist esté roy d'Angleterre, et en vouloit démettre de la couronne son nepveu le roy Richart, et disoit que il n'estoit pas digne , ne vaillable pour l gouverner le royaulme d'Angleterre , et le donnoit ainsi entendre à ceulx ausquels il se osoit bien hardiement descouvrir de ses besoingnes et de ses secrets. Et fist tant que le conte de la Marehe son 2 cousin 3 le vint veoir , et , quant il fut delés luy, il luy ouvry tous les secrets de son cuer et luy dist que on l'avoit esleu pour faire roy d'Angleterre , et que 4 Richart seroit 5 esmuré 6 et sa femme aussi , et là leur tenroit-on leur estât de boire et de mengier tant que ils vivroient. Et pria à ce dit conte de la Marche moult affectueusement que il voulsist entendre ad ce et accepter ces paroles ; car il se faisoit fort du mettre sus , et avoit jà de son aliance le conte d'Arondel, messire Guillemme d'Arondel, messire Jehan d'Arondel , le conte de Warwich et plusieurs autres 7 barons d'Angleterre.

1 Tenir et — *"5 Neveu. — * Le roy. — B-6 Emmuré. — 7 Prélats et.

Ce conte de la Marche fut moult esbahy quant il ouy à son oncle mettre en termes tels pourpos, et touteffois, combien joeune qu'il fuist , en luy dissimulant il en respondy sagement, et dist, pour complaire à son oncle et départir de là, que il n'estoit point conseillié de accepter si tost telles promesses et que la matière estoit trop grande et que il en aroit advis *. Dont luy dist le duc de Glocestre, quant il vey la manière de son 2 nepveu 3, que il tenist ceste parole en secret , et il respondy que 4 aussi 5 feroitil. Et se départy le dit conte de son oncle le plus tost qu'il pot et s'eslonga ; car il s'en ala sur son hiretage en la marche d'Yrlande, ne oncques depuis ne voult entendre à lettre, ne à traittié que son oncle luy envoiast, et s'excusoit 6 bellement 7 et sagement, ne oncques de chose nulle que on luy euist dit, ne fait requerre, il ne s'en voult descouvrir, car il veoit bien et sentoit que la conclusion n'en seroit pas moult bonne.

Le duc de Glocestre quéroit voyes et chemins de toutes pars comment il peuist mettre et bouter un g grant tourble en Angleterre et esmouvoir les Londriens contre le roy , et advint que, en celle propre année que les trièves furent données, jurées et séellées à durer trente ans entre France et Angleterre, le roy Richart revenu en Angleterre et la joeune roynne sa femme, le duc de Glocestre infourma les Londriens et leur bouta en l'oreille et leur dist : « Faittes « une requeste au roy, qui sera toute raisonnable, ou cas « que il a paix à ses ennemis et que il n'a point de guerre, « que vous soyés quittes de toutes subsides et aydes « données et accordées depuis vingt ans ; car elles ne « furent données fors la guerre durant , pour aidier à « payer les gens d'armes et archiers qui maintenoient la

' Et délibération. — M Cousin. — 4S Si. — 6 7 Bien.

« guerre. Car entre vous , marchans , vous estes trop « mallement grevés et oppressés en paiant de cent livres « les trèze, et 1 touteffois ces deniers ne sont distribués « qu'en 2 oiseuses , en danses, en festes, en boire et men- « gier, combien que vous les payés et en estes de tant tra- « veiliés. Et dittes que vous voulésque le royaulme d' Anglece terre soit mené et gouverné aux coustumes anchiennes ; et « quant il besongnera au roy et au royaulme pour l'once neur du pays deffendre et garder, vous ne vous espace gnerés point que vous ne vous doiés taillier grandement « et bien et tant que il devra souffire au roy et à son ce conseil. »

Dont il advint que par l'infourmation que ce duc de Glocestre fist aux Londriens, les consauls de plusieurs cités et bonnes villes d'Angleterre se cuellirent et mirent ensemble , et vindrent à Eltem à sept 3 lieues 4 de Londres où le roy estoit, et firent une requeste au roy de toutes ces choses dessus dittes , et vouloient que sans

délay elles fuissent mises jus 5 . A ceste requeste faire estoient « seulement les deux oncles du roy, le duc de Lancastre et le duc d'Iorch. Si charga le roy le duc de Lancastre à respondre de ceste matière aux Londriens 7, et dist : « Beaus seigneurs, vous vous retrairés chascun « sur son lieu , et dedens ung mois au plus tard vous « retournerés à Londres et au palais de Westmoustier , « et là sera le roy et aura son conseil et les nobles « et les prélats de son pays, présens lesquels ces requestes « que vous demandés à oster, furent données et accordées. « Et tout ce qu'il trouvera en son conseil pour le meilleur

'-* Si retournent tous ces prouffis en. — 3 4 Milles. — s Et abattues. — 6 Présens tant. — 7 Et à ceulx des autres villes, qui en leur compagnie estoient.

« à faire , sera fait si à point et par telle manière que « bien vous devra souffire. »

Ceste response contenta assés les aucuns et non pas tous ; car en la compaignie il en y avoit des rebelles , et tous enclins à l'oppinion du duc de Glocestre. Si vouloient que plus briefment et autrement ils fuissent respondus ; mais le duc de Lancastre et le duc d'Yorch par doulces paroles les appaisèrent , et se départirent tous et se retrairent chascun en leurs lieux. Néantmains pour ce ne demoura pas la matière à poursieuvir, et , le mois venu , ils furent tous au palais de Wesmoustier , et là 1 y ot assamblés 2 les nobles et les prélats 3 du pays 4 , et y fut présent le duc de Glocestre qui s'enclinoit à l'oppinion des demandans ; mais à la response faire il ne monstra pas tous les pensers de son cuer , ainchois s'en sceut bien dissimuler , à la fin que le roy et ses deux frères et le conseil du roy dont par raison il devoit estre , ne s'en percheussent. Et respondi encoires le duc de Lancastre pour le roy et adrescha sa parole sur les Londriens , car ils faisoient 5 tout ce principalement à sa requeste 6, et dist : « Entre vousr hommes de Londres, il « plaist à monseigneur que je vous responde déterminéece ment de vostre requeste , et je vous en responderay par « le commandement de luy et de son conseil et l'accord « et voulenté des prélats et nobles de son royaulme. Vous « sçavés comment, pour eschiever plus grans mauls et pour « obvyer à l' encontre de tous maléfices, regardé fut gêné- « rallement et par vous accordé et de tous les consauls , « cités et bonnes villes d'Angleterre, que sus Testât de la « marchandise une taille seroit assise en la fourme et

u* Y fut le roy et. — * * De son conseil. — M Principalement la requeste.

<( manière comme ella a couru jà environ six ans , à payer « de cent trèze sur ceuîx qui ■ vendroient 2. Parmy tant « le roy vous jura à tenir et séella moult de franchises , « lesquelles il ne vous veult pas oster , mais accroistre et a amplyer tous les jours, ou cas que vous le desservirés ; « mais là où vous vouldrés estre rebelles et contredisans « ad ce que vous avésde bonne voulenté donné et accordé, « il rappelle toutes les grâces faittes. Et vescy les nobles « et les plus grans et les fiefvés qui ont juré à luy et luy « à euls de aidier à tenir et soustenir toutes choses licites, « données , accordées et establies pour le meilleur, et ad ce « faire générallement tous se sont arrestés et par sieute. Si « aies advis sur ce , et considérés que Testât du roy est « grant 3 , et, s'il est augmenté en une manière , il est « 4 décliné 5 en l'autre , car les rentes et les revenues ne « retournent pas pour le roy à si grant prouffit comme « elles ont esté du temps passé , et ont eu le roy et ses « consauls moult à souffrir et à porter de grans coustages « puis les guerres renouvellées entre France et Angleterre, « et moult ont fraie les 6 traitteurs 7 qui ont esté par delà « la mer à traittier et tenir journée contre les Franchois. « Aussi le mariage du roy a moult cousté à poursieuvir , « et, quoyque les trièves soient entre France et Angleterre, « si coustent par an les garnisons en Bigorre , en Bour- « dellois , en Bayonnois et en la marche de Guisnes et de « Calais, et aussi en toute la 8 bonde 9 de la mer pour gar- « der les pors , les havènes et les frontières. D'autre part, « est la marche, entrée et yssue d'Escoche qui ne puet « estre despourveue que elle ne soit gardée, et aussi la fron-

18 Renderoient. — 3 Et puissant. — 4-* Diminué. — 8-7 Commissaires. — 8-9 Bande.

« tière d'Irlande qui est longue et estendue. Toutes ces « choses et autres plusieurs qui se rapportent en Testât du « roy et sur l'onneur 1 du royaulme d'Angleterre , mon- « tent à grans frais et grans coustages tous les ans. Et ce « scèvent et entendent mieulx les nobles et les prélats de a ce royaulme que vous ne faittes, qui ouvrés et labourés « et menés vos marchandises. Loués Dieu de ce que vous « estes si en paix , et si regardés que entre vous nul ne « le paye s'il ne le vault et fait marchandise. Et autant « bien le paient les estrangiers que font ceulx de ceste « terre. Vous en estes à meilleur marchié quittes que ne « sont ceulx de France et de Lombardie ou des aultres « contrées et royaulmes où vos marchandises vont , car « ils sont tailliés et retailliés deux ou trois fois en l'an , et « vous passés parmy une ordonnance raisonable qui est « mise et assise sur vos marchandises. »

Ce que le duc de Lancastre parla et remonstra ce propos doulcement et sagement au poeuple qui estoit fourconseillie et tout escueillié de mal faire par l'infourmation d'autruy , les appaisa et adoulcy très-grandement , et se desrompy et party ce conseil et ceste assamblée sans riens faire de nouvel , et se tindrent les plus 2 saynes parties des consauls des cités et des bonnes villes du royaulme d'Angleterre à comptens : s'il en y avoit aucuns qui voulsissent veoir le contraire , si n'en monstrèrent-ils nul semblant.

Le duc de Glocestre retourna en son hostel de Piaissy , et vey bien que pour celle 3 empainte 4 il ne vendroit point à ses attaintes , et demoura la chose en cest estât, tousjours visant et subtillant comment il pourroit mettre ung tourble en Angleterre et trouver voye que la guerre

1 Et estât. — '- Grandes et les plus. — 3-4 Fois.

fuist renouvellée en France, et avoit de son accord l'oncle à sa femme le conte d'Arondel qui désiroit la guerre sur toute rien , et tant avoient fait l qu'ils avoient attrait à leur voulenté le conte de "Warwich.

Le roy d'Angleterre avoit deux frères de par sa mère. L'ainsné on appelloit messire Thomas et estoit conte de Kent ; et le second messire Jehan de Hollande, vaillant chevallier durement. Ce messire Jehan de Hollande avoit à femme la fille au duc de Lancastre et estoit conte de Hostidonne et chambrelen d'Angleterre, et fut cils qui occist le fils au conte Richart de Stanfort, sicomme il est icydessus contenu en nostre histoire. De messire Richart de Stanfort estoit demouré ung fils, joeune escuier , et estoit ce fils en la garde et protection du duc de Glocestre.

Le conte de Hostidonne se tenoit le plus du temps delés le roy d'Angleterre son frère, et bien sçavoit plus que nul autre des convenences et affaires du duc de Glocestre ; car couvertement et sagement il en faisoit enquerre , et aussi il doubtoit trop grandement le duc , car il le sentoit félon , soudain et 2 hauster 3 durement , et se tenoit son ennemy delés luy, car du délit qu'il avoit fait de messire Richart de Stanfort il n'estoit encoires nulle 4 concorde 5 de paix. Le roy Richard d'Angleterre aymoit son frère, c'estoit raison, et le portoit contre tous , et veoit bien et concepvoit que son oncle de Glocestre luy estoit trop fort contraire et se mettoit en très-grant dilligence de faire conspiration contre luy et de esmouvoir le royaulme : si en parloient souvent ensemble il et son frère de Hollande.

En ce temps avoit envoie en Angleterre le roy de France le conte de Saint-Pol pour veoir le roy et sa jeune fille la royne d'Angleterre, et aussi pour sçavoir de leur estât

1 Et pourchassé. — *•* Hault. — 4'5 Concordance.

et pour nourrir toute amour ; car les trêves estoient données par telle manière et condition que c'estoit l'intention des deux roys et de ceulx de leur plus privé conseil que paix se nourriroit et seroit entre France et Angleterre malgré tous les mal-vueillans qui le contraire vouldroient. Et quant le conte de Saint-Pol fut venu en Angleterre , le roy et le conte de Hostidonne luy firent très-bonne chière, tant pour l le 2 roy de France qui là l'envoioit, que pour ce qu'il avoit eu à femme leur serour.

Pour ces jours n'estoient point delés le roy Richard, quant le conte de Saint-Pol vint là, le duc de Lancastre , ne le duc d'Iorch, et se commençoient jà à dissimuler ; car ils sentoient et veoient que murmuration et discord se encommençoient à nourrir et à eslever en Angleterre en plusieurs lieux sus Testât du roy et que les choses se tailloient et ordonnoient de mal aler. Si n'en vouloient point estre demandés , ne du roy , ne du poeuple d'Angleterre , et tout venoit du duc de Glocestre et de ses complices.

Le roy d'Angleterre n'oublia riens à dire et à remonstrer au conte de Saint-Pol, tant de Testât d'Angleterre, comme de son oncle de Glocestre que il trouvoit dur , merveilleux et rebelle 3. Le conte de Saint-Pol 4 s'esmerveilla de plusieurs paroles que le roy luy dist , et il en respondy que elles ne faisoient pas à souffrir, ne à soustenir : « Car , « monseigneur, dist-il, se vous le laissiés convenir, il vous « 5 honnira 6. On dist bien en France que il ne tire, ne « tent à autre chose , fors que les trièves soient rompues « et la guerre renouvellée entre France et Angleterre. « Et petit à petit il attraira les cuers de plusieurs povres

4î L'honneur du. — M Et luy compta tout au long le roy d'Angleterre son affaire. Quant le conte de Saint-Pol ot parler le roy, si. —

Destruira.

« bacelers de ce royaulme, qui plus désirent la guerre que « la paix ; ne les vaillans hommes , se le pays s'esmuet « et que gens d'armes et archiers se allient ensemble , ne « seroient point creus , ne ouys, car raison , droitture et « justice n'ont point de lieu, ne de audience , où mauvai- « setié règne. Si en pourvoies l ainchois 2 tempre 3 que « tard. Il vault mieulx que vous tenés en danger autrui « que on vous y tiengne. » Ces paroles du conte de Saint- Pol donnèrent le roy moult à penser , et luy entrèrent ou cuer si acertes que depuis que le conte de Saint-Pol fut retourné en France, il les remonstra au conte de Hostidonne son frère, lequel luy dist : « Monseigneur , beau « frère de Saint-Pol vous a remonstré à .la lettre la pure « vérité. Si ayés sur ce advis et ordonnance. »

Je ïiiy infourmé que environ ung mois après ce que le conte de Saint-Pol fut yssu d'Angleterre et retourné en France , famé et renommée couru en Angleterre moult périlleuse sur le roy , et fut ung général escandèle bouté hors que le conte de Saint-Pol estoit venu en Angleterre pour traittier envers le roy comment les François pourroient avoir la ville de Calais. On ne povoit de plus grant tourble esmouvoir le pueple d'Angleterre que de parler de ceste matière , et tant que les Londriens en parlèrent au duc de Glocestre et en furent jusques à Plaissy. Le duc ne les appaisa pas , ne 4 amenry 5 les paroles , mais les esleva et exaulça du plus que il pot , voire en disant ainsi : « Il n'y auroit que faire. Les Franchois vouldroient bien « qu'il leur euist 6 cousté 7 toutes les filles du 8 roy 9 de « France et que ils euissent Calais 10 en leur baillie ll. »

De ceste response furent les Londriens tous méranco-

*-* Avant — *-3 Tost. — * 5 Anienty. — 8-7 Osté. — 8fl Royaume. — 10-41 A leur voulenté.

lieux, et dirent que ils en parleroient au roy et luy remonstreroient bellement comment le pays en estoit resveillié : « Voire ! voire ! dist le duc de Glocestre ; remonstrés luy « tout acertes et par bonne manière , et ! en 2 faittes « doubte , et entendes bien quel chose il vous dira et res- « pondéra. Si le me sçaurés à dire quant je parleray à « vous , et, sus sa response , je vous conseilleray. Il n'y « auroit que faire que aucuns mauvais traittiés se feroient, « car veslà le conte Mareschal qui est capitaine et gar- « dien de Calais et lequel a esté jà en France par deux « fois et séjourné à Paris et fait et procuré plus que nuls « autres tous les traittiés du mariage du roy et de la fille « du roy de France ; et ces Franchois sont durement soub- « tils et scèvent au long regarder une chose et poursieu- « vir la matière petit à petit et prommettre et donner « lourdement et largement tant que ils sont venus en leur « entente. »

Sur la parole du dit duc de Glocestre se fondèrent les Londriens , et vindrent ung jour à Eltem parler au roy 3. Pour ceste heure y estoient ses deux frères le conte de Kent et le conte de Hostidonne, le conte de Saslebéry, l'archevesque de Cantorbie , l'archevesque de Duvelin son confesseur , messire Thomas de Persy, messire Guillemme de Lille , messire Richart Credon , messire Jehan Boulouffre et plusieurs autres tous chevalliers de sa chambre. Si remonstrèrent les Londriens au roy moult sagement leur entente et ce pour quoy ils estoient là venus , non point pour nulle haultesse , ne dure manière , fors que par doulce et amiable voye, et dirent ainsi en leur parole : que famé et renommée couroit par tout générallement le royaulme d'Angleterre comment luy et le conte de Saint-

Ne. — - 5 D'Angleterre.

Pol dévoient avoir communiquié et traittié ensemble de rendre les villes de Calais et de Ghynes au roy de France. Le roy Richart fut moult esmerveillié de ces nouvelles, et moult de près en son coeur luy touchèrent ; mais moult sagement pour le présent il s'en sceut dissimuler et appaisier les Londriens, et dist que de tout ce que ils avoient dit et l proposé 2, il n'en estoit rien, et que voirement le conte de Saint-Pol estoit là venu jouer et esbatre et le roy veoir , mais le roy de France, en toute bonne amour, luy avoit envoyé pour veoir sa fille la joeune royne 3 , ne autre marchandise, ne traittié ils n'avôient eu entre euls deux , se Dieu lui aidast, ne par la foy que il devoit à la couronne d'Angleterre, et trop fort s'esmerveilloit dont telles paroles se povoientnaistre, ne venir.

Le conte de Saslebéry , après ce que le roy ot parlé, parla et dist : « Bonnes gens de Londres, retraiés-vous en vos hostels et soies tous asseurés que le roy et son conseil ne veulent que toute honneur et prouffit au royaulme d'Angleterre. Et ceulx qui ont premièrement mis hors telles nouvelles, sont mal conseilliés et monstrent que ils verroient voulentiers une grande tribulation en Angleterre et le poeuple eslever et esmouvoir contre le roy, laquelle chose 4 sur toute rien 5 vous devés moult crémir que il n'adviègne. Car jà, par la rébellion des mauvais, qui depuis en furent corrigiés, en fustes-vous en péril 6 d'estre tous perdus et destruis ; car là où ung poeuple mauvais seignourist, justice, ne raison n'ont point de lieu. » Ceste parole adoulcy grandement encoires les Londriens, et se contentèrent assés du roy et de son conseil et de sa response, et prindrent congié,et se départirent et retournèrent arrière en la cité de Londres, et le roy demoura et se

" Parlé. — 3 D'Angleterre. — * 5 Spécialement. — " Et en aventure. XVI. — FROISSART. 2

tint à Eltem tout pensif et mérancolieux pour les paroles que il avoit oyes, et retint delés luy ses deux frères et ses plus prochains amis ens èsquels il avoit le plus de fiance. Et ne se osoit bonnement asseurer entre ses oncles , et 1 perchevoit 2 bien que ils l'eslongoient et se tenoient en leurs manoirs. Si se doubta de euls, et trop plus du duc de Glocestre que du duc de Lancastre et du duc d'Iorch , car ces deux il les avoit assés à sa voulenté, et le duc de Glocestre non. Et se faisoit le roy garder tous les jours et toutes les nuits à mille archiers.

Il advint ainsi que le roy Richard d'Angleterre fut infourmé, et luy fut dit pour vérité, que le duc de Glocestre son oncle et le conte d'Arondet proposoient et avoient jette leur advis que de fait et à puissance de gens ils le vendroient quérir et 3 l'emporteroient 4 où que il fuist en Angleterre et la joeune royne sa femme, et les ameneroient en ung chastel, et là seroient mis et enclos courtoisement sus bonnes gardes , et leur tenroit-on leur estât bien et largement pour boire et pour mengier, et du surplus leur parferoient ce que 5 nécessaire 6 leur seroit , et seroient mis quatre mambours en Angleterre pour gouverner le royaulme à l'entente de ces quatre, desquels le duc de Lancastre et le duc d'Iorch seroient les deux premiers pour gouverner toute la marche du nort, mouvant de la Thamise jusques à la rivière du Hombre et du Thin et jusques à la rivière de 7 Taye 8 qui court devant la cité de Bervich en comprendant toutes les terres et seignouries du Northombreland et toute la 9 bonde I0 d'Escoche. Le duc de Glocestre auroit le gouvernement de Londres et des Londriens , et de toute Excesses en comprendant toute la ll bonne 12 de la mer

*"* Veoit. — s* Le prendroient. — 8'° Appartenant... Besoing. — '•• Tweed. — «M0 Bande. — "-" Bande.

et jusques là où la rivière du Hombre entre en la mer et tous les pors et havènes en dessoubs de Londres jusques à Hantonne et la bonde de Cornuaille. Le conte d'Arondel de rechief auroit le gouvernement des terres mouvant de Londres entrant en Soussesse et en la conté de Kent et d'Arondel, de Sure, de Devensiere, de Barquesiere et de toutes les seignouries entre la rivière de la Thamise jusques à Bristo et la rivière de Saverne qui départ le royaulme d'Angleterre et la contrée de Galles, où moult sont de grandes seignouries ; et tenroient et feroient à tout homme justice et raison et à toute femme. Maisc'estoit leur intention que on trouveroit voie raisonnable comment la guerre seroit renouvellée entre France et Angleterre. Et, se le roy de France vouloit avoir sa fille, elle estoit encores joeune en l'eage de huit ans et demy. Si povoit bien attendre eage de femme. Espoir, quant elle auroit douze ans, se repentiroit-elle de son mariage, car en l innocence 2 on l'avoit mariée : si n'estoit pas chose de raison et de la desmarier del hoir de Bretaigne. Et, se elle vouloit demourer et tenir mariage, elle 3 demourroit 4 royne d'Angleterre et auroit son douaire, mais jà ne seroit 5corrumpue 6 du roy Richart d'Angleterre, et, se celluy, roy d'Angleterre mouroit avant que la joeune dame euist compétent eage, on auroit conseil du renvoyer en France.

Toutes telles propositions et actions mettoient en termes plusieurs Anglois 7, et par espécialen la cité de Londres, et ne povoient les Londriens amer le roy, ne son affaire, et se repentoient trop fort les plusieurs que quant les communaultés en la conté de Kent et en Excesses 8, en la conté d'Arondel et ailleurs s'eslevèrent et ils vindrent à Londres, que on

*-? Noviceté. — *■* Seroit par droit. — 5 6 Compaigne. — 7 Parmi Angleterre. — 8 En Soussesses.

leur brisa leur pourpos et que on ne laissa Jehan Baie l et les autres convenir, car ils avoiententreprins, ainsi que ils confessèrent à la mort, de occire le roy, le conte de Saslehéry, le conte d'Acquessufort et tout le conseil du roy. Et, se ils euissent ainsi fait par cause de rébellion de tout le royaulme, de ce meffait on fuist légièrement venu à chief, et euissent les Londriens, avecques l'accord du pays et le conte 2 de Glocestre qui rendoit grant peine à tout 3 tourbler 4, trouvé qui euist prins le gouvernement de la couronne , et remis le royaulme d'Angleterre en autre 6 estât 6 que il 7 ne soit 8. Tout ainsi et encoires pis murmuroient les Londriens et ceulx de leur secte, et faisoient secrets consaulx, et tout ce sçavoit le roy Richart, et bien estoit qui en secret luy remonstroit et luy reprendoit, et en estoit 9 le plus encoulpé 10 le duc de Glocestre.

Le roy Richard d'Angleterre s'esbahissoit à la fois, quant il sentoit telles haynnes couvertes sus luy si envieuses et si périlleuses, et ce n'estoit pas de merveilles. Si monstroitil à tous les samblans d'amour ll du plus qu'il 12 povoit et en espécial à son oncle le duc de Glocestre et aux Londriens, quant ils le venoient veoir, mais riens n'y valloit. A la fois le roy en parloit tout souef à ses deux autres oncles le duc de Lancastre et le duc d'Iorch, et ceulx se tenoient le plus du temps delés luy , et leur remonstroit doulcement et sagement pour avoir conseil comment il s'en pourroit chevir de ce dont il estoit infourmé, et leur disoit : « Mes beaulx oncles, pour Dieu conseilliés-moy 13. « Je suis tous les jours infourmé et de vérité que mon oncle « vostre M frère le duc de Glocestre, le conte d'Arondel et

* Tuilier, Lister et.— ' De Bucquinghem nommé duc. —5* Toueillier. • • Ordonnance.. Main. — 7"* N'est. — 910 Plus encoulpé que nul des autres. — 41 " Comme il. — » Ce que j'ay à faire. — u Beau.

« leurs complices me veulent prendre, et de fait, et ont « assés l'accord des Londriens, et ■ mettre en ung chastel « etlàenclorre et donner mon estât par portion, et ma « femme qui n'est encoires que ung enffant et fille du roy « de France, veulent séparer de moy, et envoier autre part « et tenir son estât. Mais, beaulx oncles, ce sont crueuses « choses 2 et qui point ne sont à souffrir tant que on y « peuist obvier. Vous m'avés fait hommage etjuréfoyà

« tenir, présent vostre seigneur de père le roy Edouard de « bonne mémoire, mon grant seigneur ; et ad ce jour jurè- « rent tous les prélats et les barons d'Angleterre à moy « tenir à roy, et ay demouré roy jà le terme de vingt ans. « Si vous prie 3 en nom d'amour et de charité et par le « serement que vous avés à moy et que vous me devés, « que vous me conseilliés 4 ; car, à ce que je puis veoir et « ymaginer, mon oncle de Glocestre ne chace, ne demande « autre chose , fors que la guerre se renouvelle entre « France et Angleterre et que les trièves soient rompues, « laquelle chose nous avons , vous et tout le royaulme « d'Angleterre à qui il appartient à jurer et à parler, juré « solempnellement et séellé 5, et sus celle composition et « ordonnance on m'a conjoind par mariage à la fille du « roy de France, et moy et luy et ly et moy n'y entendons « que tout bien. Et vous sçavés, mes beaulx oncles, que « quiconques va à l'encontre de ce qu'il a juré à tenir et a séellé par cause de preuve, il se fourfait trop grandece ment, et est droit escript tel que il soit pugny de corps « et d'avoir. Et je déporte mon oncle de Glocestre vostre « frère quanques je puis, et tourne à néant sesmanaches et « ses prommesses qui trop me pourroient couster. Vous

* Me veulent. — 'Et kaustères. — * Mes oncles. — * Loyaument et tout ainsi que vous y estes tenus. — 8 Et confirmé.

« estes tenus, puisque je le vous dy, et ' que je demande « vostre conseil, que vous me conseilliés à vos povoirs. »

2 A la fois, ces deux seigneurs dessus nommés, pour tant que ils veoient ce roy Richart leur nepveu angoisseux de cœur 3 et que il leur remonstroit si bellement et si acertes ces paroles qui de près luy touchoient, et qui savoient bien sans nulles enquestes que elles estoient véritables , luy disoient : « Monseigneur, souffrés-vous. Laissiés le « temps couler aval. Nous savons bien que nostre frère de « Glocestre a la pire teste et la plus périlleuse d'Angle- « terre ; mais il ne puet que ung homme. S'il charpente « d'un lés, nous charpenterons de l'autre. Tant que vous « vouldrés demourer en nostre conseil , vous n'aurés « garde 4. Nostre frère dit à la fois moult de choses, dont « il n'en est riens. Il ne puet tout seul , ne ceulx de son « conseil, rompre, ne brisier les trièves qui sont données. « Et de vous enclorre en ung chastel, nous ne le souffre- « rions jamais, ne que vous fuissiés séparé de la royne « d'Angleterre vostre femme. Et de ce que il dist, il se « meffait et abuse. Si 5 vous 6 rappensés '. Les choses « tourneront à tout bien 8. Tout ne vient point à effect , « ce que on dist et pense à la fois à faire 9. » Ainsi appaisoient le duc de Lancastre et le duc d'Iorch leur nepveu le roy Richard d'Angleterre.

Pour tant que ces deux seigneurs dessus nommés veoient bien que les besoingnes d'Angleterre 10 se commençoient à mal porter et grandes haynes nourrir entre le roy et le

1 Remonstre et. — '-* Quant les deux oncles du roi (c'est-assavoir le duc de Lancastre et le duc d'Yorck dessus nommés) eurent ouï le roy d'Angleterre, leur neveu, ainsi parler, et aussi qu'ils veoient bien à ses paroles qu'il avoit le coeur tout angoisseux. — * De nostre frère. — * Vous prions humblement que vous. — 6-7 Rappaisés. — " Se à Dieu plaist. — 9 Ne accomplir. — ,0 Estoient en grant trouble et.

duc de Glocestre , à la fin que ils n'eu fuissent en riens demandés, ils se départirent de l'ostel du roy, eulsettoutes leurs familles, et prindrent congié au roy \ et s'en alèrent, les deux frères chascun en son lieu 2 , et emmena le duc de Lancastre sa femme madame Katherine de Ruet laquelle s'estoit* tenue ung temps en la compaignie de la joeune royne d'Angleterre , et prindrent occasion de aler chacier aux cherfs et aux dains , ainsi que l'usage est en Angleterre. Et demoura le roy delés ses gens ens es marches de Londres. Depuis se repentirent grandement les deux oncles du roy de ce que partis estoient ; car tels choses advindrent assés tost après leur partement , dont toute Angleterre fut tourblée et esmeue , et qui point ne fuissent advenues, se ils fuissent demourés delés le roy ; car ils y euissent autrement pourveu que ceulx ne firent , qui le roy conseilloient.

Il n'y avoit homme des serviteurs et officiers de l'ostel du roy, qui ne doubtassent le duc de Glocestre trop grandement et qui bien ne voulsissent que il fuist mort , n'euissent cure comment. Ce gentil et léal chevallier messire Thomas de Persy avoit esté ung grant temps souverain 3 estuard 4 de l'ostel du roy , c'est-à-dire en franchois maistre et séneschal , car tout Testât du roy passoit par luy , et aussi convient-il que il passe par 5 l'estuart 6, quiconques le soit. Il considéra les haynes qui se nourrissoient entre le roy et son oncle de Glocestre et plusieurs hauls barons d'Angleterre, quoyque de tous il estoit trèsbien 7 ; mais il senty , comme ymaginatif et sage , que les conclusions n'en seroient pas bonnes. Si prist congié du roy en résignant son office au plus honnourablement

* Pour une espace de temps. — * Et chiés soy. — *-* Regard. — ** Le

séneschal. — * Aimé.

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