‹ ŒuvresChapitre 117 sur 134 · ALARMES EN ANGLETERRE SUR LES PROJETS DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ALARMES EN ANGLETERRE SUR LES PROJETS DES FRANÇAIS

par telle manière que nulles marchandises, bleds, avoines, ne autres choses qui appartenissent à aler en Angleterre, ne passoient point à Abbeville ; ne les marchans qui souloient aler en France, ne se osoient veoir en France, ne les marchans françois en Angleterre. Mais estoient les frontières, tant de France comme de Guisnes et Calais, en ruyne, mais point encoires ne couroient l'un sur l'autre, car point n'en avoient encoires de commandement. Et fut dit au roy d'Angleterre et à son conseil : « Advisés-vous, car les « François monstrent que ils veulent la guerre, et font à « Harfleu et Hontfleu grans pourvéances de l naves 2, et « en doivent estre capitaines le conte de Saint-Pol et mes- « sire Charles de Labreth. Et, se le conte de Hostidonne « et le conte de Saslebéry 3 fuissent en vye, on suppose que « les François euissent passé la mer, et avoient jà grans « aïiances en Angleterre. »

Si fut dit au roy : « Sire, tant que Richart de Bourdeaulx « vive, vous, ne le pays, ne serés en seur estât. » Respondy le roy : « Jecroy bien que vous dittes vérité ; mais, tant que « à moy, je ne le feray jà morir, car je l'ay pris sus. Se « luy tenray son convenant, tant que apparant me sera « que fait il me ara trahison. » Si respondirent 4 les 5 chevalliers : « Il vous vauldra mieulx mort que vif, car tant que « les François le scauront en vie, ils s'efforcheront tous- « jours de vous guerroier, et auront espoir de le 6 retour- « ner 7 encoires en son estât, pour la cause de ce que il a « la fille du roy de France. »

Le roy d'Angleterre ne respondy point à ce propos et se départy de là et les laissa en la chambre 8, et il entendy à ses faulconniers et mist ung faulcon sur son poing, et ainsi il se oublia 9 à le paistre 10.

Navie. — 3 Et tous ceulx qui sont mors. — *-s Ses. — 6-7 Remettre. — 8 Parler ensemble. — 0J0 Tout en le paissant.

Depuis ne demourèrent l gaires de 2 jours que renommée couru parmy Londres que Richart de Bourdeaulx estoit mort. La cause comment ce fut, ne par quelle incidence, point je ne le sçavoie au jour que je escripvy ces croniques.

Le roy Richart de Bourdeaulx mort, il fut couchié sus une littière sur ung chariot couvert de baudequin tout noir, et estoient quatre chevaulx tous noirs attelés au chariot , et deux varlets vestus de noir , qui les chevaulx menoient, et quatre chevalliers vestus de noir venans derrière le charriot et le sieuvoient. Et se party ainsi de la Tour de Londres 3, et fut amené tout au long de Londres. Et tout le petit pas alèrent jusques à la grant rue de Cep où tout le retour de Londres est, et là emmy la rue s'arrestèrent le chariot, les charretiers et les chevalliers, et y furent plus de deux heures. Et vindrent plus de vingt mille personnes, hommes et femmes, veoir le roy Richart qui là gésoit, le chief sur ung noir oreillier à viaire descouvert. Les aucuns qui en ce point le veoient, en avoient pitié, et les autres non et disoient que la mort, de grant temps, il avoitbien acquis.

Or considérés, seigneurs, roys, ducs, contes, prélats et toutes gens de lignage et de puissance, comment les fortunes de cestuy monde sont merveilleuses et tournent diversement. Le roy Richart régna roy d'Angleterre vingt-et-deux ans en grant 4 prospérité 5 tant que de tenir estas et seignouries ; car il n'y ot oncques roy en Angleterre, qui despendesist autant à cent mille florins par an pour son hostel tant seulement et son estât tenir, que fist 6 le roy Richart de Bourdeaulx. Car moy, Jehan Froissart , chanoine de Lille et de Chymay et tr sorier en l'église de Chymay, le

12 Longs. — 3 Où mort estoit. — *-8 Puissance. — 8 En son temps.

vey et bien considéray, et fus plus de ung quart d'an en son hostel, et me fist, ce temps pendant, l moult 2 bonne chière pour la cause de ce que en mon jeune eage je avoie esté clerc et moult famillier au noble roy Edouard son tayon, de bonne mémoire, et à madame Phelippe de Haynnau, roynne d'Angleterre sa taye. Quant je me party de luy (ce fut à "Windesore), au prendre congié, il me fist par ung sien chevallier, lequel onnommoit messire Jehan3 Bouloufre4 donner ung 5 godet 6 d'argent doré de fin or et . pesant deux mars largement , et dedens cent nobles d'or , dont je valu depuis mieulx tout mon vivant; et suis moult tenu à pryer 7 pour luy, et envis escripvy de sa mort. Mais, pour tant que dittée, ordonnée et augmentée j'ai ceste présente histoire à mon léal povoir, j'en escripvy ce que j'en sçavoie pour icelle heure pour donner congnoissance de son adventure et ce que il" devint.

En mon temps, je vey deux choses qui furent véritables,

quoyque elles 8 convertissent 9 en grant différent. Assavoir

est que je estoie en la cité de Bourdeaulx * et séant à

table, quant le roy Richart fut nés, lequel vint au monde

par ung mercredi sus le point de dix heures. Et à celle

heure que je dy, vint messire Richart de Pont-Cardôn,

mareschal pour ce temps d'Acquitaine, et me dist : « Frois-

« sart, escripvés et mettes en mémoire que madame la prin-

« chesse est acouchie de ung beau fils qui est venu au

« monde 10 en jour de roy n, et si est fils de roy, car son

« père est roy de Galice. Le roy damp Piètre Juy a donné,

« et s'en va son père conquérir le dit royaulme ,

« et si vient l'enfant de royalle lignie , sicques par

a raison il sera encoires roy. » Le gentil chevallier de

Pont-Cardon ne menty pas, car il fut roy d'Angleterre

■-• Très. — 3-* Le Boursier. — 5-° Gobelet. - 7 Dieu. — 89 Chéussent. — 1(M1 Au jour des Roys.

vingt-et-deux ans ; mais au jour qu'il me dist ces paroles, il ne sçavoit point la conclusion de sa vie quelle elle seroit, et à la vérité 1 c'estoient 2 bien choses à ymaginer et sus lesquelles j'ay moult pensé depuis. Car le premier an que je vins en Angleterre et ou service de la noble royne Phelippe, le roy Edouard et la royne Phelippe et tous leurs enffans pour lors avoient esté à Berquamestede , ung manoir du prince de Galles séant oultre Londres trente miles, pour prendre congié au prince et à la princesse qui s'en dévoient aler en Acquitaine, ainsi qu'ils feirent ; et là oys-je dire ung bien an chien chevallier, qui se nommoit messire Barthélémy de 3 Brues 4, qui parloit et devisoit aux damoiselles de la royne, lesquelles estoient de Haynnau, et disoit ainsi : « Nous avons ung livre en cest pays, qui « s'appelle le 5 Brust 6, qui dist que jà le prince de Galles, « ainsné fils du roy, ne le duc de Clarence, ne le duc « de Lancastre, ne le duc d'Iorch, ne le duc de Glocestre « ne seroient point roys d'Angleterre, mais le royaulme « retournera en l'ostel de Lancastre. »

Or dis-je 7 Jehan Froissart dessus nommé 8, acteur de ceste histoire, ainsi en considérant toutes ces choses, que les deux chevalliers , c'est-assavoir messire Richart de Pont-Cardon et messire Berthélemy de Brues eurent chascun raison ; car je vey, et aussi fisttout le monde, Richart de Bourdeaulx roy d'Angleterre vingt-et-deux ans, et, luy vivant, venir et retourner la couronne d'Angleterre en l'ostel de Lancastre. Ce fut quant le roy Henry par les conditions dessusdittes fut couronné roy d'Angleterre, et point ne pensoit à la couronne, ne jamais n'euist pensé, se Richart de Bourdeaulx se fuist porté familièrement et aimablement devers luy. Et encoires le firent les Lon-

*-" Ce sont. — 3"* Bruwes. — 5-6 Brut. — 7"8 Moy.

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