‹ ŒuvresChapitre 132 sur 134 · XVI. — FROISSART · texte numérisé non relu

XVI. — FROISSART

d'Occident et par aventure avec la seconde de Septentrion, la dicte assamblée à la conversion ou confusion et destruction de la faulse secte de Mahomet et de toute ydolatrie.

« Une récapitulation de Ventention delà dicte chevalerie avec une oraison à Dieu pour rappeler son ire par le vno'ien du sacrefice de la chevalerie.

« Et ce souffise de la sainte et très-noble trèble chevalerie de la Passion de Jhésu-Christ une en une subetance, en habit et en règle quant à sa création après Dieu par tous les roys et princes de la crestienté ou par leur consentement ou bénivolence. Et quant à la sainte entention et nouvelle dévotion de la dicte chevalerie, et quant non pas à sa division (car par la bonté divine et par l'observance de la sainte règle en amour, en fraternité et vraie obédience de ses chevetaines elle sera tousjours une), mais quant à une expédition et moralle séparation l'une de l'autre à certain temps, elle sera séparée pour contrester aux ennemis de la foy en diverses régions et contrées. Pour la création doncques de la sainte congrégation de la dicte chevalerie, le doulx Jhésus, par la remembrance du précieux mistère de la Passion, veuille doulcement rappeller la verge de son ire par laquelle L ans continuels il a flagellé asprement sa crestienté catholique , et derrainement plus riguereusement en Boulguerie en la personne du roy de Honguerie et de son host pour les péchiés nouviaulx et vies des crestiens. Et par la prière de la très.-doulce Vierge Marie il lui plaise, par le moïen du doulx Saint-Esperit, inspirer aux roys, princes et communes de la crestienté de recongnoistre chascun son méfiait et son petit gouvernement, et de mettre sur la dicte chevalerie par manière d'aucunes satisfations à Dieu des péchiés et d'un nouveau sacrefice à Dieu en regraciant et rafressissant par la dicte chevalerie sa sainte et amère passion, offrant à Dieu les corps à mort et les âmes en sacrefice

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en une doulce oudeur de suavité spirituelle : laquelle chose Dieu nous veuille octroyer, comme il scet que nous en avons grant mestier.

« Une doulte que aucuns fourvoient faire de povoir assatnhler si noble chevalerie en la crestienté et la responce.

« Aucuns pourroient dire que considérés les grans péchiés et tirannies qui en la crestienté par défaulte de foy et de charité aujourd'hui régnent ou quart degré, il seroit comme impossible d'assembler et réguler à la lettre et à leurs propres despens si grant nombre de combatans crestiens, comme il est largement dit cy-dessus ; et à cestui propos pourroient alléguer pluseurs raisons assez aparans. A laquelle doubte ou instance par la grâce de Dieu il se peut assés respondre que la chose est forte à faire. Il est escript que à conquerre le royaume du ciel , il se fault efforcier et faire violence selon la doctrine de saint Pol l'appostre , ne ceste très-grant et excellente emprise nouvelle n'est pas impossible ; car il est escript en TEwangille : Toutes choses sont possibles au bien créant et à cellui qui mieulx amera Dieu. »

Cette chevalerie sera la Cité portative de Dieu. Les infidèles eux-mêmes en offrent l'exemple aux chrétiens.

« Une example de la cité portative du grant can

de Tartarie.

« La dicte cité figurée sera portative en sivant la belle pollicie, quant à son logement, du grant can de Tartarie. Le dit grant can tout l'esté, soit en guerre, soit en pais, est logiés enmiles champs, et communaulment il a en son logis et en son host un milion de gens d'armes et domines à cheval. Il est logié en une contrée raemplie de pasturages sans villes ou cités, sur aucune rivière, et tient son host tout entour de

son logis XXX ou XL lieues. Le dit grant can ou millieu de son host est logié en une très-grant cité portative faite de tentes et de pavillons, laquelle cité est si bien ordonnée par rues, par mestiers et par bouticles et par toutes autres choses neccessaires qui appartiennent à la plus grant cité du monde, que nulle cité ne peut mieulx estre ordonnée. Et demeure tant le dit can en la dicte cité portative que tous les biens entour à XL lieues sont consommés, et lors il se desloge et va en une autre contrée garnie de vivres, et là il trouve une autre cité de tentes et de pavillons portative, telle, ne plus, ne moins comme l'autre, sans aucune différance quelconque de rues, de maisons et de toutes autres choses, qu'il n'est nul qui puist dire que la dicte cité ne soit celle propre sans aucune variation en qualité et en quantité, en laquelle le grant can avoit esté logié devant, sicomme le récita à cestui viel escripvain un vaillant homme d'armes sage et prudent appelle Jehan Bargadin de la cité de Mes, qui avoit servy le grant can VIII ans en la cité de Canbaleich et savoit les langages de par delà, lequel racontoit merveilleuses magnificences du grant can et de la dicte cité portative. »

L'auteur réclame pour l'accomplissement de son dessein l'appui des princes chrétiens :

« Cy parle V auteur au duc de Bourgoingne et aus roys de la crestienté pour avancier la dicte édification de V arche figurée.

« Mon très-singulier et très-amé seigneur monseigneur de Bourgoingne, et par conséquent en la matière neccessaire, mes très-débonnaires et vaillans seigneurs rois de France, d'Angleterre et de Behaingne, et tous les autres roys, princes et communes de la crestienté catholique, par ce que dit est en ceste fèble épistre, parlant à révérence, s'il ne tendra à vous (que jà n'aviengne), le temps est venus de édiffier la cité de Dieu , selon saint Augustin. Dont il est dit en proverbe en Ytalie, c'est-

assavoir : Qui temps a et temps attent, temps lui faut. Or est légière chose à Dieu que en brief termine et par aventure aussi brief que la conclusion en son effect du traictié cy-dessus proposé, cest-assavoir par la grâce de Dieu, à vostre commandement vous trouvères prestes vos trois cités de Dieu portatives, l'une es parties d'Aquillon, ou de Septentrion, et l'autre es parties d'Austre ou de Midi, et ou millieu par la bonté de Dieu vostre noble arche de Noé iigurée et souvent répétée.

« Ci démonstre comment la pollicie des trois cités en une sustance sera puissans et bien régulée.

« Desquelles trois cités de Dieu et de l'arche figurée la pollicie des trois en une sustance par manière d'une gracieuse trinité sera par la bonté de son roy mieulx régulée en sa fourme que nul autre cité ou arche qui ait esté, grant temps a, en la crestienté. Et sera très-puissante et souffisante en Dieu pour vaillamment recouvrer ou par traictié ou à l'espée nos lacrimables prisonniers et pour vengier aussi glorieusement en Dieu la grant honte et vergoingne que Baxeth, prince des Turs, a fait à nostre Dieu rédempteur de nos âmes et à tous les roys , princes et communes de la crestienté, et . singulièrement à mon très-amé seigneur le roy de France et à vous, mon trèsamé seigneur. Geste victoire venra du ciel, voire par le moïen et saint travail, sans figure ou parabolle, de vostre très-gracieuse et sainte chevalerie du benoît fils à la Vierge Marie.

w Uaucteur enorte le duc de Bourgoingne et les roys crestiens de mener en leurs personnes la dicte chevalerie contre les ennemis de la foy.

«< Laquelle chevalerie sera tousjours appareillie au commandement de vous et des roys ses seigneurs naturels. Et s'il plaira au roy ou aux roys, aux princes et à vous, mon très-amé sei-

gneur, de mener en personne la dicte chevalerie, je ose bien dire que oncques ne roy, ne prince ne fu mieulx servi, ne obéy, comme ils seront de la dicte chevalerie. Encore je diray plus fort en l'espérance du douhx Jhésu, c'est-assavoir que, se les dis roys et princes sauront et vouldront dignement et humblement user de leur chevalerie au service de Dieu encontre les ennemis de la foy, oncques empereurs, ne roys crestiens ne furent aussi fort en Dieu en leur host contre les ennemis de la foy, comme ils pourront estre, c'est-assavoir pour la grant multitude de la dicte chevalerie, qui sera en Dieu à la lettre régullée plus que ne fu oncques autre chevallerie ou temps des crestiens.

« Comment les roys en leur host seront bien régulé par V 'example de la dicte chevalerie régulée et comment Dieu leur offre ceste sainte chevalerie par une espécial grâce.

« Encores plus, oncques roy ou empereur n'orent occasion en leur ost sur les ennemis de la foy d 'estre bien régulé quant à leur host royal ou empérial, à leur despence modérée, à l'observation des I1II vertus morales en ceste épistre tant louées et quant à la sainte et juste pollicie, comme ils pourront avoir par l'example manuel et cotidien de leur très-sainte chevalerie. Quel merveille ? car les dessus dis roys en leur host, s'ils ne vauldront, ils n'auront que XX ou XXX chevaliers à leurs despens de leur hostel royal, car ils seront servis et accompaigniés à toutes heures de Ve ou de mille chevaliers et vaillans combatans de leurs propres subgès qui seront de la chevalerie et des autres sans nombre des autres langues qui pour le service de Dieu et pour la révérence des dis roys à leur service se montreront subgès et vrais obéissans ; ne il ne convendra jà que les dis roys aient un ou deux millions de florins pour païer les gages de la chevalerie de leur ost, car par la largesse de Dieu leur chevalerie du doulx Jhésu et 'de sa Passion intitulée servira

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Dieu et son roy ou prince à ses propres despens, et sera garnie de finance légitime et de seure provision pour trois ans, estans en la terre des ennemis de la foy, comme faire se pourra bonnement. Or vous souviengne , mon très-amé seigneur et vous les roys et princes de la crestienté, que vous n'amés pas tant les délices de ce monde volans comme fumée, ne vostre propre volenté, que vous reffusés l'offerte que Dieux vous mande par sa grâce singulière , voire une des plus grandes et des plus clères qu'il mandast oncques en sa fourme aus princes de la crestienté après la foy , c'est-assavoir la dicte chevalerie commune à tous crestiens et à lestât de chaseun , voire pour la réparation générale, après l'union de l'Église, de toute la crestienté , pour recouvrer nos prisonniers lacrimables et pour vengier la vergoingne qui est trop grande de Dieu et de sa foy, des roys, des princes et communes de toute la crestienté catholique, comme en ceste épistre pluseurs fois a esté répété.

« Comment le duc de Bourgoingne doit procéder à ceulx qui contrediront à V édification de la chevalerie.

« Mon très-amé seigneur, se à l'édification de la cité de Dieu portative et à l'arche figurée, vous trouvères, que jà n'aviengne, aucuns contredisans, et Pharaon, le roy d'Egypte , qui veuille empeschier les enfans d'Israël d'aller en la terre de Promission, vous, comme vray champion de la foy et des euvres de Dieu, comme en personne de Moïses, lieutenant du roy en la cité figurée, prenrés la verge de Moïses en vostre main et de par le roy dires à Pharaon, c'est-assavoir à ceulx qui contrediront, que la voulenté du roy si est que son nouviau peuple d'Israël, c'estassavoir sa nouvelle chevalerie, doie aler trois journées ou désert et là offrir à Dieu sacrefice, c'est-assavoir trois journées par lesquelles sont entendu de la nouvelle chevalerie : contrition, confession et satisfaction, et ou désert, c'est-assavoir en la terre des ennemis de la foy à présent déserte et vuide de nostre foy et de tout bien quant aus personnes.

« Les gratis périls qui pourroient avenir à ceulx qui obstinéenient vouldroient empeschier la dicte chevalerie.

« Et, se le dit Pharaon ou contredisant ne vaudra laissier aler le dit nouviau peuple d'Israël sacrefier à Dieu et acomplir son veu, comme dit est, lors, mon très-amé seigneur, Moyses figuré, vous lui monstrerés la verge que vous tendres en vostre main, parlant moralment. Si lui refreschirés par manière de commination la voulenté de Dieu et les merveilleux et horribles signes que Dieux fist en Egipte par le moïen de la dite verge. Et ce faisant, par vostre magnificence, dévotion et sainte amonition , il est à croire doulcement que par la bénédiction du roy de la cité et de l'arche figurée, Pharaon, ne autre contredisant à la miséricorde de Dieu ne se trouverra en la crestienté ; et par conséquent les esleus de Dieu iront trois journées ou désert, et de là en la terre de Promission et en la sainte cité de Jhérusalem militant offrir un saint sacrefice ; et après victoires sans nombre finablement monteront en Jhérusalem triumphant : laquelle chose Dieu par nouvelle grâce singulière nous veuille octroier et sa chevalerie à son service adrecier !

« Cy monstre Vaucteur que la médicine qu'il devoit offrir au duc de Bourgoingne au commencement de ceste épistre, cest la dicte chevalerie nouvelle de Jhésus-Crist, laquelle en esperit il lui offre très-humblement.

« Mon très-amé seigneur, ceste chevalerie nouvelle du benoit fils de Dieu, de ceulx qui l'entendent tant désirée, et en ceste présente épistre tant de fois et si prolixement proposée et répétée et par figures et paraboles diversement monstrée, loée et neccessaire approuvée, est la fèble médicine confortative et l'emplastre alectif que le povre et viel solitaire, soubs l'ombre des benois Célestins, vostre indigne orateur, comme il fu dit au

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commencement de ceste rude épistre, mon très-chier seigneur, très-humblement vous offre, voire de sa part; et Dieux le veuille confermer et inspirer à vostre bénigne magnificence non pas pour plaine garison de vostre amère plaie et de vos très-grans douleurs assés raisonnables à nature, mais pour aucune allégence en Dieu de vos souspirs et regrès naturelment poingnans et des pointures en esperit ausquelles il n'est pas légiôre chose sans grâce singulière de résister aus premiers mouvemens et avoir le cuer «apaisié : laquelle paix de cuer, en conformant tous vos fais à la disposition divine, comme il fu dit dessus, Dieu, mon très-amé seigneur, vous veuille octroier ! »

Ici l'auteur invoque les anciennes règles de la chevalerie :

a Un renvoy aux litres de la chevalerie 'pour l'information

particulière ficelle.

« Mon très-amé seigneur, s'il vous plaisoit plus plainnement estre informés du fondement et du commencement de ceste chevalerie du Crucefix et de sa particulière pollicie morale et spirituelle, quant à l'abit et à la manière de vivre en commun et d'une seule bourse, et quant à Testât du prince de la chevalerie et des officiers d'icelle, et quant aus finances et trésor et combien chascun paiera au commun de la chevalerie, car tous yront à leurs propres despens, et quant à l'armée pour passer oultre mer de la chevalerie et à la despence d'icelle et à la manière et à la pratique d'assambler et recevoir les chevaliers et combatans de la chevalerie, et quant à l'élection du prince et de tous les officiers, et finablement comment par la miséricorde de Dieu la dicte chevalerie sera légière à assambler par les royaumes de la crestienté, mon très-amé seigneur, par les livres pluseurs de la chevalerie qui sont escrips, assés plainement desclairans toutes les choses dessus dictes et pluseurs autres et toutes neccessités raisonnables appartenant à la dicte chevalerie, vostre magnificence et parfonde sapience pourra estre plus plainement

EP1STRE

informée en tout et partout, tousjours à vostre bénivolence et sainte correction. Et ce souffise de la dicte chevalerie du benoit Fils de Dieu, parlant nioralment par manière de médicine pour la garison des plaies et douleurs de la crestienté nouvellement poingnans et rafreschies en Boulguerie par le prince Baxeth et sa génération de Turquie.

« Un petit prologue pour venir après à la déclaration de la condition et puissance des TurcJis*

a Après le remède convenable et neccessaire de pourveoir à l'onneur de la foy, à recouvrer nos prisonniers et à vengier en Dieu la vergoingne de tous les roys et princes de la crestienté, voire par le moïen et saint labour de la chevalerie de la Passion de Jhésu-Crist, laquelle doit combattre contre le dit prince et sa génération de Turquie, il sembleroit expédient pour Tinformation de la dicte chevalerie de touchier aucunement de la puissance et dés conditions en gros des seigneurs et gens d'armes de Turquie ; car il est dit en proverbe des vaillans hommes d'armes que la congnoissance de son ennemi et de ses conditions peut estre dicte la moitié de la victoire. Et quant à la condition du Soudan de Babilonie, de sa puissance et de ses Sarrasins, elle est assés congneue par les vaillans et saiges chevaliers crestiens qui en Surrie et en Egipte se treuvent souvent pèlerins. Pour ce soit trespassé d'escripre de leurs conditions.

« Comment Vaucteur de ceste fèble epistre en sa jonnesce demora longtemps es parties d'Orient.

« Quant aux conditions du pais de Turquie, qui est appellée Asye la'Mineur, il est assavoir qu'il a cinquante ans et plus que cestui viel solitaire fu premièrement en Jhérusalem et demoura un grant temps au service, indigne, du très- sage et

très- catholique Hugue de Lizignen, roy de Jhérusalem et de Chipre, père du très-vaillant roy Pierre, son singulier maistre et seigneur, indigne comme dessus.

« Lardant désir du, dit aucteur qwil a eu dès sa jonnesse pour le saint passage et pour la création de* la dicte chevalerie et son grant travail.

« Il est vérité que ledit solitaire en sa jeunesse avoit parfait désir, selon la capacité de son jeune sens et fèble entendement, cest-assavoir pour la douleur qu'il avoit que la sainte cité de Jhérusalem et la Terre-Sainte estoient en la main des ennemis de la foy, que une guerre se fist par les crestiens contre les Sarrasins pour recouvrer la dicte Terre-Sainte. Cestui grant désir lui fu tellement incorporé ou inspiré que c'est la chose qu'il a plus désirée en ce monde, comme le scet Dieu, pour laquelle, cest-assavoir pour le saint passage et par conséquent pour la chevalerie tant de fois répétée, de par son maistre et seigneur le vaillant roy de Chipre, par XV ans ou environ, continuelment ne fist autre mestier que d'aler d'Orient en Occident, de Midi en Septentrion, à la plus grant partie des princes de la crestienté, à l'empereur de Romme Charle et aux autres roys, princes et communes de la crestienté. Et ce soit dit ou nom de Dieu, affin que les lisans ceste épistre n'aient pas ymagination que la chevalerie tant loée ait esté trouvée de nouvel ou songée en la taverne à Paris ou à Londres ; car, dès icelluy temps où il a près de cinquante ans, elle fu emprise par bonne voulenté et déterminée par le très-vaillant roy de Chipre en sa jonnesse, combien qu'elle n'ait pas esté mise sus par négligence du dit vaillant roy, mais pour les péchés de la crestienté et principalment pour la guerre des rois de France et d'Angleterre , comme il appert plus cièrement en un propre livre touchant à la matière présente.

« Comment dès lors la dicte chevalerie fît approuvée et comment Vaucteur enquéroit des conditions des parties d'Orient.

« Pour lequel désir du dit solitaire estre mis en Feuvre par la chevalerie de \9 crestienté, en sa jonnesse, demourant au service des deux roys de Chippre le père et le fils, il demandoit continuelment et enquéroit ardamment à ceulx du pais en Surrie et ailleurs, à merchans et anciens chevaliers et aux Sarrasins convertis, c'est- assavoir de Testât des princes de

Egipte, de Surrie, de Turquie et de Tartarie. Et fu trouvé tel conseil • notable et autentique dès lors en la présence du vaillant roy Pierre, lors en sa jeunesse conte de Triple appelle, que la confirmation de l'emprinse de la dicte chevalerie par bonne volenté et par veu fu dès lors déterminée. Et se souffise en gros du commencement de la dicte chevalerie en lui recommandant au doulx Jhésu et à la Vierge Marie.

« Laucteur récite trois princes très gratis seigneurs de Turquie et les contrées de leurs seignouries.

« Pour venir doncques au propos de la génération de Turquie à laquelle la chevalerie du Crucefix par la grâce de son roy doit combatre, de ce que le viel solitaire en peut avoir retenu, parlant tousjours à correction, en gros et en substance, il est assavoir que en celluy temps, cinquante ans a passés, en Turquie avoit trois très-puissans seigneurs naturels, car ils n'orent oncques roy en Turquie (ils ont bien eu aucun temps et non pas longuement un grant seigneur de leur génération qui se appelloit Soldan de Turquie). Les trois devant dis seigneurs se faisoient appeller communément par leurs propres noms et non pas par leurs seignouries. Le plus grant et le plus puissant des trois estoit appelles Morbaissant, et fu ung très-Vaillant prince d'armes, large et libéral , et pou acontoit à sa loy de

Mahommet. Cestuy Morbaissant faisoit la guerre aus crestiens qui avoient prins sur luy la cité de l'Esmire, en laquelle fu le dalphin de Vienne qui vendi le Dauiphiné au roy Jehan de vaillant mémoire. Cestui Morbaissant destruit les isles qui sont appellées de l'Archepelègue, et sont mille et Ve comme il appert par la quarte , desquelles isles une très-grant partie estoient bien habitées de crestiens grecs, lesquels il fist mener en sa terre en Turquie, et tellement destruit les dittes isles qu'il n'en demora pas environ XX habitées, entre lesquelles est Chippre, Rodes , Candie , Négrepont , Largo et autres pluseurs. Le dit Morbaissant fist grant guerre à l'empereur de Constantinoble et en Grèce, et fu comme partout victorieux pour les péchiés des Grecs, et estoit sa seignourie, en la Basse-Turquie, de Troye le Grant, qui a présent est appellée la tour des Hermins, devers Septentrion, alant jusqu'à l'endroit de Constantinoble et oultre plus, et à l'autre lés devers Midi, alant vers Orient jusques à Hautelogie et à l'endroit de l'isle de Rodes. Cestui Morbaissant régna longuement et conquist plus sur la crestienté que oneques Turc n'avoit fait devant. Il morut sans hoirs qui depuis lui aient fait aucune vaillance. Et ce souffise du dit Morbaissant.

« Les conditions du second seigneur de Turquie,

« Le second seigneur de Turquie estoit appelles le Careman et n'estoit pas si puissant , ne si vaillant comme Morbaissant, et touteffois il estoit moult puissant, et estoit sa seignourie à l'encontre du roy d'Arménye , lequel royaume en grant partie il et ses hoirs ont destruit. Cestui Careman et ses hoirs ont fait la guerre au royaume d'Erménye et ne se sont point efforcés de faire la guerre aux crestiens catholiques hors de Turquie et d'Erménie. Et ce souffise en gros du dit Careman.

« Les conditions du tiers seigneur de Turquie. « Le tiers seigneur estoit appelles le grant Carmien, et estoit

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le plus puissant après Morbaissant. Cestui grant Carmien a sa seignourie à rencontre de l'empereur de Trépesonde, crestien de la loy de Grecs, et a esté le dit empereur et tout son empire mis à subjection du dit grant Carmien. Encores la seignourie du dit grant Carmien est à l'encontre d'une partie de Tartarie entre le dit empire de Trépesonde et le royaume d'Arménye. Et estoit lors un très-puissant princes. Et ce souffise quant à trois princes et seigneurs naturels chascun de son pais sans obéir l'un à l'autre si non par amitié.

« Les conditions en gros de VArnorath turq et de son fils Baseth, de leur fortune et de leur grant puissance et vaillance.

« Quant àl'Amourath, père de Baxeth, lors il estoit un baron et avoit pou de gens dessoubs lui au regart des autres seigneurs substouciés ; mais, après la mort des dessus 'dis seigneurs de Turquie et ou temps après que cestui viel escripvain demoura en Chippre, l'Amourath fist tant par vaillance d'armes et par traictiés et conquestes tiranniques que ainsi comme toute la seignourie de Morbaissant lui demoura, et fist forte guerre à l'empereur de Constantinoble, par telle manière qu'il lui leva de son obéissance toutes les cités de l'empire de Constantinoble, excepté IIII ou V ou pou plus, lesquelles cités rendent truage à Baxeth et premièrement à son père. Et pour briefve conclusion, à la confusion de la crestienté le dit Amourath et son fils ont soubsmis à leur seignourie Fempire de Constantinoble, l'empire de Boulguerie, le royaume de Macédoine, toute Grèce, le royaume de Rasse, le royaume de Servie, le royaume de Bosne et la double Walaquie, toute Albanie, la plus grant part de la Mourée et une partie d'Esclavonie jusques aux confins de la seignourie de Venise et jusques en Hongrie, auquel royaume Dieu vueille aidier, car il est en très-grant péril, se il ne sera secouru par la dicte chevalerie ou par autre puissance de crestiens qui le

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vaille. Et est assavoir que ledit Amourath et son fils Baxeth n'ont pas conquis les dessus dis empires et royaumes si légiêrement que aucuns pourroient bien penser. Ils les ont conquis par vaillance d'armes et par règle bien gardée en leur host , comme il appert de la bataille de l'Amourath, qu'il ot contre ung prince des contrées de la Walaquie, appelle Lazère, en laquelle bataille l' Amourath fu mors vaillamment, et un ou deux de ses fils, et y perdi plus de XXm Turs qui lurent mors , et le dit Lazère perdi aussi environ XXm crestiens, et fu ceste bataille VII ans a ou environ. Et son fils aussi Baxeth, environ trois ans a passés, ot une autre bataille contre les Walaquiens en laquelle il fu desconfis à plain et perdi environ XXXm Turs qui furent mors en la bataille, et grant planté de crestiens aussi furent mors, ne aux dictes deux batailles ne se trouvèrent hommes d'armes françois, anglois, ne alemans, qui en pompes et en orgueil se réputent si vaillans. Et quant à la puissance à présent du dit Baxeth , selon la commune estimation des crestiens d'Orient, lui estant en Turquie, il finera de cent et cinquante mile combatans et plus, sans la puissance des autres seigneurs de Turquie, laquelle puissance ne fait pas trop à redoubter puisque nostre chevalerie en Dieu sera bien régulée, car la victoire communaument ne vient pas de multitude de gens, et par espécial contre les ennemis de la foy, mais vient du ciel et de la bonté divine.

« Une récapitulation hriefve des conquestes que VAmorat et son fils Baselli ont fait sur les crestiens.

« Or peut-1'en bien veoir, par ce que dit est, la grant puissance des Turs, par la négligence et défaulte des princes crestiens, et comment l'Amourath et son fils Baxeth ont mis en mains de cinquante ans à conquerre tous les empires et royaumes des crestiens cy-dessus recités, voire pour ce principaument que tous les dessus dis crestiens estoient et sont scismatiques. Et.

est bien à noter que en cinquante ans les dis Turs ne porent onques gaingnier , ne conquerre une toute seule forteresse des crestiens catholiques ; mais par le contraire les catholiques ont gaingnié des cités et forteresses en Turquie et en Arménye

qu'ils tiennent encore aujourdui, sicomme la cité de l'Esmire en Turquie, la cité du Turch en Arménie, Chastiau-Rouge et autres forteresses, que les Turs ne les ont peu reconquester des cresfiens catholiques.

« Une doubte vraisemblable de la crestienté catholique et par conséquent une nécessité de mettre sus la chevalerie.

« Et ce soit dit à grant douleur et à lamentation, pour la victoire que Dieux leur a consenti contre le roy de Honguerie, un des plus puissans roy s de la crestienté catholique, si est fort à doubter que puis qu'ils ont eu victoire si solennelle sur les crestiens princes catholiques, qu'ils ne se tendront pas atant. Et pour ce il est expédient et de première neccessité mettre sus la chevalerie de Dieu à la lettre régulée ou que les roy s, sans attendre l'un l'autre à demain., se mettent sur les champs, mais qu'ils soient autrement régulé qu'ils n'ont accoustumé. Et toutefois la chevalerie pour les roys neccessaire, qui vouldra, par la grâce de Dieu sera plus tost mise sus que les roys assamblés, voire pour les causes en ceste épistre assés déclairiées. Et lors la chevalerie d'Alemaingne en Dieu régulée et puissant, alant à Constantinoble , pourra assés tost trouver le prince Baxeth et là monstrer la vertu de la croix et la vaillance de la chevalerie. Et la chevalerie de France et d'Angleterre , d'Ecosse et d'Ytalie yra tout droit par mer en Turquie , au service de Dieu, pour racheter nos prisonniers et vengier en Dieu et par Dieu la vergoingne de la foy et de la crestienté : laquelle chose Dieu nous veuille octroier par la mérite de sa . sainte Passion, à l'onneur et consolation espéciale des IIII roys ci-dessus plus bleciés, et de vous , mon três-amé seingneur monseigneur le duc de Bourgoingne. »

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Voici la fin de l'Épitre :

« Un prologue pour parvenir à une parabole qui fait assés au propos de la matière emprise en ceste présente e'pistre.

« Mon très-amé seigneur, vous savés assés et par expérience lacrimable que la personne qui est férue d'une extrême douleur jusques au cuer, ne peut non penser et jour et nuit à la matière dont la douleur est engendrée. Quel merveille se la fantaisie est troublée et les sens naturels souvent passent règle? car la douleur empesche et corrompt la digestion et fait aucune fois perdre l'appétit et entre les gens contenance ; elle empesche le dormir et aucune fois fait dormir, comme firent les trois appostres par grant douleur quant le douls Jhésu par grant tristesse sua sang pour la paour de la mort.

« Le viel sollitaire, ainsi parlant à Dieu et non pas sans larmes, une fois reconforté et l'autre fois désespéré de ce que après sa grant plaie générale, il ne se veoit aucun commencement de remède souffisant pour contrester au s ennemis de la foy, ne de notable amendement des vies et des meurs des gouvernemens du peuple crestien, désirant d'estre bien mors en Dieu en sa peine et lamentable contemplation , une parabole lacrimable lui vint au devant, laquelle parabole , pour esmouvoir à pitié les princes raisonnablement plaies de la plaie commune, le viel solitaire s'est enhardis de l'escripre en la fin de ceste épistre lacrimable.

« Dieu scet , qui est seule vérité , que tout ainsi que en l'omme tant qu'il est en santé , le pouls fiert continuelment en la vaine , tout ainsi habituelment la douleur de la plaie tant de fois répétée en la vaine du povre cuer de ceste povre créature ne cesse de férir, et tant a féru et ferra qu'il vivra ou qu'il verra remède prest ou vraysamblable pour la garison de la dicte plaie commune. Cestui viel solitaire a grant doubtance devant Dieu des propositions et conclusions lacrimables et

Si 4 fePISTRE

joïeuses qu'il a escript en ceste rude épistre, c'est-assavoir qu'elles ne soient desplaisantes à Dieu et à ceuls auxquels elles adrècent. Retrenchant matières et examples sans nombre pour cause de briefté de l'épistre et désirant de mètre fin et frain à se penne, la dicte plaie ou parfont de son povre cuer lui fu renouvellée, et pour la grant douleur nouvellement rafreschie, le povre homme lors laissa cheoir sa penne et par grant tristesse mist sa vielle teste entre ses deux mains sur Testablie sur laquelle il escripsoit, et à grans souspirs, par manière de lamentation, en recongnoissant et reffrignant ses péchiés et les péchiés de la crestienté catholique, parloit à Dieu en lui priant mercy pour la crestienté et qu'il lai pleust à rappeller son ire, de laquelle la lance en l'ost du roy de Honguerie avoit fait une grant plaie lacrimable à tous bons crestiens.

« La devise de la 'parabole d'un homme lacrimable figuré.

« Il fu advis au viel solitaire parlant en esperit et moralment qu'il estoit en la vielle chappelle de l'enfermerie des Célestins de Paris et qu'il prioit à Dieu pour le salut de nos prisonniers lacrimables. Lors soudainement lui fu advis qu'il veoit devant lui un grant homme, la face pale, admortie et toute deffigurée, et qui avoit les pies nus et la teste descouverte, un bourdon à la main destre auquel il s'appuyoit, et estoit vestus d'un vil et viel habit des Turs, blanc et tout dessiré, et saint d'une corde. Encores la dicte personne piteuse à veoir au costé senestre avoit une grant plaie de laquelle le sang couloit à grans ruisseaux jusques à ses pies, et de la grant douleur de sa plaie il avoit sa teste enclinée sur sa main senestre. Le dit homme figuré s'agenoilla devant l'autel et à grans souspirs fist son oroison comme jadis il avoit accoustumé, et puis vint arrester devant ledit solitaire, lequel de l'ad vision en esperit fu tout espo ventés , et se doubta que la dicte créature ne feust aucun fantosme ou temptation.

LAMENTABLE ET CONSOLATOIRE. 515

« De Vomme figuré en la parabole, cest-assavoir de messire

Jehan de Blaisy.

« Toutefois le dit sollitaire lui demanda ou nom de Dieu de ses conditions. Lors la créature lui respondi et dist ainsi : « Je suis, dit-il, l'infortuné Jehan de Blaisy qui souloye estre « réputés aucunement entre les gens d'armes , et les grans « princes m'avoient assés chier. Et ores, par la permission « divine, je suis devenus mesagier, et si n'ay puissance corpo- « relie comme tu vois, d'aler à pié, de chevauchier ou de tra- « veillier. » Lors le dit sollitaire, comme navré d'une nouvelle plaie, dist ainsi : « Hélas , hélas , es-tu Jehan de Blaisy, entre « tous les chevaliers du monde mon très-loyal ami , mon « seigneur, mon père et ma joye espirituele entre les chevaliers « et la moitié de mon àme en l'amour du doux Jhésu ? Es-tu le « chevetaine esleu de Dieu et du roy pour garder Paris de ses « grans tourbeillons ? Es-tu cellui qui par haulte emprise et « sapience et vaillance feis mètre ou forreau les espées de XXX « à XL chasteaulx et forteresses d'Auvergne et du païs d'en- «. tour, qui annonças à la génération d'Angleterre et d'Escosse « qu'ils deussent cesser d'espandre le sanc de leurs frères cres- « tiens? 0 très- vaillant Jonathas , parfait ami de David, ta « lance, ne ton escu es batailles oncques ne furent veus estre « retournés en derrière. Di-moi, mon très-doux seigneur et « ami, quelle fortune de païens ou constellation des fols astro- « logiens t'a fait venir à cestui party ? »

« Du gouvernement des gens d'armes en Vost du roy de Hongrie.

« Lors le dit chevalier respondi et dist ainsi : « Mon très-loyal « ami en Dieu, pour ce que je sçay fermement que entre tous « les hommes d'Occident tu as parfonde douleur de ma playe, « il plaist à Dieu que je te doie révéler la substance et l'occasion

« de ma playe et de ma griefve maladie et l'intention de ma

« messagerie, voire par le moïen d'une briefve parabolle que

« tu entendras assés bien. Mon très -loyal ami solitaire des

« benois Célestins, euvre un pou tes oreilles ; si orras une

« piteuse tragédie remplie de grant lamentation. Il plaist au

« roy de ta cité portative, qui chastie ceuls qu'il ayme et

« laisse ses ennemis en grant prospérité , que le vaillant

« proud'homme et sage roi de Honguerie, lui estant en son

^ puissant host devant Nichopoly en l'empire de Bulguerie

« et attendant la venue des Turs ennemis de la foy, une partie

« de la chevalerie du dit host du roy de Honguerie estoit

« aussi asseurée comme s'elle fust aux noces chacun de son

« ami, à Paris ou à Londres ou en la cité de Pavie, voire

« menant une délicieuse vie qui pouvoit estre comparée au grant

« disner du riche de l'Èwangille, lequel estoit vestus de bisse

« et de pourpre, et ses disners estoient chacun jour resplen -

« dissans , et pou acontoit au ladre qui estoit à sa porte et

« mouroit de fain. Cestui grant disner de la dicte chevalerie

« pour estre bien essemés pour voler fort et hault à la proie

« des Turs , dura plus longuement avec ses despendances qui

« ne font pas toutes à nommer, que ne fist le grant convit et

« disner du roy Assuérus qui dura XXX jours. »

« D'une noble dame figurée et mistérieuse que Dieu avoit mandé en Vost du roy de Hongrie pour le salut de Vost.

« Or est-il temps , dit le vaillant chevalier Jehan de Blasy,

« de venir à la parabolle pour laquelle maintes larmes ont

« esté engendrées et seront largement espandues. Il se dit

« en proverbe: Après fortune, bonache, c'est calme ; après

« le beau jour cler viennent les ténèbres de la nuit ; après

« le vent des vens indistres et des grans estas et oultrages,

« viennent les tempestes horribles et les périlleux orages.

« Le vaillant roy, en la magnificence de sa majesté royale,

LAMENTABLE ET CONSOLATOIRE. 517

« estant ou milieu de son host qui estoit de diverses généra- « tions de crestiens , et ardamment et vaillamment pensant « comment ses batailles fussent bien ordonnées pour combatre « à la génération de Turquie , soudainement vint ou millieu « de l'ost à la présence du roy et de toute sa chevalerie une « noble dame qui sembloit bien fille de l'empereur du ciel. « Ceste noble dame estoit vestue d'un haubert bien taillié pour « son corps, qui estoit de fin or et reluisant comme le soleil, « et estoit sainte d'un tissu de soie vert. La dicte dame toute « eschevelée avoit sur son chief une couronne de lorier qui « moult bien lui séoit ; elle tenoit en sa main destre une espée « nue, resplandissant le fer comme la lune ; et avec la dicte « espée elle tenoit une règle droicte comme ligne, qui estoit « de fin or d'Arabie plus reluisant que le soleil, et en la main « senestre elle tenoit en laisse un petit brachet couchant, qui « avoit tousjours son regart à sa maistresse. Ceste noble dame « ainsi aournée de merveilleux mistères estoit accompaingniée « d'un roy et de pou d'autres barons et chevaliers. »

« Du fort vent d'aquillon, par lequel la belle dame fu toute

deffigure'e.

« La dame, comme une royne mandée du ciel pour le salut « de l'ost des crestiens, à grant auctorité, commença en l'ost à « faire son office, lequel fu bien plaisant à aucuns de l'ost et <f desplaisant aux autres. Et pour ce qu'elle ne trouva pas telle « obédience en l'ost comme il appartenist, elle fina l'office qu'elle « avoit commencié. Et soudainement en l'ost du roy une grant « tempeste et tonnoire horrible se leva, que le vent d'aquillon « amena, qui fu si fort, si fier et si froit que la belle dame de « lorier couronnée cy-dessus proposée se trouva toute admor- « tie, flaistrie et comme toute angelée. Lors le brachet couchant « que la dame tenoit, rompi sa laisse et s'enfouy de l'ost sans « plus retourner à sa dame et maistresse, et fu la belle dame

o18 ÉP1STRE

« férue et perçusse par telle manière que sa couronne de lorier « perdi sa fourme et devint toute noire, s'espée reluisant fu « convertie en plonc, et la règle d'or perdi sa couleur et devint « tortue plus que n'est une faulsille, et, qui plus est, le haubert « reluisant dont la dame estoit vestue et richement parée, fu « converti en un vestement de sac tout noir et tout pourri. Et « la noble dame que Dieu avoifc mandée en l'ost, par le vent « d'aquillon ainsi deffigurée, de l'ost en un moment s'esvanuy. « Et lors le roy, les barons et les chevaliers qui estoient venus « avec lui et qui l'avoient en l'ost doulcement reçue et tous les « combatans de l'ost des crestiens, comme brebis sans pasteur, « en moins de IIII heures furent çà et là villainement dé- « party. »

« Comment tous ceuls de V ost furent férus de trois plaies •.

« Encores est-assavoir, mon très loyal ami solitaire, dist le « preudomme languissant de Blasy, que tout ainsi que en temps « d'épidimie qui est fieus de mauvais air, la bosse en l'aisne ou « soubs l'aisselle est tantost engendrée, tout ainsi le vent d'aquil- « Ion en l'ost des crestiens fu cause principale et efficiante que « tous ceuls de l'ost du roy de Honguerle furent férus de trois « plaies hideuses et comme mortelles ; c'est-assavoir, les uns a se trouvèrent plaies endroit de la poitrine , les autres au « costé senestre à l'endroit du cuer, et les autres derrière entre « deux espaules , voire sans ceulx qui chéirent mors en la « place et après, desquelles plaies ouvertes, puans et rendans « sanc, les aucunes jamais ne seront sanées. Or t'ay récité, mon « très-amé frère solitaire, la parabole qui m'a fait tant sous- « pirer. ,

« Cy parle messire Jehan de Blaisy de sa messagerie, à qui

il est mandes et jpourquoy.

« Et quant à ma messagerie, je suis mandé de par le lacri-

LAMENTABLE ET CONSOLATOIRE. 519

« mable conte de Nevers mon seigneur et de par ses cousins a germains, de par le connestable, le conte de la Marche, le « seigneur de Coucy, le mareschal, Tadmirail de^la mer et de « par les autres barons et chevaliers qui par les plaies dessus « dictes sont villainement bleciés, espécialment de par ton loyal « ami Loys de Giach, qui mainteffois t'a regreté et lui et moy « plainnement confessé que, se ceulx pour lesquels je suis messa- « gier, eussent donné plaine foy à ton loyal conseil, ils ne fussent « pas ainsi navrés comme ils sont à présent de la ligniée de « Mahon et de la sauvaige gent de Turquie, comme il appert « elèrement par ton livre que j'emportay, ouquel tu réprouvas « par belles raisons saintes et moralles le voïage de Honguerie. « Dieu ait mercy de nous et la Vierge Marie î »

« De par tous les susdis et autres sans nombre crestiens pri- « sonniers, en cestui monde et en l'autre, je suis mandé lacrima- « ble messagier, principalment au roy de France, à ses deux « biaux oncles de Bourgoingne et de Berry, pour ce que ce « sont les plus bleciés de la plaie générale à toute la crestienté, « et après euls aus princes du sang royal de France, au roy de « Angleterre, au roy de Behaingne, et par conséquent à tous « les roys, princes et communes de toute la crestienté catho- « lique, voire pour trouver aucune médicine par les dis roys et « princes pour la guérison des plaies de mes seigneurs et « frères qui en dolour languissent, et pour savoir singulièrement « se la chevalerie du doulx Jhésus, par manière de médicine « figurée, laquelle tu as tant et si longuement présentée aus « princes des crestiens et laquelle j'ay tant désirée , à présent « plus qu'oneques mais, pourroit avoir son effect et estre mise « en l'euvre pour raluminer les ténèbres de mes seigneurs et de . « moy lacrimable. »

« Comment le viel solitaire demanda V exposition de la parabole. « Quant le viel solitaire ot oy à grant scilence son très -loyal

520 ÉPISTRR

ami Jehan de Blasy, parlant tousjours en esperit, il ot si grant doulour qu'il ne pot dire mot : mes il reprint cuer en Dieu et dist ainsi : « Très-vaillant chevalier et mon très -loyal ami , il « est pire que Judas qui trahy son Dieu et son seigneur, qui n'a « pitié de toy et de mes seigneurs prisonniers. Mon très-doulx a frère en Jhésu-Crist, je te suppli qu'il te plaise, par aucune « respiration de ma doulour, à moy exposer la parabole lacri- « mable que tu m'as récitée. » — « Volentiers, dit Jehan de Blasy, « car l'exposition fait assés au propos de ma messagerie ; car « je sçay bien que des princes et roys, et par espécial du noble « duc de Bourgoingne, je seray examinés du fondement et de « la racine par lesquels les plaies tant de fois répétées ont esté « engendrées. »

« Cy expose le dit messire Jehan de Blaisy la parabole

avenue au dit solitaire.

« Mon très-amé frère et solitaire , tu dois savoir que la belle « dame prise en la parabolle pour chambrière singulière de « l'empereur du ciel pour chastier les orguilleux et faire justice « des mescreans ostinés, quant à son office, elle est appellée « Discipline de chevalerie, mais quant à la dignité de sa vertu, « elle est appellée la mère des victoires, comme il appert par « sa gracieuse couronne de lorier, comme il se treuve par les « grans fais des Romains. Encores par le brachet couchant « qui à la dame estoit vray obéissant, moralment parlant, est « entendue la noble vertu d'Obédience double , c'est- assavoir « divine et morale Obédience. Encor par la règle d'or et droite « comme ligne, que la dame portoit en sa main, est entendu la « vertu de vraie Règle, qui partout doit avoir seignourie et « principalment en l'ost des crestiens. Encores par l'espée tran- « chant et reluisant est entendue la noble et sainte vertu de o Justice, sans laquelle nulle pollicie ne peut estre bien gou- « vernée. Encores par le haubert resplendissant dont la dame

LAMEINTABLE ET CONSOLATOIRE. 5$1

« Discipline de chevalerie et mère des victoires estoit richement « vestue, peut estre entendue la chevalerie de la crestienté en « son host, qui à toutes heures, sans occupper le temps es « grans estas, es paremens et es grans convis, doit tousjours « estre armée, et par espécial les princes et gouverneurs de « l'ost, qui par leurs sages espies doivent savoir de jour et de « nuit Testât des ennemis , laquelle chose n'a pas eu grant sei- « gnourie en l'ost du roy de Honguerie. Et quant à la sainture « vert dont la dame estoit sainte, peut estre entendue la vertu « de Discrétion qui tousjours reverdit par ses continuelles modé- « rations. Toutes les vertus mourales en la belle dame figurée, « parle vent d'aquillon, par lequel est entendu Orgueil, et par « leurs contraires les dictes vertus ainsi corrompues et gastées, « il ne fu pas merveille se la belle dame fu admortie et deffi- « gurée. Et par conséquent tous ceulx de l'ost se trouvèrent « forment férus de l'épidimie des plaies substoucies. »

« De la vénérable dame Sainte Foy qui grandement a esté

blecée.

« Encore est assavoir, mon amé solitaire, que en l'ost du roy « de Honguerie avoit une vénérable dame qui de ses propres « mamelles chacun jour allaitoit tous les combatans de l'ost et « estoit appellée : madame Sainte Foy, laquelle pour les plaies « tant de fois répétées fu telement navrée, quel sans Templas- « tre qui est appelle Grâce-Dieu jamais ne sera sanée, pour la « douleur de laquelle dame navrée, ma plaie que tu vois en « mon senestre costé, singulièrement a esté engendrée. Eneo- « res est assavoir que de tous les combatans plaies, comme il « est dit dessus, ceulx qui ont la plaie en la poitrine, ce sont « les vaillans mors ou prisonniers, desquels les aucuns sont « aussi plaies ou senestre costé, en l'endroit du cuer pour la « doulour de la plaie de la vénérable dame Sainte Foy. Et « tous ceulx qui sont plaies entre deux espaules derrière, ce

."J2°2 ÉPISTRIv

« sont ceulx qui ne sont pas prisonniers, desquels les aucuns « ont la plaie ouverte et décourant, sicomme le noble et lacri- « niable roy et aucuns autres avec lui ; et les autres qui sont « plus en nombre, ont leur plaie couverte, combien qu'elle soit « mal couverte. »

« Par ce que dit est doncques par le vaillant chevalier de Blasy, il se peut largement dire que, se la noble dame en la parabolle tant de fois répétée en son office n'eust esté destourbée, ne le vent d'aquilion, ne les plaies de la dicte épidimie en l'ost du vaillant roy n'eussent en aucune seignourie, ne la vénérable dame Sainte Foy n'eust pas esté ainsi blecée. Et ce souffise de l'exposition de ma parabole lacrimable pour renou veller sans intermission ma douleur et ma lamentation.

« Comment la chevalerie du doulx Jhésu est neccessaire pour Jiuable remède des prisonniers.

« Lors le dit viel solitaire dit ainsi : « 0 noble chevalier de « piteuse et de vaillant mémoire, ta parabolle lacrimable vault « une lamentation à tous les roys de la crestienté par l'ex- « position de la dicte parabolle. Je. congnois assés que la noble « dame mère des victoires, atout ses instrumens figurés, est « neccessaire aujourd'hui pour la médicine que tu viens « querre, mon très-loyal ami, laquelle médicine par la bonté a de Dieu j'ay toute preste, qu'il ne faut autre chose que le « décret des roys , leur bénivolence , la mémoire de leurs a plaies et des prisonniers lacrimables et leur bonne voulante. « Encores, mon trôs-amé seigneur et frère en Dieu, de ceste « noble dame, Discipline de chevalerie appellée, c'est-assavoir « de la chevalerie du doulx Jhésu plaiée, tu es assés informés « et de sa sainte règle et de sa grant puissance et qu'elle pourra « souffire par la vertu de la croix pour racheter nos prison- « niers vaillamment et vengier la honte de la vénérable dame « Sainte Foy. Ceste noble chevalerie, sans figure et sans para-

LAMENTABLE ET CONSOLATOIRE. 525

« bole, par ceste présente épistre Dieu l'offre à tous les roys « de la crestienté et singulièrement à ceulx qui sont le plus « blecié. C'est la plus preste médicine pour la guérison de ta « plaie et des plaies de mes seigneurs et frères prisonniers, selon « mon oppinion, qui aujourd'ui se pourra trouver en la crestienté « d'Occident.

a Mon très-amé seigneur et ami, tu es messagier de Dieu et « de ses prisonniers, annonce donques, je te pry, aux rois et « singulièrement au noble duc de Bourgoingne la médicine « preste, de laquelle à présent les prisonniers et toy avés plus « grant neccessité que vous n'aviés quant vous partistes de ma a viellesse, ne quant tu l'annonchas dévotement et vaillamment « en France, en Angleterre et ou royaume d'Escosse. »

« Lors le vaillant chevalier de Blasy respondi : « Mon très- « loyal ami, de ceste médicine mandée du ciel, bonne et souf- « fisant pour nous, je suis tous informés et suis prests et appa- « rilliés de la pourchasser envers Dieu et devers les roys , « parlant à grant désir et tousjours en esperit. »

« La fin de la parabole et la conclusion de V épistre.

« Mon très-doulx frère et père en Jhésu-Crist, il est temps « que je te doie laissier et parfaire ma messagerie piteuse et « lacrimable, et pour ce que tu m'as tousjours amé, en tes oroi- « sons je te recommande mon âme pécheresse et tous nos pèle • « rins prisonniers, mors et vifs, et te plaise à moy recommander « au saint collège des Célestins, par la prière desquels la gloire « de la vénérable dame Sainte Foy soit de cy en- avant mieux « gardée qu'elle ne fu à nostre lacrimable journée. »

« Tout ce que dit est et escript en ceste présente épistre, soit à la gloire de Dieu par grant désir avec le prophète Daniel et en fervour d'esperit ! »

Complots du duc de Glocester 1

Le duc de Glocester est arrêté par Tordre du roi . . . 24

Anxiété de la duchesse de Bourgogne. ...,,.. 29

Mort du sire de Coucy . . . ." 30

Médiation du roi de Chypre 31

Le sire de Leeuwerghem est envoyé en Turquie ... 35

Mort du comte d'Eu 40

Mort du sire de Leeuwerghem ......... 40

Délivrance du comte de Nevers 42

Le comte de Nevers en Grèce 48

Le comte de Nevers en Italie 54

Taxes levées dans les Etats du duc de Bourgogne ... 57

Mort de Henri de Bar 60

Ambassade hongroise à Venise 61

Louis de Sancerre est créé connétable 64

Bouciquaut est créé maréchal 65

Retour du comte de Nevers -65

Négociations relatives au schisme 67

Mort du'comte de Blois , . . . 70

Le duc de Glocester est conduit à Calais 71

Arrestation des comtes d'Arundel et de Warwick ... 73

Mort du duc de Glocester 74

Supplice du comte d'Arundel 77

Le comte de Warwick est banni 77

Tyrannie de Richard II 79

Assemblée de Reims pour l'union de l'Église. .... 83

Vaines réclamations du roi de Navarre 88

Le comte Maréchal défie le comte de Derby 89

Richard II condamne à l'exil le comte Maréchal et le

comte de Derby ... 101

Le comte Maréchal se rend en Allemagne 108

Le comte de Derby se rend à Paris 109

Mission de l'évêque de Cambray à Rome et à Avignon . 116

Le maréchal Bouciquaut assiège Benoît XIII à Avignon . 125

Projet du comte de Derby d'aller combattre les Turcs. . 132

Le clergé d'Angleterre soutient le pape de Rome . . . 133

Le comte de Derby renonce à son voyage de Hongrie . . 136

Mort du duc de Lancastre 137

Richard II s'oppose au mariage du comte de Derby et de

Marie de Berry . • . . 141

Richard II se rend à Bristol 151

Le comte de Northumberland est banni d'Angleterre . . 152

Plaintes et murmures des bourgeois de Londres. . . . 156 L'archevêque de Canterbury est envoyé vers le comte de

Derby . 161

Le comte de Derby se rend en Bretagne 167

Le comte de Derby aborde en Angleterre. . . . . . 171

Le comte de Derby entre à Londres . . • 172

Le comte de Derby marche vers Bristol 176

Richard II se retire dans un château 178

Richard II tombe au pouvoir du comte de Derby . . . 181

La dame de Courcy est renvoyée en France . . . . . 189

Richard II est conduit à la Tour de Londres. . . . . 190

Le duc d'York se retire dans ses terres ...... 191

Rappel des seigneurs bannis. . 191

Jugement et supplice de conseillers de Richard II . . . 192

Abdication de Richard II 196

Le duc de Lancastre est proclamé roi 203

Couronnement de Henri IV 204

Le comte de Salisbury est retenu en prison 209

Le comte de Huntingdon se soumet à Henri IV. . . . 210

Négociations des Français avec les cités d'Aquitaine . . 211

Ambassade française près de la reine d'Angleterre . . . 217

Complot et prise d'armes pour délivrer Richard II . . . 221

Armements en France 229

Mort du duc de Bretagne 230

Alarmes en Angleterre sur les projets des Français . . 231

Mort de Richard II 233

Prolongation des trêves entre la France et l'Angleterre . 236

Mort du comte Maréchal 238

Déposition de Benoît XIII ... 239

Déposition de l'empereur Wenceslas 239

Neutralité des Liégeois pendant le schisme 239

Notes 241

Relation delà croisade de Nicopoli (suite) 413

Epistre lamentable et consolatoire sur la bataille de Nicopoli 444

Table des matières 525

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