XVI. — FROISSA RT
146 K1CHARD II S'OPPOSE AU MARI AOE
« et conjonction d'amour à luy que au conte d'Erby , « quant par conjonction de mariage il s'est conjoind et « alyé à nostre sang , et tenroit en grant despit et con- « traire , ad* ce que nous veons et sommes infourmés , se « nous accordons au conte d'Erby par mariage la contesse « d'Eu. Nous n'en ferons riens , mais il nous convient ung « petit dissimuler de cecy et tenir en secret ces paroles et « nouvelles tant que le conte de Saslebéry soit mis au « retour. » Et demourèrent le roy et ses oncles sus cel estât.
Quant le conte de Saslebéry ot fait ce pour quoy il estoit là venu devers le roy de France et les seigneurs, il prist congié et s'en départy. Et fut le roy plus courrouchié de sa venue pour les nouvelles qu'il apporta, que resjouy, ad ce que il monstra ; car il rendy au conte de Saslebéry ses lettres de créance l , tant avoit-il jà énamouré le conte d'Erby , lequel conte d'Erby sceut bien que le conte de Saslebéry estoit venu à Paris , mais point ne se veirent. Et se départy le conte de Saslebéry sans parler au conte d'Erby et retourna arrière à Calais et de là en Angleterre et recorda comment il avoit exploittié.
Quant le conte d'Erby sceut que le conte de Saslebéry estoit retourné en Angleterre et party de Paris sans parler à luy, si luy tourna à grant desplaisance, et en tout ce il ne pensa nul bien, et aussi ne faisoient ceulx de son conseil, et dirent : « Sire, vous vous perceverés 2 temprement 3 « 4 d'aucune 5 chose que vous n'aurés point veu, ne ouy « jusques à cy, quoy qu'on ne vous en die, ne monstre nul « semblant maintenant. François sont sages et cou vers, et « peut estre que le roy d'Angleterre et ceulx de sa secte « sont courrouchiés de ce que le roy de France et les
1 Ne nulles n'en voult retenir. — *-3 De brief. — 4"9 D'autre.
« l François 2 vous monstrent et font si grant chière ; et « espérons que on a oy parler en Angleterre que vous vous « devés marier à la fille du duc de Berry. Si a puet-estre u le roy d'Angleterre, auquel la chose ne vient point à plai- « sance , aie au devant et brisié ce mariage, et, se il est « ainsi, vous en orés temprement nouvelles. »
Tout ainsi que les chevalliers du conte d'Erby et son conseil le ymaginèrent, en estoit-il advenu, et advint ung mois après ce que le conte de Saslebéry se fut départy de Paris et mis au retour vers Angleterre, ceulx du costé du conte d'Erby, qui ensonniés s'estoient du traittié de ce mariage dont nous avons cy-dessus parlé, remisrent sus les paroles à ceulx du conseil du duc de Berry, lesquels estoient chargiés de respondre, et dirent ainsi : « Dittes à « monseigneur d'Erby que, quant il est en la présence du « roy et de ses oncles et aussi de monseigneur d'Orléans, « qu'il en parole ; car tant que à nous il n'en appartient « plus d'en parler puisque on ne veult. » Et tout ce fut dit et recordé au conte d'Erby qui encoires n'y pensoit nul mal , mais cuidoit que les traitteurs l'eussent dit en espécialité pour plus tost approuchier la besongne, car le roy de France et tous les seigneurs luy monstroient aussi 3 bon samblant 4 après que devant, et mist bien en mémoire tout ce qu'on luy avoit dit, et luy en souvint quant il fut heure, et quant il vey le roy et les seigneurs tous ensemble, il renouvella les paroles du mariage.
Adont dist le duc de Bourgoingne, qui estoit chargié «du parler : « Cousin d'Erby, nous n'avons que faire de donner « nostre cousine à ung traittre. » De ceste parole mua grandement couleur le conte d'Erby, et en furent ses esperis tous esmeus. Si dist : « Sire, je suis en la présence de mon-
Seigneurs de France. — 3-* Grant amour.
« seigneur le roy de France. Je vueil respondre ad ce. Je ne u fuis oncques traittre, ne trahison ne pensay, et, se nuls « estoit, qui de trahison me voulsist amettre, je suis tout « appareillié et prest de respondre soit présentement ou « quant il plaira à monseigneur l qui cy est. » — « Nennil, cousin, respondy lors le roy ; je croy que vous « ne trouvères jà homme de la nation et tenure de France, « qui vous calenge vostre honneur. Les paroles que mon « oncle de Bourgoingne vous a dittes, viennent d'Angle- « terre. » Adont s'agenouilla le conte d'Erby , et dist : « Mon- « seigneur, je vous en croy très-bien. Dieu nous y garde « tous nos amis et vueille confondre nos ennemis ! » A tant le roy de France fist lever le conte d'Erby et dist : Cousin, « appaisiés-vous. Toutes choses tournent à bien, et quant « vous serés d'accord partout, on pourra bien adont par- « 1er du mariage. Mais avant il convient que vous ayés « relevé la duchié de Lancastre, car c'est l'usage de France « et de plusieurs pays par dechà la mer, que quant ung « 2 seigneur se marie, que par le gré de son seigneur, se « il a souverain, il doe sa femme. » Adont furent 3 apprestés 4 vin et espices, et se desrompirent ces paroles, et s'en ala chascun où aler devoit, incontinent que le roy fut rentré en son retrait, et ses varlets de chambre après.
Vous devés sçavoir que quant Henry conte d'Erby fut retourné en son hostel de Clichon, il se monstra moult amèrement courrouchié, et bien y ot cause, quant il qui se tenoit pour ung des plus loyaulx chevalliers du monde, en. la présence du roy de France qui bien l'amoit et avoit fait de grans courtoisies et faisoit encoires tous les jours, on l'avoit réputé pour traittre, et que ces paroles venoient d'Angleterre et les avoit apportées le conte de Saslebéry.
1 Le roy. — * Prince ou. — ,v* Apportés.
Les chevalliers du dit conte le rappaisièrent moult doulcement et sagement, et luy dirent ainsi : « Monseigneur, il « fault en ce monde, qui vivre veult, souffrir et endurer, « et les hommes, chascun selon son estât, avoir moult de « tribulations. Confortés-vous en ce. * Autretant que pour « le présent en endurerés etporterés, aurés-vous après 2 de « joie et de gloire. Et de tous les seigneurs qui sont deçà « la mer, le roy de France est celluy qui mieulx vous ayme, « et, ad ce que nous voions et entendons, il y pourverroit « voulentiers, s'il veoit que la paine y fuist bien emploiée. « Et vous devés savoir grant gré à luy et à ses oncles, « quant ils ont tenue celle parole en secret, tandis que le « conte de Saslebéry fut icy, jusques adont que fut retourné « en Angleterre. » — « Voire, respondy le conte d'Erby, il « m'est advis que il vaulsist trop mieulx que on le m'euist « dit en la présence de luy, que tant avoir attendu. Je me « fuisse excusé souffissamment et si acertes devant le roy « et les seigneurs que on l'euist bien veu. Or demourray-je « en ce blasme jusques adont qu'il sera autrement 3 esclar- « chy. » — « Monseigneur, respondirent les chevalliers, « tous 4 meffais 5 ne sont point amendés à la première fois. « Souffres- vous et laissiés le temps couler aval. Espoir se « portent mieulx vos besongnes en Angleterre que vous ne « cuidiés. L'amour que les bonnes gens 6 ont à vous et les « bonnes prières vous délivreront temprement, s'il plaist à « Dieu, de 7 toutes vos besoingnes 8. »
Ainsi disoient iceulx chevalliers pour leur seigneur le conte d'Erby reconforter, qui tant estoit desconforté que nul homme 9 plus de luy ; et de ce que ils luy remonstrèrent en bien à l'adventure, ils disoient vérité, comme je vous diray sus heure.
Endurés et portés patiemment. Espoir aurés-vous après assés. — 5 Tourné et. — 4-s Meschiefs. — 6 En leurs cœurs. — 7*8 Tous dangiers. — 8 Porroit aucunement estre.
Les nouvelles vindrent en Angleterre du conte de Saslebéry , qui avoit esté en France devers le roy et ses oncles J , et porté lettres de créance et sur ces lettres infourmé le roy de France , son frère le duc d'Orléans et ses oncles , que le conte d'Erby estoit faulx, 2 parvers 3, mauvais et traittre, desquelles paroles moult de nobles et de prélats furent grandement tourblés parmy le royaulme d'Angleterre, et en sceurent au conte de Saslebéry très-mauvais gré , et dirent générallement entre eulx : « Le conte de « Saslebéry a mal fait, quant il s'est ensonnyé de porter « en France telles nouvelles et sur plus preud'homme qu'il « ne soit. Ung jour vendra qu'il s'en repentira si acertes, « se faire le povoit, qu'il dira : « Ce poise moy que je fuis « en France porter lettres, ne faire messages à rencontre « du conte d'Erby. »
Vous devés savoir que * ceulx 5 de Londres en furent durement courrouchiés, et en parlèrent et murmurèrent grandement contre le roy et son conseil : « Ha ! a ! gentil « conte d'Erby, les grans envies," que on a sus vous, ne se « pèvent celler. Il ne souffist pas au roy et à son conseil, « se on vous a mis et bouté hors de ce païs, quant on vous « 6 ressieut et charge encoires de trahison pour vous plus « blasmer et vergonder. Et, par Dieu ! toutes ces choses « vendront à point et à leur tour et brief, se Dieu plaist. » — « Hélas ! disoit le povre pueple , et quel chose ont vos « enffans fourfait quant le roy leur oste et toit l'éritage de « leur père et de leur tayon et ce qui doit estre leur par « droitte 8 hoirrie 9 et succession ? Certes ceste besongne « ne puet longuement durer , ne demourer 10 ainsi u, ne « nous ne le pourrions veoir, ne souffrir 12. »
1 Et ses amis. — *"3 Parjure.. Desléal. — *"8 Les villains. — *'7 Accuse. — ,9 Ligne d'hoirie. — l0il En celuy estât sans changer. — 44 Nullement.
Or advint que, assés tost après la revenue du conte de Saslebéry de France en Angleterre, le roy Richart fîst crier et publier par tout son royaulme et jusques en Escoche unes joustes à estre à Windesore de quarante chevaliers dedens et de quarante escuiers , et dévoient estre vestus tous de verd à ung blancq faulcon. Et devoit estre la royne à ceste feste bien accompaignie de dames et damoiselles. La feste se tint. La royne y fut en grant arroy ; mais trop petit nombre de seigneurs y vindrent, car bien les deux pars des chevalliers et escuiers du royaulme avoient acqueillié le roy en 1 grant hayne, tant pour le conte d'Erby que il avoit mis hors d'Angleterre et les injures que faittes luy avoit et à ses enffans , que pour la mort du duc de Glocestre, lequel il avoit fait morir ens ou chastel de Calais, et aussi pour le conte d'Arondel que il avoit fait décoler à Londres et le conte de Warwich que il avoit envoyet en exil, dont les lignages des dessus dis seigneurs ne vindrent oncques à la feste, et n'y eut ainsi que 2 nulluy 3.
A ceste feste le roy ordonna de aler sus les frontières d'Irlande pour là employer son temps et ses hommes, et laissa la royne Ysabel sa femme et tout son estât ens ou chastel de Windesore, et puis il prist le chemin de Bristo, et fist là et sus le pais faire ses pourvéances grandes et grosses, et avoit bien deux mille lances, chevalliers et escuiers, et bien dix mille archiers.
Quant les Londriens entendirent qu'il tenoit ce chemin, si commencèrent à murmurer les plusieurs ensamble et à dire par manière de sors : « Or s'en va Richard de Bouru deaulx le chemin de Bristo et d'Irlande : c'est à sa des-
1 Si. — *'3 Bien peu de gens.