MOUT
« pour luy appuier ; mais il fait tout le contraire. Jà l'a-il a enchâssé en sus de luy, et le veult tenir en ce dangier, et « encoires en plus grant, se il povoit ; car desjà attribue-il « son héritage avecques le sien, et y envoie ses gens et « officiers exploittier plus avant que en nul héritage qui soit a en Angleterre, et, se les manans se plaindent des injures « qu'on leur fait, leur seigneur absent, ils ne sont point « ouys, et n'est nuls qui droit leur face. En oultre ce sont « petis signes d'amour, ne de bien qu'il vueille au conte « d'Erby, ne à ses enffans ; car l'éritage de Lancastre qui « leur vient par droitte hoirrie de leur grande dame la ' « duchesse Blanche, fille au duc de Lancastre, et ce que il « leur 2 venoit 3 de par madame leur mère qui fille fut au « conte de 4 Harfort 5 et de Northantonne et connestable « d'Angleterre, il leur oste et amenrist tous les jours et « donne à sa faveur où il luy plaist. C'est trop avant fait « contre l'ordonnance de droit et de raison et à la desplai- « sance de 6 trop de 7 gens de bien du pays d'Anglea terre, et ne peut ce durer, ne demourer longuement en « cel estât, que il ne soit amendé. »* Ainsi se devisoient et pari oient 8 les aucuns 9 des nobles, des prélats et des communaultés d'Angleterre.
Pareillement ou royaulme de France, les seigneurs d'honneur et de bien quiouoient parler de ces te matière, et qui veu avoient le conte d'Erby ou povoient veoir encoires tous les jours 10 à son hostel n, s'en esmerveilloient l2 et en parloient l'un à l'autre et disoient : « A nostre advis, ce roy Richart « d'Angleterre a acqueillié à trop grant courrous et hayne « son cousin germain le conte d'Erby et le plus grant en « Angleterre après luy. Si est-il gracieux, doux, courtois
4 Contesse ou. — *-3 Vient. — 4 5 Herfort. — 6-7 Toutes. — s-9 La greigneur partie. — '•"" A Paris. — 1S Et en murmuroient.
« et traittable, et le fait bon veoir et parler à luy. Ou le « roi d'Angleterre scet autre chose sur luy, que nous ne « sçavons, ou il est mal conseillié. Et merveilles est que le a roy de France et son frère le duc d'Orléans et ses oncles « le duc de Berry, le duc de Bourgoingne et le duc de « Bourbon n'y mettent attemprance, car il est tous les jours « aveuc euls. Si y devroient pour veoir mieulx que nuls ;< autres, car plus feroit le roy d'Angleterre pour le roy « de France et pour ces seigneurs son frère l et leurs « oncles, que pour nuls autres pour l'amour de sa femme « qui est fille au roy de France, mais ils n'en font riens. « Si nous en devons bien taire. »
Au voir dire le roy de France ne pensoit, ne ymaginoit, en toutes ces choses, que tout bien, et aussi ne faisoient son frère , ne ses oncles , et honnouroient et aymoient grandement le conte d'Erby, et le vouloient le plus du temps avoir aveuc euls , et moult bien il s'y sçavoit estre. Et fut advisé 2 que il estoit vesve et à marier, et que le duc de Berry avoit une fille vesve de deux maris, com jeune qu'elle fuist, qui s'appelloit Marie, car elle avoit eu par mariage Loys de Blois , fils au conte Loys de Blois 3, qui mort estoit joeune, et secondement messire Phelippe d'Artois, conte d'Eu, lequel estoit mort en Honguerie sur le retour, ainsi que il est icy-dessus contenu en nostre histoire. Marie de Berry ne povoit avoir encoires en ces jours que vingt-et- trois ans, et fut ung mariage advisé et traittié et sus le point du faire du conte d'Erby et Marie de Berry, et assés s'i accordoit le duc de Berry, car bien sçavoit que le conte d'Erby, fils du duc de Lancastre, estoit ung grant
* Le duc d'Orléans. — * Et regardé. — 3 Fils au conte Gui de Blois.
hiretier en Angleterre , et aussi faisoit le roy de France \ et pour la cause de sa fille la royne d'Angleterre ; car advis leur estoit et à moult d'autres seigneurs de France que la compaignie seroit belle et bonne de deux si -grandes dames comme elles estoient et si prouchaines de sang , et en demourroient et seroient les deux royaulmes de France et d'Angleterre en plus grande conjonction de pais et d'amour. Et tous ceulx qui ymaginoient et considéroient cela, disoient vérité ; mais la besoingne ne pot adreschier, et convint toutes ces choses brisier et rompre par le roy d'Angleterre et son conseil qui en furent cause, et ce qui doit advenir, on ne puet eslongier.
Les fortunes de ce monde sont 2 bien 3 merveilleuses , et 4 la fortune fut bien terrible et merveilleuse 5 en celle saison pour le roy d'Angleterre, et si très- dure que merveilles est à penser, et le acquist et acheta ; car bien y euist pourveu s'il voulsist, et 6 estoit trop fort de 7 eslongier ce qui 8 devoit 9 estre. Et je vous recorderay à la lettre ce dont je, Jehan Froissart, acteur et ^croniqueur^de ces croniques, en mon joeune eage ouys une fois en ung manoir qui siet en une ville à trente n milles 13 de Londres, que on appelle Berquamestede, et estoit pour le temps duquel je parolle, la ville, le manoir et la seignourie au prince de Galles, père à ce roy Richart, et fut en l'an de grâce mil trois cens soixante-et-ung. Et pour ce que le prince et la princesse se dévoient partir d'Angleterre et aler ent en Acquitaine tenir leur estât, le roy Edouard d'Angleterre, madame la royne Phelippe ma maistresse, le duc Lyon de Clarence, le duc Jehan de Lancastre et messire Aymond qui fut puis conte de Cantebruge et duc d'Iorch, leurs enffans, estoient là
4 Qui eust bien voulu le mariage estre fait. — *"5 Trop. — 4-5 Elles le furent. — a"7 C'est trop fort de. — ' Fuir et. — •-• Doit. — 40-4' Croniseur. — •***' Lieues.
venus oudit manoir veoir le prince et la princesse. Et je qui pour lors estoie en l'eage, espoir, de vingt-et-quatre ans, et des clers de la chambre de ma ditte dame la roy ne, oy, séant sur ung bancq, ung anchien chevallier parler et deviser aux dames et damoiselles de la royne, et dist ainsi : « Il y a en « cest pays ung livre qui s'appelle le l Brust 2, et dient « moult de gens que ce sont des sors de Merlin ; mais, « selon le contenu de ce livre, le royaulme et la couronne « d'Angleterre ne retournera pas au prince de Galles, ne « au duc de Clarence, ne au duc de Lancastre, ne jà ne « seront roys d'Angleterre, quoyque ils soient fils au roy « Edouard, mais retournera le royaulme en l'ostel de Len- « castre. » Et en ces jours que l'anchien chevallier dist sa parole, n'estoit point Henry conte d'Erby né, ne engendré, ne ne fut six ans depuis. Mais ces paroles me revindrent au devant, quant je vey en mon temps Henry, conte d'Erby, roy d'Angleterre.
Sy trestost que les nouvelles vindrent au roy Richart d'Angleterre que on traittoit le mariage du conte d'Erby et de Marie de Berry et que les parties estoient d'accord, il entra en 3 doubte grande et merveilleuse 4 et prist ces nouvelles en grant desplaisance, et dist au conte de Saslebéry, en qui il avoit grant fiance : « 5 Conte 6, il fault que « vous vous ordonnés 7 pour aler en France. Et je vous bail- « leray lettres de créance de par nous qui s'adrescheront au « roy nostre père et à nos amés son frère et leurs oncles, « et leur dires de par nous que ils s'advisent et gardent « que ils n'ayent nulle alliance, ne conjonction de mariage « à ung tel traittre que est le conte d'Erby, qui a voulu « trahir son naturel seigneur. Et du surplus vous estes « sages assés, et si congnoissés les fais et la matière.
*"*Brut. — *-' Grant doubte et mérancolie. — 5*8 Sire. — '-'Vous voua ordonnerés.
« faittes tellement que je vous en sache gré et que le ma- « riagesoitbrisié. » Le conte de Saslebéry } dist : « Sire, je « oseray bien tout ce faire que vous me chargés ; mais, se « ce mariage povés brisier par autre fourme que par là moy « envoier, je vous en sçaroie gré. » Dont respondy le roy : « Conte de Saslebéry, ne vous excusés point ; car je vueil « et vous pry que vous y aies, et de tout ce que naistre « et venir en pourra, je vous 2 en porteray 3 oultre. » Le conte de Saslebéry respondit et dist : « Sire, puisque vous le « 4 m'enjoindés 5 si espécialement et que par samblant « vous monstres que si vous touche, je le feray, mais je y « vois moult envis. » — « Vous yrés, dist le roy, et nul « autre, et vous hastés avant que les aliances et conve- « nences soient faittes et prises. »
Le conte de Saslebéry se ordonna, et tantost que les lettres de créance furent escriptes et séellées , il se départy du roy qui pour lors se tenoit à Ledes et la royne aussi , et emporta ledit conte lettres closes de par la royne d'Angleterre au roy de France son père et à la royne sa mère , et se hasta du plus tost qu'il pot, et vint à Douvres, et tantost entra en mer , et ot vent pour luy , et arriva à Calais, et là trouva le conte de Hostidonne qui cappitaine et gardien de Calais estoit, qui frère estoit du roy, et luy compta une partie de ses besoingnes, et ne séjourna gaires à Calais, car il se mist au chemin pour aler vers Amiens, et, partout où il venoit , on luy faisoit bonne chière. Et tant chevaucha qu'il vint à Paris, 6 et se loga au Cheval-Festu en Tiroy, et quant il fut 7 ordonné, il ala devers le roy et les seigneurs et bailla à la royne ses lettres et les lettres de créance tout dernièrement.
1 Respondy et. — *s Soustiendray. — *-5 Commandés. — ••7 Et se logea au Blanc-Cheval à la place de Grève, et après qu'il se fust.
Quant le roy de France ot les lettres de créance du conte de Saslebéry, il le traist d'une part et luy demanda de la créance. Le conte luy dist et recorda tout au long ce dont il estoit chargié de par son seigneur le roy Richart et nomma le conte d'Erby traittre devers le roy son seigneur naturel. Quant le roy de France ouy la parole , si luy tourna en grant desplaisir ; car il avoit jà tant l enamé 2 le conte d'Erby qu'il ne vouloit nul mal oyr dire de luy , et rendy au conte de Saslebéry ses lettres et dist : « Conte , « nous vous croions bien ; mais nostre fils d'Angleterre « est ung petit trop fort meu contre nostre cousin d'Erby, « et nous esmerveillons grandement pourquoy il tient son « maltalent si longuement , car il nous est advis qu'il en « seroit bien paré se il Favoit assés delés luy, et vous et « les plus prouchains du conseil de nostre fils d'Angleterre « y devriés pourveir. » — « : Très-chier sire , respondy « le conte de Saslebéry , je fay ce que on me fait faire. » — « C'est vérité, dist le roy ; nous ne vous en savons point « mal gré , et nostre fils d'Angleterre scet 3 espoir 4 « tels choses que point nous ne savons. Faittes vostre « message partout , ainsi comme chargié vous est. » Et aussi fist-il , et pareillement au duc de Berry. Le duc de Berry ne respondy point à ce , mais vint devers le roy à son hostel de Saint-Pol et luy demanda des nouvelles d'Angleterre. Le roy luy en dist toutes telles que le conte de Saslebéry luy avoit dittes. Sy furent ces seigneurs (le roy de France et ses oncles) pour ces nouvelles tous esbahis, et parlèrent secrètement ensemble et dirent : « Le « roy d'Angleterre se doubte grandement du conte d'Erby, « ou il scet espoir tels choses qui ne pèvent venir à nostre « congnoissance , et nous devons avoir plus grant faveur
*-' Amé. — '■* Par aventure.