‹ ŒuvresChapitre 94 sur 134 · DES CONSEILLERS DE RICHARD II · texte numérisé non relu

DES CONSEILLERS DE RICHARD II

« n'espargniés homme , car vous veés bien que les cas que « vous nous avés remonstrés , le demandent 1 ; car ils • sont jugés d'eulx-meismes. »

Adont se trairent ensemble le maire de Londres et les seigneurs de la loj , et se mirent 2 en la chambre de jugement , et furent les quatre chevalliers jugiés à morir et de 3 eulx atteller 4 au pie delà tour du chastel 5, sique le roy Richart les peuist veoir des fenestres de la Tour et traynnés sur leurs fesses à chevaulx et chascun à par luy au long de la ville de Londres et amenés en la rue que on dist de Cep et là trenchies les testes et mises sur glaives au pont de Londres , et les corps traynnés au gibet et là pendus par les espaules 6.

Le jugement rendu , on se délivra de l'exécuter. Toutes les besoingnes estoient prestes. Le maire de Londres et les seigneurs qui ad ce faire estoient députés, se départirent de la Guihale, à tout grant compaignie de poeuple , et s'en vindrent au chastel de Londres , et firent tantost traire hors les quatre 7 chevalliers du roy Richart qui nommés estoient ainsi : sire Bernard Brocas , sire 8 Magelars 9 , maistre Jehan d'Erby, receveur de Lincole, et monseigneur Scelle qui estoit maistre d'ostel , et furent amenés emmy la court , et là chascun attelles à deux chevaulx à la veue de ceulx qui en la Tour estoient, qui les veirent tout plainement, et le roy Richart aussi, de quoy tous furent très-grandement 10 eshidés et esbahis " ; car tout le demourant des aultres chevalliers qui aveuc le roy estoient, n'en attendoient 12 point meilleur loyer 13 , si crueuls et si 14 hausters 15 sentoient-ils 16 les Londriens. Il n'y ot plus

1 Et tantost. — ' Ensemble. — *+ Estre amenés. — 5 De Londres.

— 6 Et là laissés. — 7 Prisonniers. — S9 Maggelais.. Marelais.

— *0-11 Courrouciés et esperdus. — •*"** Autre chose. — ** "Vilains.

— ,51d Savoient-ils.

riens dit. Tous quatre, alans l'un après l'autre, furent trainnés depuis le chastel au long de Londres jusques en la rue de Cep, et là sus ung estai de poissonnier on leur trencha les testes, lesquelles furent tantost mises sur quatre glaives à la porte du pont de Londres, et les corps traynnés par les espaules au gibet l et là pendus.

Ceste justice faitte, tous hommes retournèrent à hostel, et devés savoir que le roy Richart qui se sentoit pris et ou dangier des Londriens, estoit à très-grant meschief de cuer et comptoit sa puissance à néant ; car il veoit que tous hommes en Angleterre estoient à rencontre de luy, et , se aucuns en y avoit qui le voulsissent aidier ou porter, il n'estoit point en leur puissance du faire 2, tant estoient toutes manières de gens eslevés à rencontre de luy. Il fut dit au roy par aucuns qui estoient aveuc luy : « Sire, « nous n'avons riens 3 à 4 nos vies, ainsi comme il5 estappa- « rant 6 ; car, quant vostre cousin de Lancastre vint devant « hier ens ou chastel de 7 Fluich 8, vous le meistes dedens luy « douzième, et de bonne voulenté vous vous rendesistes à . « luy. Il vous prist sus et vous eut en convenant que vous « et douze des vostres demourroient ses prisonniers et « n'auroient nul autre mal. De ces douze, les quatre en « sont aies et exécutés honteusement. Nous n'en devons « aussi attendre autre chose, et vescy cause pour quoy. Les « Londriens qui luy font son fait , l'ont fait tant fort « loyer et obligier envers eulx que il ne puet nullement aler* « au contraire. Dieu nous feroit grant grâce, se il nous « faisoit céans morir par mort naturelle, et non pas de

1 De Londres. — "Ne d'en monstre r nul semblant. — SA En. — 56 Appert. — 7-8 Flinth. '

•« mort * avanchie 2, car c'est trop grant hideur à penser « sus ce. »

A ces mots encommença le roy Richart moult grandement à plourer et à 3 tordre 4 ses 5 poings 6 et à maudire l'eure que oncques il avoit esté né de mère pour telle fin prendre, et tant que ceulx qui là estoient, en eurent pitié et le reconfortèrent 7 ce 8 qu'ils porrent. Et dist l'un,9 de 'ses chevalliers 10 : « Sire, il se fault reconforter. Nous veons a bien que de ce monde il n'est plus rien pour nous et « que les fortunes sont moult merveilleuses et tournent à « la fois autant bien sus les roys et sus les princes que « sus les povres gens. Le roy de France " de qui la fille « vous avés à 12 femme, ne vous puet icy aidier présente- « ment ; il vous est trop loingtain. Se vous'povés ce meschief « eslongier par dissimulation et vous et nous saulver les « vies, ce seroit bien exploittié ; et dedens ung an ou « deux se pourroient bien faire autres recouvrances. » — « Et que voulés-vous, dist le roy, que je face ? Il n'est « chose que je ne fesisse pour nous saulver. a — « Sire, « 13 dirent les chevalliers 14, nous sçavons de vérité, et les « apparans en veons, que les Londriens veulent couron— « ner à roy vostre cousin de Lancastre, et sus cel estât « ils l'ont mandé et luy aident son fait à faire. Or 15 est « fort 16, tant que vous soies en vie, se vous ne consentes « purement et ligement, que la coronation se puist nulle- « ment faire. Si vous mettons en termes pour le meilleur « et pour vostre salvation et pour la nostre, que quant « vostre cousin vendra icy parler à vous, aies vers luy « ou le mandés pour la besoingne avanchier, et, luy venu,

1-» Honteuse. — 5 4 Détordre. — s"6 Mains. — 7 8 Tant. — 9-10 De ceulx qui là estoient. — 40 Qui se nommoit... — "** Qui père est de vostre. — 15-14 Dit le chevallier. — ,s-16 N'est possible.

« par doulces et traittables paroles, dittes que vous voulés « la couronne d'Angleterre et tel droit que vous y avés eu « jusques à cy, résigner purement et ligement en ses mains « et voulés que il soit roy, et par ce party vous l'appai- « serés et adoulcirés très-grandement, et les Londriens « aussi. Et lors vous luy prières 1 liement 2 qu'il vous laisse « vivre cy ou ailleurs et parfaire vostre viage , et nous « aussi aveuc vous, et chascun à par luy, ou envoier hors « d'Angleterre comme banny ; car qui pert sa vie , il pert « tout. » Le roy Richart entendy bien ces paroles et les glosa en son cuer, et dist que il se conduiroit après ce conseil , comme celluy qui se veoit en moult grant dangier, et donna à 3 sentir 4 à ceulx qui le gardoient , que bien voulentiers il parleroit au duc de Lancastre.

Nouvelles vindrent au duc de Lancastre que le roy Richart le demandoit et que il avoit grant désir de parler à luy. Tantost ledit duc se départy de son hostel sus le tard, et vint par une barge sus la Tamise, accompaignié de ses chevalliers, ou chastel de Londres, et entra par derrière dedens, et se bouta en la tour où le roy Richart estoit, qui recueilly le duc de Lancastre moult doulcement, et se humilia très-grandement envers luy, ainsi que celluy qui se veoit et sentoit en grant dangier et péril de sa vie , et luy dist : « Cousin, je regarde et considère mon estât, « lequel est en petit point, Dieu merchy. Et tant que à tenir « règne, ne à gouverner poeuple, ne à porter la couronne, « je n'ay que faire de penser. Et, se Dieu me puist aidier à « l'âme , je vouldroie estre hors de ce siècle 5 par la mort « naturelle et que le roy de France tenist sa fille, car nous « n'avons pas prins, ne eu trop grant joye, ne plaisir ence semble ; ne oneques, depuis que je l'amenay en ce pays,

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