PARTIE I, LETTRE LX
puissiez-vous tous doux.... Que dites-vous, milord? ai-je interrompu; perdez-vous le sens? Non, ma-t-il dit en souriant. .Mais peu s en est fallu queje ne le perdisse , et c'en étoit fait de moi peut-être si celle qui m ôtoit la raison ne me l'eût rendue. Alors il ma remis une lettre que j'ai été surpris de voir écrite dune main qui n'en écrivit jamais à d'autre homme ■ qu à moi. Quels mouvements j'ai sentis à sa lecture ! Je voyois une amante incomparable vouloir se perdre. pour me sauver, et je reconnoissois Julie. Mais quand je suis parvenu à cet endroit où elle jure de ne pas survivre au plus fortuné des hommes, j'ai frémi des dangers que j avois courus, j'ai murmuré détre trop aimé, et mes terreurs mont fait sentir que tu n'es qu'une mortelle. Ah ! rends-moi le courage dont tu me prives ; j'en avois pour braver la mort qui ne menaçoit que moi seul , je n'en ai point pour mourir tout entier.
Tandis que mon ame se livroit à ces réflexions amères, Edouard me tenoit des discours auxquels j ai donné d'abord peu d attention : cependant il me la rendue à force de me parler de toi ; car ce qu il m'en disoit plaisoit à mon cœur et n'excitoit plus ma jalousie. Il m'a paru pénétré de regret d'avoir troublé nos feux et ton repos. Tu es ce qu'il honore le plus au monde ; et , n'osant te porter les excuses qu il m'a faites , il ma prié de les recevoir en ton nom , et de te les faire agréer. Je vous ai regardé , m'a-t-il dit , comme son représentant , et n'ai pu trop m humilier devant
1 II en faut, je pense, excepter son père.
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ce quelle aime , ne pouvant , sans la compromettre , m'adressera sa personne, ni même la nommer. Il avoue avoir conçu pour toi les sentiments dont on ne peut se défendre en te voyant avec trop de soin ; mais c'étoit une tendre admiration plutôt que de l'amour. Ils ne lui ont jamais inspiré ni prétention ni espoir ; il les a tous sacrifiés aux nôtres à l'instant qu'ils lui ont été connus, et le mauvais propos qui lui est échappe étoit l'effet du punch et non de la jalousie. Il traite l'amour en philosophe qui croit son ame audessus des passions : pour moi , je suis trompé s'il n'en a déjà ressenti quelqu'une qui ne permet plus à d'autre de germer profondément. Il prend l'épuisement du cœur pour l'effort de la raison, et je sais bien qu'aimer Julie et renoncer à elle n'est pas une vertu d'homme.
Il a désiré de savoir en détail l'histoire de nos amours et les causes qui s'opposent au bonheur de ton ami ; j'ai cru qu'après ta lettre une demi-confidence étoit dangereuse et hors de propos ; je l'ai faite entière, et il ma écouté avec une attention qui m attestait sa sincérité. J ai vu plus d'une fois ses yeux humides et son ame attendrie; je remarquois surtout l'impression puissante que tous les triomphes de la vertu faisoient sur son ame, et je crois avoir acquis à Claude Anet un nouveau protecteur qui ne sera pas moins zélé que ton père. Il n'y a, m'a-t-il dit, ni incidents ni aventures dans ce que vous m'avez raconté , et les catastrophes d'un roman m'attacheroient beaucoup moins ; tant les sentiments suppléent aux situations, et les procédés honnêtes aux actions éclatantes. Vos