PARTIE I, LETTRE LXIV
lentement a mauvaise grâce, tandis que nos amis sont an désespoir! C'en est fait, il faut qu'ils se quittent; voici l'instant, peut-être, de leur éternelle séparation ; et la tristesse que nous leur reprochâmes le jour du concert étoit peut-être un pressentiment qu ils se voyoient pour la dernière fois. Cependant votre ami ne sait rien de son infortune : dans la sécurité de son cœur il jouit encore du bonheur qu il a perdu; au incluent du désespoir, il goûte en idée nue ombre de félicité; et, comme celui qu enlève un trépas imprévu , le malheureux songe à vivre, et ne voit pas la mort qui va le saisir. Hélas ! c'est de ma main qu il doit recevoir ce coup terrible ! O divine amitié , seule idole de mon cœur, viens l'animer de ta sainte cruauté. Donne-moi le courage dêtre barbare, et de te servir dignement dans un si douloureux devoir.
Je compte sur vous en cette occasion, et j'y compterois même quand vous m'aimeriez moins ; car je connois votre ame , je sais qu'elle n'a pas besoin du zèle de l'amour où parle celui de l'humanité. Il s agit d'abord d'engager notre ami à venir chez moi demain dans la matinée. Gardez-vous, au surplus, de l'avertir de rien. Aujourd'hui l'on me laisse libre, et j'irai passer l'après-midi chez Julie ; tachez de trouver milord Edouard, et de venir seid avec lui m'attendre à huit heures , afin de convenir ensemble de ce qu'il faudra faire pour résoudre au départ cet infortuné , et prévenir son désespoir.
J'espère beaucoup de son courage et de nos soins. J espère encore plus de son amour. La volonté de Julie, le danger que courent sa vie et son honneur.
sont des motifs auxquels il ne résistera pas. Quoi qu'il en soit, je vous déclare qu'il ne sera point question de noce entre nous que Julie ne soit tranquille, et que jamais les larmes de mon amie n'arroseront le nœud qui doit nous unir. Ainsi, monsieur, s'il est vrai que vous m'aimiez, votre intérêt s'accorde, en cette occasion , avec votre générosité ; et ce n'est pas tellement ici l'affaire d'autrui , que ce ne soit aussi la vôtre.
LETTRE LXV
DE CLAIRE A JULIE
Tout est fait; et malgré ses imprudences, ma Julie est en sûreté. Les secrets de ton cœur sont ensevelis dans l'ombre du mystère. Tu es encore au sein de ta famille et de ton pays , chérie , honorée , jouissant d'une réputation sans tache, et d'une estime universelle. Considère en frémissant les dangers que la honte ou l'amour t'ont fait courir en faisant trop ou trop peu. Apprends à ne vouloir plus concilier des sentiments incompatibles , et bénis le ciel , trop aveugle amante ou fille trop craintive, d un bonheur qui n'étoit réservé qu'à toi.
Je voulois éviter à ton triste cœur le détail de ce départ si cruel et si nécessaire. Tu l'as voulu, je l'ai promis ; je tiendrai parole avec cette même franchise qui nous est commune , et qui ne mit jamais aucun avantage en balance avec la bonne foi. Lis donc, chère et déplorable amie , lis , puisqu'il le faut ; mais prends courage, et tiens-toi ferme.