‹ ŒuvresChapitre 112 sur 279 · PARTIE I, LETTRE LXI1I · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE LXI1I

amie, que, malgré tous les préjuges, tous les obstacles, tous les revers, le ciel nous a faits l'un pour l'autre? Oui , oui , j'en suis sûre, il nous destine à être unis ; il m'est impossible de perdre cette idée , il m'est impossible de renoncer à l'espoir qui la suit. Dis-lui qu'il se garde lui-même du découragement et du désespoir. Ne t'amuse point à lui demander en mon nom amour et fidélité, encore moins à lui en promettre autant de ma part ; l'assurance n'en est-elle pas au fond de nos âmes? ne sentons-nous pas qu'elles sont indivisibles , et que nous n'en avons plus qu'une à nous deux? Dis-lui donc seulement qu'il espère, et que si le sort nous poursuit, il se fie au moins à l'amour : car je le sens , ma cousine , il guérira de manière ou d'autre les maux qu il nous cause, et, quoi que le ciel ordonne de nous, nous ne vivrons pas long-temps séparés.

P. S. Après ma lettre écrite, j'ai passé dans la chambre de ma mère, et je m'y suis trouvée si mal que je suis obligée de venir me remettre dans mon lit; je m'aperçois même... je crains... ah! ma chère, je crains bien que ma chute d'hier n'ait quelque suite plus funeste que je n'avois pensé. Ainsi tout est fini pour moi ; toutes mes espérances m'abandonnent en même temps.

LETTRE LXIV

DE CLAIRE A M. DORBE.

Mon père ma rapporté ce matin l'entretien qu il eut hier avec vous. Je vois avec plaisir que tout sachemine à ce qu il vous plait d'appeler votre bonheur. J'espère, vous le savez, d y trouver aussi le mien; l'estime et 1 amitié vous sont acquises, et tout ce que mon cœur peut nourrir de sentiments plus tendres est encore à vous. Mais ne vous y trompez pas ; je suis en femme une espèce de monstre, et je ne sais par quelle bizarrerie de la nature 1 amitié l'emporte en moi sur l'amour. Quand je vous dis que ma Julie m est plus chère que vous , vous n'en faites que rire ; et cependant rien n est plus vrai. Julie le sent si bien qu elle est plus jalouse pour vous que vous-même, et que, tandis que vous paroissez content, elle trouve toujours que je ne vous aime pas assez. Il v a plus, et je m attache tellement à tout ce qui lui est cher, que son amant et vous êtes à peu près dans mon cœur en même deyré, quoique de différentes manières. Je n ai pour lui que de l'amitié, mais elle est plus vive; je crois sentir un peu d'amour pour vous , mais il est plus posé. Quoique tout cela pût paroître assez équivalent pour troubler la tranquillité d un jaloux, je ne pense pas que la vôtre en soit fort altérée.

Que les pauvres enfants en sont loin , de cette douce tranquillité dont nous osons jouir! et que notre cen-

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