‹ ŒuvresChapitre 116 sur 279 · PARTIE I, LETTRE LXV · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE LXV

comme un furieux : puis happant des mains et les portant à son front ainsi jointes, Je vous entends, s'est-il écrié, Julie est morte! Julie est morte! a-t-il répété d'un ton qui m'a fait frémir : je le sens à vos soins trompeurs , à vos vains ménagements , qui ne font que rendre ma mort plus lente et plus cruelle.

Quoique effrayée d'un mouvement si subit, j'en ai bientôt deviné la cause, et j'ai d'abord conçu comment les nouvelles de ta maladie , les moralités de milord Edouard, le rendez-vous de ce matin, ses questions éludées, celles que je venois de lui faire, l'avoient pu jeter dans de fausses alarmes. Je voyois bien aussi quel parti je pouvois tirer de son erreur en l'y laissant quelques instants ; mais je n'ai pu me résoudre à cette barbarie. L'idée de la mort de ce qu'on aime est si affreuse, qu'il n'y en a point qui ne soit douce à lui substituer, et je me suis hâtée de profiter de cet avantage. Peut-être ne la verrez-vous plus, lui ai-je dit; mais elle vit et vous aime. Ah ! si Julie étoit morte , Claire auroit-elle quelque chose à vous dire? Rendez grâces au ciel qui sauve à votre infortune des maux dont il pourroit vous accabler. Il étoit si étonné , si saisi , si égaré, qu'après l'avoir fait rasseoir, j'ai eu le temps de lui détailler par ordre tout ce qu'il falloit qu'il sût ; et j'ai fait valoir de mon mieux les procédés de milord Edouard , afin de faire dans son cœur honnête quelque diversion à la douleur, par le charme de la reconnoissance.

Voilà, mon cher, ai-je poursuivi, 1 état actuel des choses. Julie est au bord de l'abîme, prête à s'y voir accabler du déshonneur public, de l'indignation de sa

famille , des violences d'un père emporté , et de son propre désespoir. Le danger augmente incessamment : de la main de son père ou de la sienne , le poignard , à chaque instant de sa vie, est à deux doigts de son cœur. Il reste un seul moyen de prévenir tous ces maux, et ce moyen dépend de vous seul. Le sort de votre amante est entre vos mains. Voyez si vous avez le courage de la sauver en vous éloignant délie, puisque aussi bien il ne lui est plus permis de vous voir, ou si vous aimez mieux être l'auteur et le témoin de sa perte et de son opprobre. Après avoir tout fait pour vous, elle va voir ce que votre cœur peut faire pour elle. Est-il étonnant que sa santé succombe à ses peines? Vous êtes inquiet de sa vie : sachez que vous en êtes l'arbitre.

Il m'éeoutoit sans m'interrompre ; mais, sitôt qu'il a compris de quoi il s'agissoit, j'ai vu disparoître ce geste animé, ce regard furieux, cet air effrayé, mais vif et bouillant , qu'il avoit auparavant. Un voile sombre de tristesse et de consternation a couvert son visage; son œil morne et sa contenance effacée annonçoient l'abattement de son cœur : à peine avoit-il la force d'ouvrir la bouche pour me répondre. Il faut partir, m'a-t-il dit d'un ton qu une autre auroit cru tranquille. Hé bien! je partirai. N'ai-je pas assez vécu? Non , sans doute , ai-je repris aussitôt ; il faut vivre pour celle qui vous aime : avez-vous oublié que ses jours dépendent des vôtres ? Il ne falloit donc pas les séparer, a-t-il à l'instant ajouté; elle l'a pu et le peut encore. J'ai feint de ne pas entendre ces derniers mots, et je cherchois à le ranimer par quelques espérances

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