PARTIE I, LETTRÉ LXV
auxquelles son ame demeûroit fermée , quand Hanz est rentré, et nia rapporté de bonnes nouvelles. Dans le moment de joie qu il en a ressenti , il s'est écrié : Ah! quelle vive, quelle soit heureuse... s'il est possible. Je ne veux que lui faire mes derniers adieux... et je pars. Ignorez-vous, ai-je dit, qu il ne lui est plus permis de vous voir? Hélas ! vos adieux sont faits, et vous êtes déjà séparés. Votre sort sera moins cruel quand vous serez plus loin d'elle; vous aurez du moins le plaisir de lavoir mise en sûreté. Fuyez dès ce jour, dès cet instant ; craignes qu'un si grand sacrifice ne soit trop tardif; tremblez de causer encore sa perte après vous être dévoué pour elle. Quoi ! m'a-t-il dit avec une espèce de fureur, je partirois sans la revoir! Quoi ! je ne la verrois plus ! Non , non : nous périrons tous deux , s'il le faut ; la mort , je le sais bien , ne lui sera point dure avec moi : mais je la verrai , quoi qu il arrive ; je laisserai mon cœur et ma vie à ses pieds , avant de m'arracher à moi-même. Il ne m'a pas été difficile de lui montrer la folie et la cruauté d'un pareil projet. Mais ce, quoi! je ne la veirai plus ! qui revenoit sans cesse d'un ton plus douloureux , sembloit chercher au moins des consolations pour l'avenir. Pourquoi, lui ai-je dit, vous figurer vos maux pires qu ils ne sont? Pourquoi renoncer à des espérances que Julie elle-même n'a pas perdues? Pensez-vous qu'elle pût se séparer ainsi de vous, si elle croyoit que ce fût pour toujours? Non , mon ami , vous devez connoitre son cœur. Vous devez savoir combien elle préfère son amour à sa vie. Je crains , je crains trop (j'ai ajouté ces mots, je te l'avoue), qu'elle ne le préfère
bientôt à tout. Croyez donc quelle espère, puisqu'elle consent à vivre : croyez que les soins que la prudence lui dicte vous regardent plus qu il ne semble, et qu elle ne se respecte pas moins pour vous que pour ellemême. Alors j'ai tiré ta dernière lettre; et, lui montrant les tendres espérances de cette fille aveuglée qui croit n'avoir plus d'amour, j'ai ranimé les siennes à cette douce chaleur. Ce peu de lignes sembloit distiller un baume salutaire sur sa blessure envenimée. J'ai vu ses regards s'adoucir et ses yeux s'humecter; j'ai vu l'attendrissement succéder par degrés au désespoir; mais ces derniers mots si touchants , tels que ton cœur îes sait dire, nous ne vivrons pas long-temps séparés, l'ont fait fondre en larmes. Non, Julie , non , ma Julie , a-til dit en élevant la voix et baisant la lettre , nous ne vivrons pas long-temps séparés ; le ciel unira nos destins sur la terre , ou nos cœurs dans le séjour éternel. C étoit là l'état où je l'avois souhaité. Sa sèche et sombre douleur m'inquiétoit. Je ne l'aurois pas laissé partir dans cette situation d'esprit ; mais sitôt que je l'ai vu pleurer, et que j'ai entendu ton nom chéri sortir de sa bouche avec douceur, je n'ai plus craint pour sa vie ; car rien n'est moins tendre que le désespoir. Dans cet instant il a tiré de l'émotion de son cœur une objection que je n'avois pas prévue. Il m'a parlé de l'état où tu soupçonnois d'être, jurant qu'il mourroit plutôt mille fois que de t'abandonner à tous les périls qui t alloient menacer. Je n'ai eu garde de lui parler de ton accident; je lui ai dit simplement que ton attente avoit encore été trompée , et qu'il n'y avoit plus rien à espérer. Ainsi, m'a-t-il dit en soupirant, il ne
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restera sur la terre aucun monument de mon bonheur ; il a disparu comme un songe qui n'eut jamais de réalité.
Il me restoit à exécuter la dernière partie de ta commission, et je n'ai pas cru qu'après l'union dans laquelle vous avez vécu , il fallut à cela ni préparatif ni mystère. Je n'aurois pas même évité un peu d altercation sur ce léger sujet, pour éluder celle qui pourroit renaître sur celui de notre entretien. Je lui ai reproché sa négligence dans le soin de ses affaires. Je lui ai dit que tu craignois que de long-temps il ne fût plus soigneux , et qu'en attendant qu'il le devînt , tu lui ordonnois de se conserver pour toi , de pourvoir mieux à ses besoins , et de se charger à cet effet du léger supplément que j 'a vois à lui remettre de ta part. Il n'a ni paru humilié de cette proposition , ni prétendu en faire une affaire. Il m'a dit simplement que tu savois bien que rien ne lui venait de toi qu il ne reçût avec transport; mais que ta précaution étoit superflue, et qu'une petite maison qu il venoit de vendre à Granson » , reste de son chétif patrimoine, lui avoit produit plus d'argeut qu'il n'en avoit possédé de sa vie. D'ailleurs, a-t-il ajouté, j'ai quelques talents dont je puis tirer partout des ressources. Je serai trop heureux de trouver dans leur exercice quelque diversion à mes maux \ et depuis que j'ai vu de plus près lusage que
' Je suis un peu en peine de savoir comment cet amant anonyme, qu'il sera dit ci-après n'avoir pas encore vingt-quatre ans. a pu vendre une maison n'étant pas majeur. Ces lettres sont si pleines de semblables absurdités, que je n'en parlerai plus; il suffit d'en avoir averti
Julie fait de son superflu , je le regarde comme le trésor sacré de la veuve et de 1 orphelin , dont l'humanité ne me permet pas de rien aliéner. Je lui ai rappelé son voyage du Valais, ta lettre, et la précision de tes ordres. Les mêmes raisons subsistent... Les mêmes! at-il interrompu d'un tond'indignation. La peine démon refus étoit de ne la plus voir : qu'elle me laisse donc rester, et j'accepte. Si j'obéis, pourquoi me punit-elle? Si je refuse, que me fera-t-elle de pis?... Les mêmes ! répétoit-il avec impatience. Notre union commençoit; elle est prête à finir; peut-être vais-je pour jamais me séparer d'elle; il n'y a plus rien de commun entre elle et moi ; nous allons être étrangers l'un à l'autre. Il a prononcé ces derniers mots avec un tel serrement de cœur, que j'ai tremblé de le voir retomber dans l'état d'où j'avois eu tant de peine à le tirer. Vous êtes un enfant, ai-je affecté de lui dire d'un air riant; vous avez encore besoin d un tuteur, et je veux être le vôtre. Je vais garder ceci ; et pour en disposer à propos dans le commerce que nous allons avoir ensemble, je veux être instruite de toutes vos affaires. Je tâchois de détourner ainsi ses idées funestes par celle d'une correspondance familière continuée entre nous ; et cette ame simple, qui ne cherche, pour ainsi dire, quà s'accrocher à ce qui t environne , a pris aisément lé change. Nous nous sommes ensuite ajustés pour les adresses de lettres; et comme ces mesures ne pouvoient que lui être agréables, j'en ai prolongé le détail jusqu'à l'arrivée de M. d'Orbe, qui m'a fait signe que tout étoit prêt.
Ton ami a facilement compris de quoi il s'agissoit;
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